Les films de février

ECRANS | En février, à défaut de grands films, il y aura des artistes et de la musique sur les écrans. Et notamment dans un documentaire déjà culte exhumant Sixto Rodriguez, folkeux oublié et désormais légendaire. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 1 février 2013

En général, quand le cinéma s'intéresse aux artistes, cela accouche de bio filmées lourdes comme le plomb où la maxime de Sainte-Beuve — la vie explique l'art — est suivie d'aussi près que les manuels de technique scénaristique d'un Robert MacKee. Le Hitchcock (6 février) de Sacha Gervasi semblait promis au même sort, et pourtant il y échappe partiellement. S'intéressant à un moment clé de la carrière du grand Alfred — celui où il décide de réaliser Psychose — il montre un cinéaste plus préoccupé par le public que par sa propre postérité, défiant studios et censeurs non pour faire triompher son intégrité artistique, mais pour s'assurer garantir l'efficacité de ses effets. Le film est plus laborieux lorsqu'il se penche sur les relations entre Hitchcock et sa femme Alma, tirant vers un vaudeville assez artificiel. Il reste recommandable pour la légèreté de sa mise en scène et la bienveillance de Gervasi envers ses personnages. À l'opposé de ce divertissement ludique, Shadow Dancer (6 février) de James Marsh est une des bonnes surprises du mois. Avec une mise en scène d'une précision chirurgicale, Marsh suit les pas d'une terroriste de l'IRA chopée la main dans le sac explosif par le MI5 et contrainte de balancer ses frères de sang et d'armes si elle ne veut pas moisir en prison. La tension et le suspense irriguent sans arrêt les plans composés avec minutie et le film n'a pas peur d'aller au bout de sa noirceur pour peindre une époque où l'espoir de paix entre Anglais et Irlandais entraîna aussi une radicalisation de la lutte armée.

That's all, folk !

En France, dit-on, tout finit par des chansons. C'est ainsi que le chef-d'œuvre de Victor Hugo Les Misérables est devenu une comédie musicale, dont l'adaptation anglo-saxonne donne lieu aujourd'hui à une transposition filmique signée Tom Hooper (13 février). Ça ne vaut pas grand chose, c'est même parfois ridicule, notamment quand les transitions entre les chansons se résument à une bouillie de plans montés à la serpe, mais Hooper arrache quelques instants de grâce lorsqu'il laisse tout l'espace à ses comédiens — Anne Hathaway chantant I dreamed a dream en un seul gros plan, ça flanque même un petit frisson. Le grand frisson, on le trouve dans l'étonnant Sugar man (20 février), documentaire à la recherche de Sixto Rodriguez, folkeux américain oublié des années 70 redécouvert à la faveur du culte qui l'entoure en Afrique du Sud. Le film de Malik Bendjeloul est un peu paresseux, mais Rodriguez, sa musique, sa philosophie de la vie, son rapport aux autres et à la notoriété, sont absolument fascinants. À l'âge de la retraite, il est en train de devenir une icône du rock, et Sugar man n'est que le premier acte de sa panthéonisation.

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Ladj Ly : « Ma banlieue est joyeuse, mais ça peut partir en vrille »

Les Misérables | Il y a quelques années, Ladj Ly tournait Les Misérables, court métrage matriciel dont l’accueil a permis (dans la douleur) la réalisation de son premier long en solo. Primé à Cannes, il est à présent en lice pour représenter la France dans la course à l’Oscar du meilleur film étranger.

Vincent Raymond | Mercredi 20 novembre 2019

Ladj Ly : « Ma banlieue est joyeuse, mais ça peut partir en vrille »

Comment vous êtes-vous remis dans l’énergie du court métrage ? Ladj Ly : J’avais toujours eu cette idée de faire un long métrage : plein de séquences étaient écrites. Mais comme vous savez, c’est le parcours du combattant de tourner un long. J’ai voulu faire le court pour rassurer et montrer que j’étais capable de faire de la fiction et des trucs cool. Ça aurait pu tomber à l’eau, mais j’étais convaincu par cette stratégie. Et puis, je savais ce que je voulais : mon énergie était déjà là. Ce court a bien marché dans les festivals, puisqu’on a gagné un quarantaine de prix. Et malgré ça, on a quand même eu du mal à financer le long… Malgré votre parcours et À voix haute, vous aviez encore besoin de prouver des choses ? Clairement. Ça fait 20 ans qu’on fait des films avec Kourtajmé ; notre parcours est assez riche, avec des clips, du long du documentaire… Mais malgré tout ça, c’est compliqué de faire financer un projet. J’ai galère à financer le film alors que la même année j’avais eu mon court et mon documentaire sélectionnés aux César. C’est un problème ! A quoi l’attrib

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"Les Misérables" : La Cité a craqué

ECRANS | 24 heures de feu dans la vie d’une banlieue dans les pas d’un équipage de la BAC, quand tout dérape. Prix du Jury amplement mérité (et joliment partagé avec "Bacurau") à Cannes 2019 pour ce premier long par bien des aspects plus prémonitoire que constatatif.

Vincent Raymond | Mercredi 20 novembre 2019

Arrivant de sa province cherbourgeoise, Stéphane débarque dans une unité de BAC d’une cité de banlieue, Montfermeil, pour faire équipe avec Chris et Gwada. Si les méthodes du premier le heurtent, une série d’événements dramatiques vont le contraindre à faire corps. Malgré lui. Voyez l’affiche des Misérables : une foule en liesse, tricolore — multicolore, même —, défilant sur les Champs-Élysées en direction de l’Arc de Triomphe. Tournées à l’occasion de la victoire de la France lors de Coupe du monde de football 2018, ces images ouvrant le film (rappelant au passage le goût pour le documentaire de Ladj Ly), forment un bien singulier prologue. Prises sur le vif, elles sont certes les plus indiscutablement “authentiques“ de cette fiction, mais rétrospectivement, elles paraissent tellement déconnectées de la réalité ! La communion et la concorde populaires qu’elles reflètent ne cesseront en effet d’être démenties par la suite. Jusqu’ici tout va mal Comme pour l’injustement mésestimé Mauvaises Herbes de Kheiron, la référence à Victor Hugo est explicite dans cette chronique d

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Les Misérables

ECRANS | À force d’adaptations, le roman de Victor Hugo devait en arriver là : la version filmée de la version anglaise de la comédie musicale. Elle confirme les limites de Tom Hooper derrière une caméra et accumule les faiblesses manifestes et les fautes de goût impardonnables. Pourtant… Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 11 février 2013

Les Misérables

Les Misérables n’est pas un bon film. On pourrait même passer la critique entière à en lister les défauts. À commencer par le travail de Tom Hooper lui-même, dont le trop admiré Discours d’un roi montrait déjà les limites : par exemple, Hooper s’avère absolument incapable de donner une forme aux passages non chantés. Alternant grand angle et longues focales, ils sont cousus n’importe comment par un montage aberrant réduisant l’action à une bouillie d’images incohérentes. On peut aussi s’interroger sur la valeur musicale de la partition de Schönberg et Boublil : ces "tubes" pensés pour des chanteurs à voix ont pris du plomb dans l’aile, et seul l’investissement des comédiens permet de leur donner un nouveau souffle. Au milieu de ce casting all stars, on trouve une incroyable faute de goût : Russell Crowe dans le rôle de Javert. L’acteur sort sa grosse voix dans les passages parlés, mais part dans les aigus dès qu’il se met à chanter, sapant toute la crédibilité du personnage. Le récit est ce qui résiste le mieux à ce duplicata musical et cinématographique : on se surprend, même si on la connaît par cœur, à se laisser emporter par l’histoire racontée par

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Shadow dancer

ECRANS | Excellente surprise que ce thriller glacial signé James Marsh. Le cinéma anglais, dans la lignée du canon Ken Loach (Hidden Agenda) / Paul Greengrass (...)

Christophe Chabert | Mardi 5 février 2013

Shadow dancer

Excellente surprise que ce thriller glacial signé James Marsh. Le cinéma anglais, dans la lignée du canon Ken Loach (Hidden Agenda) / Paul Greengrass (Bloody Sunday), nous avait habitué à traiter la question du terrorisme irlandais sous un angle réaliste, sinon hyper-réaliste. Marsh en prend le contre-pied, lorgnant plutôt du côté des fictions paranoïaques 70’s façon Alan Pakula. La scène d’ouverture (après un prologue posant le traumatisme initial) donne le ton : un attentat raté dans le métro de Londres, filmé entièrement du point de vue de la poseuse de bombe, Collette — extraordinaire Andrea Riseborough — que la caméra accompagne en longs plans méticuleusement composés en scope et baignés d’une lumière froide et métallique. Arrêtée, elle doit se plier au contrat proposé par un agent du MI5 (Clive Owens, qui se coule avec modestie dans ce second rôle fantomatique) : dénoncer ses frères, tous terroristes, et les têtes pensantes de l’IRA pour éviter d’aller croupir en prison. Marsh ne fait jamais retomber la tension et le suspense qui accompagnent les louvoiements de son personnage, privilégiant la durée des séquences et l’ambiance qui en décou

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Hitchcock

ECRANS | Quand il entreprend de tourner Psychose, Alfred Hitchcock sort du triomphe de La Mort aux trousses, un projet qu’il a longuement mûri et qui marque (...)

Christophe Chabert | Mardi 5 février 2013

Hitchcock

Quand il entreprend de tourner Psychose, Alfred Hitchcock sort du triomphe de La Mort aux trousses, un projet qu’il a longuement mûri et qui marque l’apogée de son style des années 50. Craignant de se répéter — et donc de lasser le public — il voit dans l’adaptation du roman de Robert Bloch, lui-même inspiré de l’histoire vraie du serial killer Ed Gein, un nouveau territoire à explorer, plus cru, plus choquant et plus viscéral. C’est ce cinéaste, finalement plus occupé par le désir des spectateurs que par sa propre postérité, que croque Sacha Gervasi au début de Hitchcock, et c’est sa grande qualité — en plus de la légèreté gracieuse de la mise en scène : refusant les habituelles tartes à la crème sur le génie et son inspiration, il montre un metteur en scène pragmatique, calculateur et prêt à défier studios et censeurs. Dans le film, Hitchcock a un double : son épouse Alma, véritable collaboratrice artistique qui, lassée de vivre dans l’ombre de son mari, entreprend de prêter son talent à un scénariste bellâtre. Tout cela est très juste historiquement — la bio de MacGilligan en avait fait un de ses angles — mais se révèle plus

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