L'Écume des jours

ECRANS | Avec cette adaptation du roman culte de Boris Vian, Michel Gondry s’embourbe dans ses bricolages et recouvre d’une couche de poussière un matériau littéraire déjà très daté. Énorme déception. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 25 avril 2013

Plus madeleine de Proust adolescente que véritable chef-d'œuvre de la littérature française, L'Écume des jours avait déjà fait l'objet d'une adaptation cinématographique, devenue difficile à voir pour cause de gros échec à sa sortie en salles. Le cinéma français ayant redécouvert les vertus de son patrimoine littéraire, voici donc Michel Gondry qui s'y colle.

Le moins que l'on puisse dire est que, là où beaucoup auraient jugé l'univers métaphorico-poétique de Vian ardu à transposer à l'écran, Gondry est face à lui comme un poisson dans l'eau, trouvant une matière propice à déverser toutes ses inventions visuelles. Trop propice, tant les premières minutes du film fatiguent par leur accumulation d'idées passées au broyeur d'un montage hystérique. On n'a tout simplement pas le temps de digérer ce qui se déroule sous nos yeux, Gondry enchaînant à toute blinde les trouvailles, multipliant les accélérés, les changements d'échelle ou les trucages à la Méliès.

D'une certaine manière, sa fidélité à Vian est déjà un handicap : là où il aurait pu faire le tri, il préfère empiler ; là où il devrait synthétiser, il choisit de saturer. Mais surtout, tout cela est dans le fond extrêmement laid. Le cinéaste bricole des trucs comme s'il était un gamin dans sa chambre ou s'amusant sur un vaste terrain de jeu, sans jamais jeter un œil aux gens à côté de lui pour voir leurs réactions. D'où le sentiment d'assister à un film assez autiste, une œuvre coincée dans une bulle de savon et qui ne veut surtout pas en sortir.

Anachronique

On l'a dit, le film suit assez scrupuleusement le roman, que ce soit dans sa trame narrative (Colin rencontre Chloé et l'épouse, avant que celle-ci ne tombe malade à cause d'un «nénuphar dans le poumon»), ses personnages secondaires (notamment Chick, obsédé par la figure de Jean-Saul Partre) mais aussi l'époque dans laquelle le livre se déroule : le Paris de la fin des années 40, que Vian moquait avec d'autant plus de connivence snob qu'il en était une des figures emblématiques.

Des échos qu'une adaptation pourrait susciter aujourd'hui, Gondry n'en garde qu'un seul : le chantier des Halles en construction se confond avec celui, en rénovation, de Paris en 2012. Pour le reste, à part une sorte de proto-web et quelques clins d'œil plus ou moins pertinents (Simone, la voix de la SNCF, qui joue les animatrices de patinoire), il n'y a strictement rien là-dedans qui ne semble daté. La question du travail, par exemple, n'évoque rien pour le cinéaste, qui la reproduit telle qu'elle est dans le roman, sans trop se soucier de l'anachronique dénonciation des marchands de canon ou du travail à la chaîne.Sans parler des dialogues, que Gondry a conservé sous leur forme littéraire, et qui sonnent surtout comme de la mauvaise télévision.

La première partie est la plus pénible, car la seule chose qui a un tant soit peu résisté au temps dans L'Écume des jours, c'est l'histoire d'amour. Mais Gondry étant un cinéaste particulièrement chaste, il peine à faire exister un quelconque désir ou une forme de sensualité chez le couple Colin-Chloé. Il faut donc attendre que le récit vire au drame pour que le film finisse par charrier un minimum d'émotions. Et que Gondry, en rétrécissant les murs de l'appartement et en passant de la couleur au noir et blanc, finisse par calmer sa machinerie et regarder un tant soit peu ses personnages.

De l'eau dans le jazz

C'est là où, cependant, le bât blesse encore. En se dotant d'un casting all stars, Gondry a surtout mal distribué la plupart des rôles. Ne parlons pas de Gad Elmaleh, en passe de devenir notre bête noire à force d'inexpressivité et de satisfaction affichée à l'écran ; oublions Omar Sy, qui fait le métier mais qui a quand même bien du mal à passer pour le dandy séduisant qu'il est censé être. Et n'évoquons pas cette manière très nouveau riche de faire défiler des comédiens célèbres le temps d'un caméo sans intérêt (Laurent Lafitte, Alain Chabat, Natacha Régnier ou Philippe Torreton, ridicule en Jean-Saul Partre).

Il vaut mieux se concentrer sur le couple Duris-Tautou pour comprendre la profondeur du problème. Duris est un acteur inégal, en général raccord avec la qualité du film dans son ensemble. Ici, il se repose sur les deux états de son personnage, félicité et inquiétude, mais n'en trouve jamais ni la légèreté, ni la justesse. Quant à Audrey Tautou, dont on apprécie depuis toujours le naturel, il serait temps qu'elle cesse de jouer les post-adolescentes pour s'essayer à des rôles plus matures. Déjà trop âgée dans Thérèse Desqueyroux, elle n'est guère plus crédible en amoureuse naïve ici. Cela en dit long sur un film où les tâches semblent avoir été trop bien séparées : à Gondry l'univers baroque et bricolo, aux producteurs le soin de le peupler de visages connus.

Cela étant, même le choix de Gondry s'avère discutable. Il est avant tout un cinéaste pop, et le voilà aux commandes d'un film parfumé au jazz de Saint-Germain-des-Prés. La preuve se trouve d'ailleurs dans la première bande-annonce du film : avec le renfort sonore d'un tube indé contemporain, toute l'imagerie de Gondry prenait grâce et légèreté, notamment cette danse improbable où les jambes des personnages se transforment en longues barres en latex. Une superbe idée de clip qui, une fois développée dans des scènes entières, paraît terriblement ringarde et répétitive, à l'image du film dans son ensemble.


L'Écume des jours

De Michel Gondry (Fr, 2h05) avec Romain Duris, Audrey Tautou...

De Michel Gondry (Fr, 2h05) avec Romain Duris, Audrey Tautou...

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L'histoire de Colin, joli garçon, riche, sympathique et désœuvré. Jusqu'au jour où il rencontre Chloé, et dont il tombe follement amoureux. Dans leur bonheur, ils se marient. Mais un jour, Chloé se sent mal, et le médecin diagnostique la maladie...


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Antonin Baudry, Mathieu Kassovitz, François Civil, Réda Kateb : “Ce film est une tragédie grecque dans un sous-marin aujourd’hui“

Le Chant du loup | Auteur et scénariste de Quai d’Orsay, Antonin Baudry s’attaque à la géopolitique fiction avec un thriller de guerre aussi prenant que documenté, à regarder écoutilles fermées et oreilles grandes ouvertes. Rencontre avec le cinéaste et ses comédiens autour d’une apocalypse évitée.

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Antonin Baudry, Mathieu Kassovitz, François Civil, Réda Kateb : “Ce film est une tragédie grecque dans un sous-marin aujourd’hui“

Pour une première réalisation de long métrage, vous vous êtes imposé un double défi : signer un quasi huis clos en tournant dans des sous-marins, mais aussi donner de la visibilité au son… Antonin Baudry : C’était l’une des composante dans l’idée de créer un espace immersif. Il fallait d’abord reproduire le son et ensuite avoir une représentation visuelle des choses qu'on entend, et une représentation dans le son des choses qu'on voient etc. C’est un truc très envoûtant : on a essayé de recréer des écrans à la fois beaux et réalistes, qui jouent narrativement, politiquement également. Cela fait partie du décor, du rapport entre les êtres humains et les machines les sonars donc de la problématique du film. Le terme “Chant du Loup“ préexistait-il ? AB : C'est le nom que l’on donne souvent à des sonars ennemis parce qu’il reflète cette notion de danger. Une fois; quand j'étais à bord d’un sous marin à moitié en exercice et en mission, ne espèce de sirène a retenti et j'ai vu que tout le monde se crispait un peu. J’ai entendu quelqu'un qui disait: : «

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"Le Chant du loup" : La mort dans les oreilles

Silence, on coule ! | De Antonin Baudry (Fr., 1h55) avec François Civil, Omar Sy, Reda Kateb, Mathieu Kassovitz…

Vincent Raymond | Mercredi 20 février 2019

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Philippe Godeau & Omar Sy : " Le film parle d’un voyage, il en est aussi un pour moi"

YAO | En dédiant YAO à leurs pères respectifs, Philippe Godeau et Omar Sy insistent sur l’importance de la question de la transmission et des racines se trouvant au cœur du film. Retour sur ses origines en compagnie du scénariste-réalisateur et du comédien.

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Vous êtes tous deux coproducteurs. Autrement dit, votre implication est double puisqu’elle va au-delà de l’investissement artistique. Pourquoi spécifiquement sur ce film ? Philippe Godeau : Omar, c’est l’acteur numéro 1. En faisant un film en Afrique, au Sénégal, j’avais l’envie de partager une expérience, le voyage… Je savais en plus qu’il avait une envie de produire et je trouvais que c’était bien de faire ce voyage à deux. Comme je un vieux producteur et jeune metteur en scène ; qu’Omar est un acteur d’aujourd’hui et novice en production (sourire), je lui ai proposé… Omar Sy : Et j’ai accepté ! Le fait qu’il me laisse cette place, cette chance même, j’ai accepté parce que l’envie de partager quand on est producteur est rare. Avoir ce partage était intéressant : le film parle d’un voyage, il en est aussi un pour moi ainsi que l’aventure avec Philippe : c’est la première fois que j’ai participé à des discussions sur la manière dont on fait, on réfléchit un film, comment on le prépare, on le tourne, on le monte. Et le voyage n’e

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"YAO" : Cahier d’un retour au pays des ancêtres

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Vincent Raymond | Mercredi 23 janvier 2019

Petit Sénégalais de 13 ans, Yao vénère la star européenne Seydou Tall, au point de connaître son livre par cœur. Apprenant que l’idole est de passage à Dakar, Yao fait les 400km séparant son village pour le rencontrer. Touché (et poussé par le destin), Seydou décide de la ramener chez lui. Il s’agit là clairement d’un conte où le voyageur pensant maîtriser son cheminement se trouve “voyagé“, guidé par des forces de plus en plus pressantes à accomplir une mission initiatique à laquelle il n’était pas préparé. Dans ce récit, Yao n’est pas le héros mais le déclencheur inconscient, l’adjuvant à travers lequel le fatum va se manifester pour infléchir la trajectoire de Seydou ; un cicérone malgré lui tirant par ailleurs des leçons profitables de son escapade. Godeau et Sy ont tenté manifestement d’éviter le “folklorisme“ tout en préservant un certain réalisme dans la vision du pays. Toutefois, il ne faut pas non plus s’attendre à une vérité documentaire : la caméra ne reste pas assez longtemps pour cela, c’est l’histoire qui veut cela… e le genre road movie, qui lui aussi effe

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"Nos batailles" : Le combat ordinaire

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Chef d’équipe dans un entrepôt 2.0, Olivier affronte chaque jour une direction tyrannique, avant de retrouver la paix des siens. Un jour, sa femme le quitte sans prévenir, le laissant seul avec ses deux enfants. C’est un autre combat qui s’engage alors : faire sans, avec l’angoisse en plus… Enfin un rôle consistant pour Romain Duris et nous rappeler que, s’il dilapide parfois ses qualités à la demande de certains cinéastes le poussant à cabotiner, le comédien sait aussi mettre son naturel et sa sauvagerie au service d’emplois du quotidien dans des films à fleur d’âme tels que Nos batailles. Tout est ici d’une justesse infinie, sans la moindre fausse note : l’injustice qui sourd, la description du lean management cynique dans sa désincarnation ultime, le dialogue et les situations, jusqu’au sourire mouillé de sanglots d’une femme cherchant à ne pas perdre la face après une réplique maladroite de l’homme dont elle s’est éprise — Laure Calamy, parfaite dans la réserve, comme tous les personnages secondaires. Par son dédain du pathos et son sens ai

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"Fleuve noir" : Fugue en ado mineur

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Flic lessivé et alcoolo, le capitaine Visconti enquête la disparition de Dany. Très vite, il éprouve une vive sympathie pour la mère éplorée de l’ado, ainsi qu’une méfiance viscérale pour Bellaile, voisin empressé, professeur de lettres et apprenti écrivain ayant donné des cours privés à Dany… Des Rivières pourpres à Fleuve noir… Vincent Cassel a un sens aigu de la continuité : les deux films sont on ne peut plus indépendants, mais l’on peut imaginer que son personnage de jeune flic chien fou chez Kassovitz a, avec le temps, pris de la bouteille (n’oubliant pas de la téter au passage) pour devenir l’épave chiffonnée de Quasimodo au cheveu gras et hirsute louvoyant chez Zonca. Cette silhouette qui, entre deux gorgeons, manifeste encore un soupçon de flair et des intuitions à la Columbo ; ce fantôme hanté par ses spectres. Terrible dans sa déchéance et désarmant dans son obstination à réparer ailleurs ce qu’il a saccagé dans son propre foyer, ce personnage est un caviar pour un comédien prêt à l’investir physiquement. C’est le cas de Cassel, qui n’avait pas eu à hab

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Un nouveau tremplin musical amateur à Saint-Étienne

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Nouvelle initiative du côté du quartier Chavanelle/Villeboeuf avec le concours de chant amateur Zik & Song qui se tiendra le samedi 15 septembre 2018. Organisé par l'association Made in Chavanelle, ce tremplin musical permettra à 10 candidats de se produire sur la scène en plein air, place Chavanelle. Pour participer, il faut être un auteur-compositeur-interprète de plus de 18 ans et être domicilié sur la zone de Saint-Étienne Métropole. Les postulants sont invités à envoyer une chanson de leur choix interprété sur bande son soit sur une clé USB transmise par voie postale (Espace Boris Vian, 3 rue Jean-Claude Tissot 42000 Saint-Étienne) soit sur un fichier mp3 par mail (concours.chant.chavanelle@gmail.com) avant le 29 juin à 17h30. Plus d'infos sur ce site

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"L’Île aux Chiens" : Rōnins canins

Ouah l’animation ! | Wes Anderson renoue avec le stop motion pour une fable extrême-orientale contemporaine de son cru, où il se diversifie en intégrant de nouveaux référentiels, sans renoncer à son originalité stylistique ni à sa singularité visuelle. Ces Chiens eussent mérité plus qu’un Ours argenté à Berlin.

Vincent Raymond | Mercredi 4 avril 2018

Sale temps pour les cabots de Megasaki ! Prétextant une épidémie de grippe canine, le maire décide de bannir tous les toutous et le parque sur une île dépotoir. Atari, 12 ans, refuse d'être séparé de son Spots adoré. Il vole un avion pour rallier l’Île aux Chiens. Ce qu’il y découvrira dépasse l’entendement… Peu de cinéastes peuvent se targuer d’être identifiables au premier coup d’œil, qu’ils aient signé un film d’animation ou en prises de vues réelles. Tel est pourtant le cas de Wes Anderson, dont le cosmos se trouve, à l’instar d’une figure fractale, tout entier contenu dans la moindre de ses images. Martelée par trois tambourineurs asiates dans une pénombre solennelle, l’ouverture de L’Île aux Chiens est ainsi, par sa “grandiloquente sobriété”, un minimaliste morceau de bravoure andersonien en même temps qu’une mise en condition du public. Au son mat des percussions, celui-ci entame sa plongée dans un Japon alternatif nuke-punk, synthèse probable entre le bidonville de Dodes'kaden ! et le sur-futurisme compos

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"Madame Hyde" : Bozon maudit

Pas fantastique | de Serge Bozon (Fr., 1h35) avec Isabelle Huppert, Romain Duris, José Garcia…

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Prof de physique dans un lycée de banlieue, Madame Géquil est chahutée par ses élèves et méprisée par ses collègues. Un jour, un choc électrique la métamorphose en une version d’elle-même plus conquérante, capable parfois de s’embraser, voire de consumer les autres… Auteur de manifestes puissamment anti-cinématographiques (La France, Tip-Top) et jouissant d’un prestige parisien aussi enviable qu’inexplicable au-delà du périphérique, le redoutable Serge Bozon confirme tout ce qu’il était permis de craindre d’une transposition du roman de Stevenson revêtue de sa signature. Substance fantastique siphonnée (forcément, ce serait convenu), interprétation plate (la stakhanoviste du mois Isabelle Huppert poursuit ici le rôle qu’elle endosse depuis environ dix ans), vision de la banlieue telle qu’elle était fantasmée au début des années 1990, on peine d’ailleurs à comprendre le “pourquoi” de ce film. Son “comment” demeure également mystérieux, avec ses séquences coupées trop tôt, son pseudo humour décalé sinistre, la réalisation de “moments“ musicaux plus statiqu

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"Santa & Cie" : Lutins de sa glace !

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"Demain tout commence" : préparez vos mouchoirs

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Vincent Raymond | Jeudi 8 décembre 2016

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Vincent Raymond | Mercredi 3 février 2016

Chocolat

Rien de tel, pour un réalisateur désireux de s’assurer un consensus tranquille, qu’un bon vieux film-dossier des familles ou la biographie d’une victime de l’Histoire. Qu’importe le résultat artistique : il sera toujours considéré comme une entreprise morale nécessaire visant à rétablir une injustice et réduit à sa (bonne) intention de départ, si naïve qu’elle soit — on l’a vu il y a peu avec le documentaire mou du genou Demain de Cyril Dion & Mélanie Laurent, encensé pour les vérités premières qu’il énonce, malgré sa médiocrité formelle et sa construction scolaire. Chocolat est de ces hyper téléfilms néo-qualité française qui embaument la reconstitution académique et s’appuient sur une distribution comptant le ban et l’arrière-ban du cinéma, figée dans un jeu "concerné", dans l’attente de séquences tire-larmes. La bande originale de Gabriel Yared, étonnamment proche des mélodies de Georges Delerue — mais ce doit être un hasard, Yared étant plutôt connu pour ses “hommages” à John Williams — incitant fortement à l’usage du mouchoir. Un

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Anomalisa

ECRANS | Comme David Lynch, Charlie Kaufman fait partie de ces gens qui, sans le cinéma, seraient à coup sûr devenus un peu fous dans leur tête. Explorant leurs insondables mondes intérieurs, les films qu’ils conçoivent défrichent et déchiffrent des territoires cinématographiques fascinants. C’est encore le cas avec “Anomalisa”, sa première animation en stop-motion… Vincent Raymond

Vincent Raymond | Mardi 2 février 2016

Anomalisa

Depuis ses débuts comme scénariste de Spike Jonze ou de Michel Gondry, Charlie Kaufman tire de son crâne des histoires cousines, où les protagonistes éprouvent brutalement une modification dans leur perception de la réalité et sont confrontés à des événements pouvant évoquer des symptômes schizophréniques : surgissement de personnages uniformes ou incarnant l’altérité, disparitions soudaines… Habituellement dévolus à des thrillers ou des films d’épouvante, ces thèmes ont ainsi emprunté avec Kaufman de multiples variations, abordant la comédie surréaliste (Dans la peau de John Malkovich) comme le drame romantique (Eternal Sunshine of the Spotless Mind). Nourri de ses expériences d’auteur, le scénariste a pris parallèlement un tournant plus radical et personnel. Il poussa en effet son questionnement à l’extrême, pour deux films usant de la mise en abyme et interrogeant l’acte de création : Adaptation. (2002) et Synecdoche, New York (2008). Deux œuvres emboîtées sur elles-mêmes, contenant moins de résolutions que d’interrogations, cependant cohérentes avec la déma

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Une histoire de rencontres

CONNAITRE | « Le livre raconte le dernier projet que l’on vient de terminer, mais à la base, nous avons commencé en 2012 … », explique Philippe Chastel, (...)

Florence Barnola | Mercredi 2 décembre 2015

Une histoire de rencontres

« Le livre raconte le dernier projet que l’on vient de terminer, mais à la base, nous avons commencé en 2012 … », explique Philippe Chastel, directeur du centre socio-culturel Espace Boris Vian. L’Âge d’Or. Une aventure artistique mais pas que… se lit comme un carnet de voyage. Un périple entre 3 structures (l’Espace Boris Vian, la compagnie The Party et la Comédie de Saint-Étienne) et 14 comédiens amateurs issus de plusieurs générations (de 11 à 91 ans) qui, durant une année, vont se côtoyer, échanger, écrire, répéter et jouer ensemble pour se produire à la Comédie de Saint-Étienne. C’est une histoire de rencontre(s), certaines plus anciennes que d’autres. C’est l’histoire d’un projet démarré en janvier 2014 qui au départ ne devait être qu’un atelier de pratique théâtrale scindé en deux groupes, l’un composé de personnes âgées de la résidence Chavanelle, et l’autre d’adolescents et d’adultes. C’est certainement l’histoire d’amoureux de la scène qui ont voulu poursuivre ensemble une aventure théâtrale. C’est aussi une histoire de transmission et de lien social entre des générations qui vivent notre époque sans se voir ni se parler et qui prouve

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Microbe et Gasoil

ECRANS | Un road movie dans une voiture bricolée avec deux ados en marge de la jeunesse versaillaise : Michel Gondry signe un film simple et très personnel, qui carbure à l’humour et à la nostalgie. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 7 juillet 2015

Microbe et Gasoil

Insaisissable Michel Gondry ! Alors s’être embourbé dans une adaptation coûteuse de L’Écume des jours, il revenait quelques mois plus tard avec un petit film enthousiasmant où il partait à la rencontre de Noam Chomsky… Il en est ainsi depuis qu’il est passé de réalisateur de clips à cinéaste : il alterne les registres et les budgets, passe de la France à Hollywood, préservant une certaine idée du do it yourself dont il fait soit la matière de ses films, soit leur sujet. En cela, Microbe et Gasoil, film simple, léger dans son tournage comme dans son résultat à l’écran, est bien plus qu’une parenthèse récréative dans son œuvre ; c’est peut-être là où il dit le mieux la vérité de son projet. Et pour cause : il y replonge dans les souvenirs de sa propre enfance, qu’il projette dans une France d’aujourd’hui comme pour la marquer d’un sceau d’intemporalité. Microbe et Gasoil, ce sont deux héros adolescents en goguette sur les routes de France, à l’intersection du teen et du road movie. Microbe est timide, passionné par le dessin, mal à l’aise face

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Une nouvelle amie

ECRANS | De François Ozon (Fr, 1h47) avec Romain Duris, Anaïs Demoustier, Raphaël Personnaz…

Christophe Chabert | Mercredi 12 novembre 2014

Une nouvelle amie

Argument de vente déjà bien calé en Une des magazines, la transformation de Romain Duris en femme dans le nouveau film de François Ozon est son attraction principale. Il faut prendre le mot "attraction" au pied de la lettre : non seulement un phénomène freak plutôt réussi — Duris a souvent joué sur son côté féminin, mais le film se plaît à mettre en scène ce grand saut d’abord comme un apprentissage maladroit, puis comme une évidence naturelle — mais aussi le centre d’une névrose obsessionnelle qui saisit Claire — formidable Anaïs Demoustier, aussi sinon plus troublante que son partenaire — lorsqu’elle découvre que le mari de sa meilleure amie choisit de se travestir après le décès de son épouse. Embarrassée, troublée et finalement séduite, elle accompagne sa mue tout en la guidant pour des motifs opaques — voit-elle en lui une «nouvelle amie» prenant la place de la précédente ou un pur objet de désir ? Autant de pistes formidables qu’Ozon ne fait qu’ébaucher, préférant jouer à l’auteur démiurge épuisant les possibles de son scénario. On passe ainsi sans transition de Vertigo à La Cage aux folles, de Chabrol à Mocky, de la peinture ironique à

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Samba

ECRANS | Retour du duo gagnant d’Intouchables, Nakache et Toledano, avec une comédie romantique sur les sans papiers où leur sens de l’équilibre révèle à quel point leur cinéma est scolaire et surtout terriblement prudent. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 14 octobre 2014

Samba

Alors que le triomphe d’Intouchables leur ouvrait toutes les portes, Olivier Nakache et Éric Toledano ont choisi avec Samba de tracer tranquillement leur sillon. Mais en territoire miné. Car il faut être passablement inconscient pour tourner une comédie romantique sur les sans papiers où une cadre en burn out (Charlotte Gainsbourg) devient bénévole dans une association et s’éprend d’un cuistot en situation irrégulière (Omar Sy). Le plus surprenant étant qu’ils réussissent à le faire sans froisser quiconque alors que le sujet, passionnel, cristallise l’opinion française depuis un quart de siècle. Exploit ? Pas vraiment, car c’est justement cette méthode, consistant à chercher sans arrêt l’équilibre pour quêter l’unanimité, qui finit par rendre le film agaçant. Le mot méthode n’est pas employé au hasard : Nakache et Toledano ont une manière bien à eux de rassurer le spectateur, de remettre toujours la balle au centre et, finalement, de jouer la carte de la plus grande prudence. Ainsi, chaque fois qu’ils s’approchent un peu trop près d’une situation dramatique — la visite dans le centre de rétention — ils la contrebalancent par un moment de comédi

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Casse-tête chinois

ECRANS | De Cédric Klapisch (Fr, 1h54) avec Romain Duris, Audrey Tautou, Cécile de France…

Christophe Chabert | Mardi 3 décembre 2013

Casse-tête chinois

Après L’Auberge espagnole et surtout l’affreux Les Poupées russes, il y avait de quoi redouter les retrouvailles entre Cédric Klapisch et son alter ego romanesque Xavier-Romain Duris. Or, Casse-tête chinois se situe plutôt dans la meilleure veine du cinéaste, celle de Peut-être et de Paris, lorsqu’il baisse les armes de la sociologie caustique — que Kyan Khojandi, qui fait un petit coucou dans le film, a customisée dans sa série Bref — pour se concentrer sur la singularité de ses personnages et laisser parler une certaine mélancolie. Il faut dire que ce troisième volet raconte surtout des séparations, des renoncements et des désenchantements, sans pour autant que cela vaille constat générationnel ou métaphore de l’état d’un monde. New York n’est jamais regardé béatement pour son exotisme — ce n’est pas Nous York, donc — mais comme une ville à appréhender dans son multiculturalisme, sa géographie, son prix et ses tracas.  Surtout, Klapisch, qu’on a connu d’ordinaire prompt à louer la médiocrité de ses contemporains, tire ici tout le monde vers le haut, à part dans un inutile vaudeville final, de loin la part l

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Mais qui a retué Pamela Rose ?

ECRANS | De et avec Kad Merad et Olivier Baroux (Fr, 1h30) avec Audrey Fleurot, Omar Sy…

Christophe Chabert | Mardi 4 décembre 2012

Mais qui a retué Pamela Rose ?

Un air de fête du slip flotte au-dessus de cette suite de Pamela Rose, réalisée cette fois par Kad et Olivier eux-mêmes. En effet, le film a été gavé jusqu’à la gueule de tous les types d’humour existant, produisant beaucoup de déchets en pensant sans doute toucher tous les segments de public. Les deux zouaves se sont sans doute bien amusés, allant jusqu’à s’autociter période Kamoulox, se vieillir avec fausses bedaines et grotesques moustaches texanes, ou se distribuer en faux commentateurs de catch. À leurs côtés, une moitié du casting d’Intouchables tente de garder une certaine dignité au milieu de pantalonnade assez sinistre qui pense que le cinéma, c’est seulement plus gros et plus cher que la télévision. On est même éberlué de voir que la meilleure idée du film, celle qui pouvait légitimer cette suite, débarque seulement vingt minutes avant la fin ! Dans son envie de rire de tout n’importe comment, Mais qui a retué Pamela Rose ? prend acte de cette inflation ridicule, et c’est bien les seuls moments où l’on rit : quand un figurant dit à Kad qu’il «tourne trop», ou quand le comptable de la production vient rappeler que tout ça, c’

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Populaire

ECRANS | De Régis Roinsard (Fr, 1h51) avec Romain Duris, Déborah François…

Christophe Chabert | Mardi 27 novembre 2012

Populaire

Les Petits mouchoirs, Polisse, Radiostars et maintenant Populaire : il faut vraiment être aveugle pour ne pas voir le projet du producteur Alain Attal, projet qui dépasse la personnalité des réalisateurs qui signent ces films. Les Petits mouchoirs faisaient pleurer sur les malheurs des bourgeois parisiens friqués en vacances, Polisse vantait le courage et la sensibilité des flics contre le peuple et les élites, Radiostars exaltait l’amitié masculine et le succès en ridiculisant la province et les petites gens. Populaire, jusque dans son titre, est comme un point d’orgue à cette démarche lourdement idéologique. Il s’agit ici de montrer comme c’était bien, les années 50, cette époque bénie où les femmes obéissaient docilement à leur patron, parfois même tombaient dans leur bras, et où elles savaient montrer leur détermination pour travailler dur à devenir secrétaire. Régis Roinsard leur invente une belle récompense : une grande compétition mondiale de sténo-dactylo qu’il filme en faisant tourner sa caméra plus vite que celle de Lelouch. On croit rêver devant tant de nostalgie frelatée, que ce soit dans la reco

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Thérèse Desqueyroux

ECRANS | Avec cette adaptation de François Mauriac, Claude Miller met un très beau point final à son œuvre : réquisitoire contre une bourgeoisie égoïste, cruelle et intolérante, le film fait vaciller son rigoureux classicisme par une charge de sensualité et d’ambiguïté. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 20 novembre 2012

Thérèse Desqueyroux

Quatre gouttes d’arsenic dans un verre d’eau. C’est le rituel quotidien qu’effectue Bernard Desqueyroux, riche bourgeois girondin un peu hypocondriaque, pour calmer ce qu’il pense être des alertes cardiaques. Pour sa femme Thérèse (Audrey Tautou, dans un grand rôle à sa mesure), avec qui il s’est uni par intérêt, ce rituel est comme le reflet d’un ordre qui l’étouffe. Un jour, elle décide de le fausser et son geste va tout faire vaciller. À commencer par la mise en scène de Claude Miller : jusqu’ici, il racontait avec un classicisme élégant l’histoire de Thérèse Desqueyroux, préférant la chronologie aux flashbacks du roman de Mauriac. Le trouble venait d’ailleurs : de cette ouverture pleine de sensualité où deux jeunes adolescentes se livraient à des jeux aux relents érotiques, baignées dans la lumière dorée de l’été aquitain ; de ce voilier qui passe au loin et dont le propriétaire, Jean Azevedo, n’est qu’un «juif» pour Bernard Desqueyroux ; ledit Azevedo qui séduit la sœur de Bernard, passion fougueuse qui ébranle un temps la discipline bourgeoise de la famille. C’est d’ailleurs lors d’une lune de miel pétrifiée dans l’ennui de Baden-Baden que Miller introdui

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Le Capital

ECRANS | De Costa-Gavras (Fr, 1h53) avec Gad Elmaleh, Gabriel Byrne, Natacha Régnier…

Christophe Chabert | Lundi 12 novembre 2012

Le Capital

Incorrigible Costa-Gavras ! Il semble être le dernier à croire aux vertus du cinéma à thèse, ce rouleau compresseur de la dénonce courroucée dont l’objet varie au gré des circonstances politico-sociales. Ici, c’est le libéralisme qui en prend plein les dents, du moins en apparence. En montrant l’accession d’un énarque anonyme à la tête d’une grande banque européenne pour préparer sa reprise en main par des actionnaires avides, puis sa détermination à conserver le poste et les avantages qui vont avec, Gavras décrit un prototype de crapule que l’on devrait se plaire à détester. Conçu comme un thriller (la musique, envahissante, nous le fait bien comprendre), Le Capital s’égare toutefois dans une triple intrigue sentimentale aussi démonstrative et lourde que son propos politique. Mais là n’est pas le plus grave : par scrupule ou par paresse, Gavras invente une conscience à son anti-héros, qui se manifeste à l’écran par des flashs de violence fantasmée avant retour à la réalité. Le procédé est cinématographiquement éculé et dédouane le personnage de sa bassesse, pourtant affichée dès le départ (l’argent, l’argent, l’argent). On a oublié de parler de Gad Elmaleh : son jeu mo

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Les Seigneurs

ECRANS | D’Olivier Dahan (Fr, 1h37) avec José Garcia, Jean-Pierre Marielle, Ramzy, JoeyStarr, Gad Elmaleh, Franck Dubosc…

Christophe Chabert | Vendredi 21 septembre 2012

Les Seigneurs

Typique du cinéma industriel qui se développe en ce moment dans l’Hexagone, Les Seigneurs est avant tout un film de producteur, en l’occurrence l’ancien comédien Isaac Sharry. Olivier Dahan, certes réalisateur de La Môme mais qu’il avait tourné juste après une commande déjà bien foireuse pour Luc Besson (Les Rivières pourpres 2), ne vient donc qu’apporter sa griffe à un récit archi-calibré (en gros, un entraîneur à la dérive est engagé pour s’occuper d’une équipe de dernière zone sur l’île de Molène, Bretagne, et convainc tous ses anciens camarades de renfiler les gants pour défendre l’usine menacée de fermeture). Le problème, c’est que Dahan est plus une erreur de casting qu’un atout : il ne sait manifestement pas mettre en scène de la comédie, sinon en surdécoupant le jeu de ses comédiens ou en les cadrant large quand ils font leur numéro, et en jouant sur des effets qui rappellent rien moins que Les Fous du stade avec Les Charlots. Quant au foot, n’en parlons même pas — de toute façon, seul Carlos Reygadas a su le filmer dans Batalla en el cielo. Dès qu’il esquisse un pas de côté vers la chronique sociale ou l’émotion, on sent Dahan

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The We and the I

ECRANS | De Michel Gondry (ÉU, 1h43) avec Michael Brodie, Teresa Lynn…

Christophe Chabert | Vendredi 7 septembre 2012

The We and the I

Au dernier festival de Cannes, les cinéastes faisaient entrer le monde derrière les vitres fumées de limousines blanches, soulignant la solitude de l’humain face à une technologie omniprésente. Michel Gondry prend tout cela à revers avec The We and the I : c’est dans un antique bus de Brooklyn qu’il réunit un groupe d’adolescents et les regarde passer du collectif (le «Nous») à l’individualité (le «Je»). Ça ressemble à un défi (et il y en a un autre : tous les comédiens sont de jeunes amateurs), mais le film n’a rien d’un exercice de style et s’inscrit dans la veine la plus attachante de Gondry, celle de Block party et de Soyez sympas, rembobinez : un cinéma de proximité ou de quartier réellement humaniste qui interroge la nécessité du lien social. Avec beaucoup de malice, Gondry part du cliché (les «bullies» au fond du bus qui foutent le dawa, les meufs qui se débattent avec leur problème de look et de mecs) puis le démonte en recentrant sur quelques personnages plus complexes, révélant mal de vivre, angoisses et aspirations. La comédie glisse vers le drame et la mise en scène du hip-hop vers la soul, avec un peu de surplace

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