Un réel en jeux

ECRANS | Le mois d’octobre cinématographique sera placé sous le signe de la frontière brouillée entre le réel et sa représentation, de Ozon aux Taviani en passant par Garrone et le nouveau venu Juan Carlos Medina. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 28 septembre 2012

Photo : © Umberto Montiroli


Une semaine avant la Palme d'or cannoise, l'Ours d'or berlinois sortira lui aussi en salles, avec moins de tintouin. Dommage, car non seulement César doit mourir (17 octobre) marque la renaissance des vénérables frères Taviani, mais il est le plus beau résumé de la question qui traverse les films de ce mois d'octobre : comment l'art peut transcender l'étroitesse du réel. César doit mourir raconte la création par les détenus d'une prison de haute sécurité du Jules César de Shakespeare ; le film débute par la représentation (en couleurs), puis revient en arrière (et en noir et blanc) sur les auditions et les répétitions. Choc d'abord en découvrant le talent fulgurant de ces "acteurs", pour la plupart condamnés à de lourdes peines. Puis fascination lorsque les Taviani, dans un geste fort, mêlent le texte shakespearien au quotidien des prisonniers, si bien que l'on ne sait plus ce qui appartient à l'un ou à l'autre.

Un autre cinéaste italien s'interroge sur la réalité et la fiction, Matteo Garrone, jusqu'à en faire le titre de son film : Reality (3 octobre). Il organise le combat entre le cinéma d'un côté et la télévision de l'autre. À travers cette fable où un modeste poissonnier napolitain se persuade jusqu'à la folie qu'il peut devenir une star de la télé-réalité, Garrone hésite entre satire, hommage à la comédie italienne et peinture inquiète d'une névrose contemporaine, mais marque des points par sa mise en scène et son dialogue, fluides et enlevés, ainsi qu'avec son acteur, Aniello Arena, lui aussi sorti de prison le temps du tournage — un particularisme transalpin?

Manipulation(s)

Dans la carrière sinueuse de François Ozon, Dans la maison (10 octobre) fait figure de petit manifeste à la fois ludique et théorique, où un prof de lettres blasé (Luchini, comme un poisson dans l'eau) se pique d'affection pour un de ses élèves, lancé dans une rédaction sur un membre de sa classe dont il jalouse la vie de famille idéale. Qui manipule qui ? Le mentor ? Son disciple ? Ou Ozon lui-même, dont la maîtrise amuse mais pose aussi question : ne joue-t-il pas avec ses personnages comme avec des pantins, pour le plaisir de la partie mais sans aucune empathie ? De l'empathie, Juan Carlos Medina n'en manque pas. Disons-le, Insensibles (31 octobre) est une (première !) œuvre ample, ambitieuse, d'une irréprochable direction artistique et d'une grande complexité. Plus encore, à travers les codes du cinéma fantastique et un récit éclaté sur deux époques, Medina interroge la fracture non cautérisée de la guerre d'Espagne et ses secrets monstrueux qui refont surface. On en ressort sonnés, bouleversés et terrifiés. Son titre est trompeur : Insensibles ne laissera personne indifférent.

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César doit mourir

ECRANS | Retour au premier plan des vénérables frères Taviani avec ce beau film où des prisonniers italiens jouent le «Jules César» de Shakespeare. Plus qu’un documentaire sur la création du spectacle, «César doit mourir» est une vraie fiction sur la puissance libératrice de l’art. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 17 octobre 2012

César doit mourir

Nous sommes au théâtre. Du bon théâtre, avec de solides comédiens qui donnent une version efficace, active et réaliste, du Jules César de Shakespeare. Brutus réclame qu’on le tue ; tous ses compagnons refusent de lui donner le coup de grâce, sauf un qui s’effondre en larmes après avoir commis l’irréparable. Noir. Tonnerre d’applaudissements. Saluts énergiques de la troupe. Puis la salle se vide, les acteurs sortent entourés de gardiens, et réintègrent la cellule dans laquelle ils sont enfermés. Ce sont tous des détenus, pour la plupart purgeant de lourdes peines, parfois à perpétuité. Jusqu’ici, les frères Taviani avaient opté pour une mise en scène strictement documentaire : en vidéo et en couleurs, sans autre stylisation que celle du spectacle lui-même. D’un coup, l’image passe en noir et blanc et nous voilà en train d’assister au casting de la pièce. L’exercice est simple : nom, prénom, ville de naissance, qu’il faut dire de deux manières différentes, l’une énervée, l’autre affligée. Face à la caméra, un miracle se produit : ces amateurs révèlent d’impressionnantes capacités d’interprétation et d’incarnation, transcendés par le contact avec la comédie. Comme

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Dans la maison

ECRANS | De François Ozon (Fr, 1h45) avec Fabrice Luchini, Kristin Scott-Thomas, Emmanuelle Seigner…

Christophe Chabert | Lundi 8 octobre 2012

Dans la maison

Germain Germain (bonjour Nabokov !) est un prof de français désespéré par la nullité de ses élèves. Alors qu’il lit leurs médiocres rédactions à sa femme qui, elle, tient une galerie d’art contemporain sur le thème sexe et pouvoir (bonjour Sade !), l’une d’entre elles sort du lot. L’élève y raconte son envie de s’introduire dans la maison d’un de ses camarades pour s’approcher de cette vie bourgeoise, avec une mère archétypale des «femmes de la classe moyenne» (bonjour Flaubert !). Germain pense qu’il y a là un talent à canaliser, sans savoir qu’il met le doigt dans un dispositif dangereux : celui qui brouille la frontière entre la réalité et la fiction, mais aussi celui de François Ozon, qui déroule ici une mécanique ludique où l’on ne sait jamais si ce que l’on nous raconte est le fruit d’une narration objective, si celle-ci a été influencée par les conseils de Germain ou encore si elle n’est que le reflet de l’imagination de son élève. Le voyeurisme littéraire de l’un rencontre le voyeurisme réel de l’autre, et tout le monde finit par vivre son fantasme (d’auteur frustré, d’adolescent orphelin, de femme délaissée) par procuration. Ozon s’amuse manifestement — et on s’amuse av

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Début octobre dans la maison Ozon

ECRANS | Pendant longtemps, François Ozon se méfiait de la presse, des interviews et de la nécessité d’expliquer ses films. Depuis Potiche, on le sent plus détendu, plus sûr de lui et prêt à rentrer dans les méandres de son œuvre avec humour et malice. La preuve avec cet entretien. Propos recueillis par Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 8 octobre 2012

Début octobre dans la maison Ozon

On se dit en voyant Dans la maison que c’est le film où vous répondez le plus ouvertement aux reproches adressés à votre cinéma mais aussi où vous le définissez par rapport à la littérature, comme une théorie de votre pratique…François Ozon : Au départ, c’est une pièce de théâtre, ce n’est pas moi qui l’ai écrite. Mais quand on fait une adaptation, c’est qu’on s’y retrouve, qu’il y a des choses qui vous plaisent. Ce qui m’a plus, c’est la relation prof-élève et que ce ne soit pas dans un seul sens, qu’il y ait une interactivité, que le gamin apporte autant au prof que le prof au gamin, cette idée de la transmission. Quant à répondre exactement à ce qu’on me reproche, c’est vous qui le dites, je ne l’ai pas théorisé. Il y a quand même des dialogues qui évoquent le fait d’aimer ses personnages ou de les regarder de haut…Ah ! Ce qui m’amusait dans tous ces trucs théoriques que dit le prof, c’est que ça me rappelait ces gens qui veulent donner des cours sur le scénario, ces théoriciens venus des Etats-Unis. Je lis ça et je n’arrive jamais à rentrer dans ce moule, cette méthode. Je sais que ce sont des co

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Une rentrée cinéma en apesanteur

ECRANS | De septembre à décembre, le programme de la rentrée cinéma est riche en événements. Grands cinéastes au sommet de leur art, nouveaux noms à suivre, lauréats cannois, blockbusters attendus et peut-être inattendus. Morceaux de choix à suivre… Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 29 août 2012

Une rentrée cinéma en apesanteur

Une rentrée sans palme d’or cannoise n’est pas vraiment une rentrée. Et même si, comme il y a trois ans, elle est signée Michael Haneke, il ne faudra pas rater Amour (24 octobre), tant le film est un accomplissement encore plus sidérant que Le Ruban blanc dans la carrière du cinéaste autrichien. Avec sa rigueur habituelle, mais sans le regard surplombant qui a parfois asphyxié son cinéma, Haneke raconte le crépuscule d’un couple dont la femme (Emmanuelle Riva) est condamnée à la déchéance physique et qui demande à son mari (Trintignant) de l’accompagner vers la mort. C’est très dur, mais aussi très beau et puissamment universel, grâce entre autres à la prestation inoubliable des deux comédiens, au-delà de tout éloge. L’autre événement post-cannois est aux antipodes de ce monument de maîtrise et d’intelligence ; pourtant, Les Bêtes du sud sauvage (12 décembre), premier film de l’Américain Benh Zeitlin, procure des émotions et des sensations tout aussi intenses. Osant le grand pont entre un cinéma ethnographique quasi-documentaire et son exact contraire, la fable fantastique à base de monstres mythologiques, Zeitlin fusi

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