Haneke ressort de la glace

ECRANS | Reprise opportune de La Trilogie de la Glaciation Émotionnelle de Michael Haneke, accompagnée de son film le plus polémique, "Funny Games", durant tout le mois d’octobre au Méliès : les prémisses d'une œuvre forte, paradoxale et inquiète. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 28 septembre 2012

Quand Benny's video est sorti sur les écrans français, une décharge électrique a parcouru le cerveau des cinéphiles. Ou plutôt un tir de pistolet à grenaille, image à la fois centrale et manquante du film, d'abord montrée en vidéo pour l'abattage d'un cochon, puis laissée hors champ lors du meurtre d'une adolescente. On parlait alors de Bresson (pour le jeu blanc des comédiens), de Wenders (pour la réflexion sur l'image qui déresponsabilise l'individu)… Mais très vite, ce style et ces thèmes seront ceux de Michael Haneke, tellement reconnaissables qu'ils vont créer une foule d'imitateurs, dans son pays, l'Autriche, puis partout dans le monde — ce mois-ci, on pourra mesurer à quel point le jeune Michel Franco subit l'influence d'Haneke dans son Después du Lucía. Benny's video était en fait le volet central d'une trilogie dite «de la glaciation émotionnelle». Avant, Haneke mettait en scène dans Le Septième continent le lent suicide d'une famille qui choisissait de disparaître comme elle avait vécue : avec la même désespérante routine existentielle. Ensuite, avec 71 fragments d'une chronologie du hasard, il donnait une forme plus conceptuelle à son cinéma, tissant les liens qui vont rassembler une poignée de personnages lors d'un même fait-divers sanglant. Mais la question du hasard est paradoxale chez un cinéaste comme Haneke, dont les films ne sont que contrôle omniscient et parfois surplombant, la main du metteur en scène étant semblable à celle d'un Dieu cruel.

Stop ou encore ?

Comme s'il rajoutait un post-scriptum à cette trilogie, Haneke tourne ce qui est sans conteste son film le plus polémique, ayant entraîné des débats acharnés chez les spectateurs. Funny Games raconte avec une précision terrifiante le massacre d'une famille autrichienne par deux adolescents, crimes commis sans réel motif, donc d'autant plus atroces. Haneke en fait autant des personnages du film que des metteurs en scène : l'un se tourne vers le spectateur pour lui demander si ce sadisme lui suffit ou s'il en veut encore ; le même, après la mort de son acolyte, s'empare d'une télécommande, rembobine le film et en modifie le cours. Pointant le public comme une assemblée de voyeurs se délectant de l'horreur sur l'écran, Haneke cherche à les faire réagir par tous les moyens, de l'overdose à la mauvaise conscience. Paradoxe toujours : Haneke veut que l'on voit son film pour mieux le haïr, pour ne plus avoir jamais envie de le revoir.

La trilogie de la glaciation émotionnelle
Au Méliès, vendredi 12 octobre

Funny Games
Au Méliès, du 25 octobre au 5 novembre

entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

Happy End : Point trop final

ECRANS | de Michael Haneke (Fr.-Aut.-All., 1h48) avec Isabelle Huppert, Jean-Louis Trintignant, Mathieu Kassovitz…

Vincent Raymond | Mercredi 4 octobre 2017

Happy End : Point trop final

Après avoir causé la mort de sa mère dépressive par surdose d’anxiolytique, une pré-adolescente débarque chez son chirurgien de père, qui partage la demeure familiale calaisienne avec un patriarche réclamant l’euthanasie, une sœur entrepreneuse en plein tracas professionnels… Toujours aussi jovial, Michael Haneke convoque ici des figures et motifs bien connus pour une mise en pièce classique d’une caste déclinante, résonnant vaguement avec l’actualité grâce à l’irruption un tantinet artificielle de malheureux migrants. Dans le rôle du patriarche appelant la mort, Trintignant joue une extension de son personnage de Amour — il y fait explicitement allusion ; quant à Huppert, elle fronce le museau, écarquille les sourcils et incarne un bloc de béton congelé — quelle surprise ! Happy End ressemble hélas à du Haneke en kit : si tous les éléments habituels dérangeants sont là, manque un liant — comme la durée obstinée des plans, par exemple. Privé des longues séquences de tension faisant l’ordinaire si perturbant du cinéaste autrichie

Continuer à lire

Lettre de Cannes #3

Festival de Cannes 2017 | Ou comment la courtoisie est une valeur qui se perd, un grand cinéaste se suicide à Cannes, et Netflix invente le vidéo-film.

Christophe Chabert | Mardi 23 mai 2017

Lettre de Cannes #3

Cher PB, Au son d’un hélicoptère tournoyant dans le ciel, loin au-dessus de la croisette, je t’écris à nouveau pour te parler de cinéma. Mais avant, j’aimerais te raconter un petit jeu que je pratique avec quelques amis depuis que je me rends au festival. Ce jeu, qui est plutôt une forme de compétition honorifique, s’appelle le Prix de la courtoisie. Rien à voir avec la radio d’extrême droite éponyme — cela me rappelle qu’autrefois, quand moi-même je faisais de la radio, un des animateurs ne cessait de présenter les titres musicaux en parlant d’albums « éponymes », sans trop savoir ce qu’il racontait puisqu’il allait jusqu’à dire de certains qu’ils étaient « parfaitement éponymes », laissant penser que d’autres étaient « un peu éponymes » et d’autres encore « moyennement éponymes »… Le Prix de la courtoisie consiste à saluer chaleureusement TOUS les agents d’accueil que l’on croise avant d’accéder aux projections, de les remercier chaque fois qu’ils font quelque chose pour nous — biper nos badges, nous indiquer nos places… — et, plus globalement, de leur sourire et de ne pas les traiter comme des paillassons. La base, quoi… Sauf au festival de Cannes où les

Continuer à lire

Amour

ECRANS | Nouveau sommet dans l’œuvre de Michael Haneke, le crépuscule d’un couple comme une ultime épreuve de leur amour face à la maladie. Sublime, grâce à une mise en scène à la bonne distance et deux comédiens admirables. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 27 septembre 2012

Amour

C’est un petit-déjeuner comme les autres pour Georges et Anne (Trintignant et Riva, vraiment bouleversants), octogénaires, mariés depuis des lustres mais toujours amoureux. Sauf que, soudain, Anne ne bouge plus, comme absente à elle-même. Georges tente de la sortir de cette léthargie, rien n’y fait. Tout aussi soudainement, elle revient à elle, comme si ce long blanc n’avait pas existé. C’est le premier signe de la maladie qui va peu à peu lui faire perdre son autonomie physique, puis l’usage du langage, «et la suite, on la connaît» comme dit Georges à sa fille, bourgeoise agaçante de commisération. Mais la scène elle-même pourrait être celle d’un film fantastique. Avec Amour, Michael Haneke démontre à nouveau à quel point il sait faire surgir cette angoisse à l’intérieur du quotidien : une serrure fracturée, un pigeon qui s’introduit dans l’appartement, un cauchemar où Georges est attaqué par un individu masqué qui l’étouffe… Dans ce huis clos asphyxiant dont l’issue est annoncée dès le prologue, l’inquiétude est là, palpable dans la chair des plans subtilement éclairés par l’immense Darius Khondji. Alors, s’il n’y a pas d’alternative à la mort qui rode, y a-t-il encor

Continuer à lire

En direct et en différé

ECRANS | La saison cinéma sera, du côté du Méliès et du France, l’occasion de sortir du flot infernal des sorties pour faire des pauses avec des réalisateurs, des retours en arrière sur l’Histoire du cinéma ou simplement de prolonger de manière décalée l’expérience du film. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 31 août 2012

En direct et en différé

Le premier événement de taille de cette saison cinéma aura lieu au Méliès le mercredi 11 septembre : les spectateurs pourront en effet converser avec rien moins que le grand William Friedkin. Le réalisateur de French connection et L’Exorciste, qui vient de fêter ses 77 printemps, revient en force avec Killer Joe, une comédie très très noire où une famille de Texans vénaux et méchants engagent un flic ripou pour liquider la mère divorcée afin de toucher son assurance-vie. Le tueur (Matthew McConaughey, star de la rentrée cinéma grâce à ses prestations habitées dans Magic Mike, Paperboy et Mud) exige toutefois une «caution» : la virginité de Dottie, la jeune et pas encore pervertie fille de la famille. Friedkin inaugure ce qui s’annonce comme un des rendez-vous phares du Méliès : Skype me if you can. En direct depuis chez lui via Skype, le cinéaste répondra donc aux questions du public et, si l’on en croit ses récentes interviews, cela devrait être passionnant. En octobre, c’est le réalisateur de House of boys, Jean-Claude Schlim, qui se prêtera à l’exercice, en partenariat avec le fes

Continuer à lire