Man of steel

ECRANS | Remettre Superman sur la carte du blockbuster de super-héros après l’échec de la tentative Bryan Singer : telle est la mission que se sont fixés Christopher Nolan et Zack Snyder, qui donnent à la fois le meilleur et le pire de leurs cinémas respectifs dans un film en forme de bombardement massif, visuel autant qu’idéologique. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 18 juin 2013

Photo : Ph : Clay Enos © 2013 WARNER BROS. ENTERTAINMENT INC. AND LEGENDARY PICTURES FUNDING, LLC


Il fallait au moins ça pour faire oublier le piteux Superman returns de Bryan Singer et relancer la franchise de cet «homme d'acier» : l'alliance circonstancielle de deux poids lourds du blockbuster actuel, à savoir Christopher Nolan, tout puissant après sa trilogie Dark Knight, et Zack Snyder, loué pour ses prouesses visuelles et sa maîtrise des effets numériques. Nolan produit et livre les grandes lignes de l'intrigue, pendant que Snyder réalise, taylorisme créatif pourtant pas si évident que cela sur le papier, tant leurs personnalités sont plus opposées que vraiment complémentaires. De fait, il ne faut pas longtemps avant de savoir qui, dans ce Man of steel, tient réellement le gouvernail : l'introduction du film sur la planète Krypton, avec ses personnages taillés dans le marbre lançant de grandes sentences pseudo-shakespeariennes d'un ton pénétré pendant que la musique d'Hans Zimmer bourdonne et explose sur la bande-son, dit bien que c'est le metteur en scène d'Inception qui a clairement posé le ton de ce nouveau Superman.

Plus flagrant encore, dans la lignée d'un Batman begins, le film met la pédale douce sur les fonds verts et tente d'inscrire l'action au maximum dans des décors en dur, cherchant un réalisme qui prendra tout son sens une fois Superman arrivé sur terre, où Metropolis n'est, comme Gotham City, qu'un New York à peine relooké. Ce n'est pas tout : la déconstruction temporelle qui permet de reconstituer l'itinéraire de Clark Kent enfant sans passer par une fastidieuse exposition, conduisant à une étonnante fluidité narrative pour évoquer la découverte de son don, c'est là encore du Nolan tout craché.

Appétit de destruction

Peu à peu, Snyder va trouver sa juste place dans ce drôle de projet, qui repose les fondamentaux d'une mythologie Superman qu'on imagine partie pour durer sur le grand écran : à lui, l'illustrateur prodige, le soin de transformer la formule Nolan — un super-héros torturé, un méchant ambivalent, une noirceur siglée adulte — en un spectacle rouleau compresseur. Man of steel a donc ce côté blockbuster au carré, tentant une synthèse absolue entre les deux grands courants contemporains du genre : l'approche psychologique et réflexive d'un côté, la relecture geek et virtuose de l'autre. Le film court ainsi de morceaux de bravoure en morceaux de bravoure avec, perdu au milieu de ce délire wagnérien broyant tout sur son passage dans une hallucinante épiphanie destructrice, des personnages qui n'ont pas plus d'épaisseur que leur projection en 3D.

L'absence de quotidienneté et d'humour s'avèrent, comme souvent chez Nolan, assez ridicule : à peine Clark Kent le prolo hipster a-t-il retrouvé son vrai père que, déjà, le voici rasé de près et brushing impeccable, affublé de son costume et de sa cape, prêt à tester ses pouvoirs et à sauver l'humanité. On se demande aussi pourquoi avoir fait venir Michael Shannon pour incarner le grand méchant de l'histoire, celui-ci déployant une palette de jeu extrêmement limitée par rapport à la folie dont il est capable. Seule Lois Lane a un tant soit peu le droit d'exister au milieu du chaos mais, pour le coup, c'est essentiellement grâce à son interprète Amy Adams, qui lui apporte un assez beau mélange de détermination et de fragilité. Cet esprit de sérieux monolithique et ce manque de légèreté plombent régulièrement toutes les séquences de transition, même s'ils garantissent aussi la cohérence et l'intégrité du film, pour le coup jamais le cul entre deux chaises.

Superman from Kansas, USA

En fait, ce qui frappe le plus devant Man of steel, à part l'efficacité de sa mise en scène — même si, une semaine après le coup de force Star Trek : Into Darkness, elle paraît déjà avoir un petit train de retard — c'est à quel point le duo Nolan / Snyder finit par s'accorder sur une lecture idéologique de Superman lui-même. Le film ne cache pas la nature messianique du personnage, qui accomplit des miracles et découvre son statut de sauveur à l'âge de 33 ans ; son dilemme principal, qui lui est exposé par son père adoptif — touchante prestation, au passage, de Kevin Costner — consiste à travestir sa nature extra-terrestre et invincible pour ne pas être ostracisé par une humanité inapte à accueillir un surhomme.

Enfin, tout est prétexte à sacrifice dans Man of steel, comme si le chemin de croix et la résurrection pouvaient seuls conduire à l'émergence de ce Christ contemporain entouré d'apôtres et de convertis. Un Christ qui se met avant tout au service de l'Amérique dans un final au patriotisme appuyé — la réplique «J'ai été élevé dans le Kansas, il n'y a pas plus américain…» pourrait faire rire, si le film avait de l'humour — qui rappelle les dérives du dernier acte de The Dark knight rises et la propagande réac de 300. On ne peut nier un certain plaisir devant les 140 minutes visuellement étourdissantes de Man of steel, même si tout le bruit et toute la fureur sur l'écran ne font pas oublier que s'y joue peut-être une inflexion décisive dans le positionnement politique du blockbuster actuel…

Man of steel
De Zack Snyder (ÉU, 2h20) avec Henry Cavill, Amy Adams, Michael Shannon…


Man of Steel

De Zack Snyder (ÉU-Cda-Ang, 2h23) avec Henry Cavill, Amy Adams...

De Zack Snyder (ÉU-Cda-Ang, 2h23) avec Henry Cavill, Amy Adams...

voir la fiche du film


Un reboot des aventures de Superman.


entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

"Tenet" : Au temps pour lui

ECRANS | Attendu comme le Messie, le nouveau Nolan peut exploser le box-office si les spectateurs consentent à voir plusieurs fois ce "Mission : Impossible" surnaturel pour être sûr de bien le comprendre. Il y aura donc un avant et après Tenet. Encore que…

Vincent Raymond | Mardi 25 août 2020

Agent travaillant pour une organisation gouvernementale, Tenet est chargé d’enquêter sur un trafic de matériaux aux propriétés physiques insolites puisqu’ils inversent le cours du temps. Derrière tout cela se cache un mafieux russe cruel, Sator, doté d’une belle femme malheureuse… Quand un concept surpasse la chair de l’intrigue… Nolan nous a habitués à manipuler — et de façon osée — les deux composantes “deleuziennes“ du cinéma : l’image-temps et l’image-mouvement. À modeler la texture de la première pour qu’elle accueille la seconde. Une démarche aussi productive qu’inventive entamée avec Inception, poursuivie avec Interstellar et étrangement Dunkerque (où le montage approfondissait différemment l’intrication d’espaces temporels disjoints et cependant parallèles). Tenet suit logiquement cette ligne, aussi sûrement qu’une obsession proustienne pour le temps perdu, avec donc ce qu’elle comporte de désespoir. Si les problématiques sont excitantes — irradier des objets ou des personnes pour qu’ils aillent à

Continuer à lire

Adam McKay & Amy Adams : « Il fallait un regard un peu de côté pour comprendre »

Vice | Biopic pop d’un politicien matois peu bavard, Vice approche avec une roublarde intelligence et un judicieux second degré le parcours du terrible Dick Cheney. Nous avons rencontré son auteur à Paris, ainsi que l’interprète de Lynne Cheney. Et nous les avons fait parler…

Vincent Raymond | Jeudi 14 février 2019

Adam McKay & Amy Adams : « Il fallait un regard un peu de côté pour comprendre »

Après le 11 septembre, étiez-vous conscient de la politique manipulatrice de Cheney ? AMcK : Franchement, non. Ça n’a été qu’au moment de l’invasion de l’Irak que soudain il y a eu une prise de conscience que quelque chose n’allait pas, qu’une riposte n’était pas justifiée. Nous avons participé à toutes les grandes manifestations de protestation, mais il a fallu près de deux ans pour que nous puissions réagir. Adam, vous dites en ouverture du film que les renseignements sur Cheney ont été difficiles à trouver. Comment avez-vous procédé ? AMcK : Au départ, notre équipe de chercheurs à exploré tout le corpus “cheneyen“ existant : tous les livres officiels, les interviews disponibles sur sa vie et son travail politique — ça ne manquait pas ! Une fois ce travail accompli, on a recruté nos propres journalistes qui sont allés faire des enquêtes sur les coulisses, à la rencontre de toutes ces personnes qui ont eu, à un moment ou un autre, affaire à la famille Cheney, à so

Continuer à lire

"Vice" : Au cœur du ̶p̶o̶u̶r̶r̶i̶ pouvoir

Biopic pop | En général, la fonction crée l’organe. Parfois, une disposition crée la fonction. Comme pour l’ancien vice-président des États-Unis Dick Cheney, aux prérogatives sculptées par des années de coulisses et de coups bas, racontées ici sur un mode ludique. Brillant et glaçant.

Vincent Raymond | Mardi 5 février 2019

Le fabuleux destin d’un soûlard bagarreur troquant, après une cuite de trop et les admonestations de son épouse, sa vie de patachon pour la politique. D’abord petite main dans l’administration Nixon, l’insatiable faucon parviendra à devenir le plus puissant des vice-présidents étasuniens… Reconnaissons à Hollywood ce talent que bien des alchimistes des temps anciens envieraient : transformer la pire merde en or. Ou comment rendre attractive, à la limite du grand spectacle ludique, l’existence d’un individu guidé par son intérêt personnel et son goût pour la manipulation occulte. C’est que Dick Cheney n’est pas n’importe qui : un type capable d’envoyer (sans retour) des bidasses à l’autre bout du monde lutter contre des menaces imaginaires histoire d’offrir des concessions pétrolières à ses amis, de tordre la constitution à son profit, de déstabiliser durablement le globe peut rivaliser avec n’importe quel villain de franchise. Il est même étonnant que McKay parvienne à trouver une lueur d’humanité à ce Républicain pur mazout : en l’occurrence son renoncement à la primai

Continuer à lire

"Mission : Impossible - Fallout" : Redoublement en 6e

Tempus Fugit | Suite directe de Rogue Nation, Fall Out revisite les fondamentaux de la franchise Mission : Impossible en passant la sixième vitesse. La rapidié, une manière comme une autre pour Tom Cruise de défier le temps qui passe…

Vincent Raymond | Mercredi 5 septembre 2018

Censé empêcher un groupe terroriste de s'emparer de sphères de plutonium, Ethan Hunt compromet sa mission afin de sauver un membre de son équipe. Le CIA lui met alors dans les pattes l’agent Walker chargé d’évaluer l’IMF ; charge à lui de récupérer les éléments radioactifs… Pour ce sixième opus, on ne change pas une équipe qui gagne (des dollars), et encore moins l’architecture narrative de la franchise : une nouvelle fois, il est ici avéré qu’une taupe trahit l’Agence et des preuves accablantes s’accumulent contre Hunt ; lequel, placé en fragilité, doit jouer contre sa hiérarchie pour sauver le monde avant même de prouver son innocence. Voilà qui n’est pas sans rappeler la trame de l’excellent film inaugural de DePalma (1996). Impression renforcée par un finale à coup d’hélicoptères, une large inscription territoriale du film entre Paris et Londres et le démasquement grâce à un masque du traître de l’histoire. Les références à l’épisode matriciel deviennent des révérences assumées. Éternelle genèse Vingt ans plus tard, cette constance app

Continuer à lire

Solution amoureuse en milieu aqueux

"La Forme de l'eau - The Shape of Water" | Synthèse entre "La Belle et la Bête" et un mélo de Douglas Sirk, ce conte moderne marque le triomphe de Guillermo del Toro, Lion d’Or 2017 qui signe son film le plus consensuel, sans renoncer à ses marottes arty-trashy. Une transgression homéopathique mais un spectacle impeccable.

Vincent Raymond | Mardi 6 février 2018

Solution amoureuse en milieu aqueux

États-Unis, début des années 1960. Jeune femme muette menant une existence monotone, à peine égayée par ses caresses matinales et ses visites à son voisin homosexuel, Elisa travaille comme agent d’entretien dans un labo du gouvernement. Un jour, elle entre en contact avec un sujet d’expérience : un étrange être amphibie aux pouvoirs phénoménaux… Une créature que seuls les exclus et/ou les marginaux — les “âmes” innocentes bibliques — ont les ressources affectives pour accueillir et aider ; un méchant (irremplaçable Michael Shannon) ruisselant de cruauté, portant la haine sur son visage et la pourriture au creux du corps… rien de bien nouveau sous la lune, mais on retrouve l’excitation de l’enfant aimant entendre pour la millième fois la même histoire avant de sombrer dans les bras de Morphée. Mémoire de l’eau Guillermo del Toro possède l’art de conter, et cette faculté de synthétiser des objets cinématographiques d’une remarqu

Continuer à lire

"Elvis & Nixon" : la rencontre improbable

ECRANS | de Liza Johnson (É.-U., 1h26) avec Michael Shannon, Kevin Spacey, Alex Pettyfer… (sortie le 20 juillet)

Vincent Raymond | Mardi 5 juillet 2016

À l’écran, les canailles authentiques et les immenses stars font d’épatants personnages : ils le sont déjà dans l’inconscient collectif. Leur aura habitant presque totalement le rôle, il ne reste souvent au comédien qu’un reliquat de job à accomplir. Certains feignants s’en accommodent, misant tout sur le seul mimétisme, à coup de grimaces et de maquillage. D’autres investissent l’intériorité de leur modèle, la personnalité davantage que le personnage. C’est le cas dans ce tête-à-tête insolite, mariage d’une carpe et d’un lapin à peine apocryphe, puisque le rockeur halluciné a bien rencontré le président revêche pour lui proposer ses services comme “agent détaché du FBI”, histoire de prémunir la jeunesse des ravages de la drogue — et d’avoir, surtout, un insigne argenté. À peine grimés, Shannon et Spacey évoquent les contours d’Elvis et Nixon. Mais ce qu’ils dégagent se révèle infiniment plus précieux qu’une banale ressemblance. Cette réflexion sur les illusions des apparences, la vanité de la célébrité, du pouvoir ou de l’argent apparaît en filigrane tout au long du film, culminant lorsque le Chef du Monde libre se rend compte qu’il pèse moins aux yeux de sa fille que

Continuer à lire

Batman v Superman : L’Aube de la Justice

ECRANS | Critique du film Batman v Superman : L’Aube de la Justice de Zack Snyder (É-U, 2h32) avec Ben Affleck, Henry Cavill, Jesse Eisenberg…

Vincent Raymond | Mercredi 23 mars 2016

Batman v Superman : L’Aube de la Justice

Marvel ne sera plus désormais la seule “maison” à pratiquer le crossover au cinéma : très attendu par les geeks, les amateurs de gaillards en collants, mais aussi redouté par les contempteurs de Ben Affleck (choisi pour incarner le justicier de Gotham City), Batman vs Superman marque l’entrée de DC Comics dans la ronde sans fin des films additionnant les super-héros comme d’autres collectionnent des Oscars — ou des Razzie Awards. Zack Snyder conserve la maîtrise des opérations, après Man of Steel (2013), qui avait révélé Henry Carvill dans la tunique du Kryptonien. Il sera à nouveau aux manettes en 2017 pour le prochain opus intégrant Wonder Woman, Justice League, partie 1. À suivre. VR

Continuer à lire

Big Eyes

ECRANS | De Tim Burton (ÉU, 1h47) avec Amy Adams, Christoph Waltz, Danny Huston…

Christophe Chabert | Mercredi 18 mars 2015

Big Eyes

Il n’y a pas de scandale à dire que la carrière de Tim Burton a, depuis dix ans, pris du plomb dans l’aile. Entre serment d’allégeance à l’empire Disney — Alice au pays des merveilles — et déclinaison paresseuse de son propre style — Sweeney Todd, Dark Shadows — l’ex-trublion semblait rangé des voitures, VRP d’une signature graphique vidée de sa substance subversive. La surprise de Big Eyes, c’est qu’il marque une rupture nette avec ses films récents. Il y a certes, dans cette histoire certifiée Amérique des sixties, des pelouses verdoyantes devant des pavillons soigneusement alignés, des coupes de cheveux parfaitement laquées et des peintures bizarres d’enfants à gros yeux — celles que dessine Margaret Keane mais que son escroc de mari va s’approprier, et avec elles gloire, argent et carnet mondain ; ce n’est toutefois qu’une surface de convention, dictée par l’authenticité du fait-divers raconté plutôt que par une volonté auteurisante. Car Big eyes relève d’un storytelling très sage, presque plat, comme si Burton jouait profil bas pour se faire oublier derrière son intrigue et ses personnages. I

Continuer à lire

Interstellar

ECRANS | L’espace, dernière frontière des cinéastes ambitieux ? Pour Christopher Nolan, c’est surtout l’occasion de montrer les limites de son cinéma, en quête de sens et d’émotions par-delà les mathématiques arides de ses scénarios et l’épique de ses morceaux de bravoure. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 5 novembre 2014

Interstellar

Un an à peine après Gravity, au tour de Christopher Nolan de s’aventurer dans l’espace pour en donner une image scientifiquement correcte et réaliste avec Interstellar. Le futur du film est une vision à peine déformée de celui qui nous attend, marqué par la pénurie de céréales et les dérèglements climatiques, au point de pousser l’homme à chercher par-delà notre système solaire d’autres planètes habitables. Nolan centre son approche sur une famille purement américaine, dont le père décide de rejoindre une équipe d’astronautes pour s’engouffrer dans un «trou de ver» et rejoindre une autre dimension du temps et de l’espace. L’intime et le cosmos, les paradoxes liés à la relativité temporelle, les autres mondes dominés par des éléments uniques et déchaînés — l’eau, la glace ; c’est un territoire ambitieux qu’arpente Nolan, mais plutôt que d’en faire une plongée vers l’inédit, il le ramène vers sa propre maîtrise, désormais avérée, pointant toutes les limites de son cinéma. Dans l’espace, personne ne vous entend rêver Les trois gran

Continuer à lire

Her

ECRANS | En racontant l’histoire d’amour entre un homme solitaire et une intelligence artificielle incorporelle, Spike Jonze réussit une fable absolument contemporaine, à la fois bouleversante et effrayante, qui fait le point sur l’humanité d’aujourd’hui du point de vue du surhumain. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 4 mars 2014

Her

Les open spaces, les appartements hi-tech, la ville tentaculaire, froidement encadrée par des buildings mais magnifiée par des couchers de soleil rendus surréels par la pollution ; et au milieu de tout ça, des gens qui parlent seuls dans les rues… Theodore Twombly (Joaquin Phoenix, touchant d'hébétude enfantine) est de ceux-là : mal remis d’une rupture, il écrit des lettres d’amour pour les autres et n’échange plus que virtuellement avec son oreillette pour administrer ses messages ou pratiquer le sexe on-line avec une inconnue. Quelque chose manque à cet individu solitaire et dépressif : un amour qui ne serait pas lié à ce foutu facteur humain. Il va le trouver lorsqu’il acquiert un nouvel «OS», une intelligence artificielle douée d’une faculté cognitive exceptionnelle, qu’il baptise Samantha (héroïque prestation vocale de Scarlett Johansson) et qu’il pense modeler selon son désir tout en admirant sa "personnalité". 2014, odyssée de l’amour Toute la beauté de Her tient dans le dialogue qui se noue entre cet homme et sa machine, celle-ci devenant au cours du film une forme à la fois sublime et cauchemardesque du surhumain. Comme s’il v

Continuer à lire

Mud

ECRANS | Dès son troisième long-métrage, Jeff Nichols s’inscrit comme un des grands cinéastes américains actuels : à la fois film d’aventures, récit d’apprentissage et conte aux accents mythologiques, Mud enchante de sa première à sa dernière image. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 23 avril 2013

Mud

Il aura donc fallu près d’un an depuis sa présentation cannoise pour que Mud atteigne les écrans français. C’est long, certes, mais les spectateurs qui vont le découvrir — parions que, toutes générations et goûts cinématographiques confondus, ils en sortiront éblouis — verront ce que le critique pris dans la tempête festivalière ne faisait que deviner à l’époque : Jeff Nichols a signé ici une œuvre hors du temps, un film classique dans le meilleur sens du terme qui s’inscrit dans une tradition essentielle au cinéma américain, reliant Moonfleet, La Nuit du chasseur, E.T., Un monde parfait ou le True Grit des frères Coen. Des films qui parlent de l’Amérique à hauteur d’enfants, avec ce que cela implique d’émerveillement et de désillusions. Des films qui font grandir ceux qui les regardent en même temps qu’ils regardent grandir leur héros. C’est dire l’ambition de Jeff Nichols : Shotgun stories et Take shelter en avaient fait un prodige d

Continuer à lire

The Master

ECRANS | Après «There will be blood», Paul Thomas Anderson pousse un cran plus loin son ambition de créer un cinéma total, ample et complexe, en dressant le portrait d’un maître et de son disciple dans une trouble interdépendance. Un film long en bouche mais qui fascine durablement. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 8 janvier 2013

The Master

Depuis sa problématique mise en chantier, The Master était annoncé comme un film sur l’église de scientologie. Ce qui, de la part de Paul Thomas Anderson, n’aurait pas été étonnant puisque son œuvre revient comme un aimant vers la question religieuse, tantôt pour en faire un soubassement moral (Magnolia), tantôt pour la mettre en pièces (le pasteur sournois incarné par Paul Dano dans There will be blood). Or, non seulement The Master ne parle pas directement de la scientologie — le «Maître» Lancaster Dodd a bien fondé une nouvelle doctrine, mais celle-ci s’appelle «La Cause» — mais surtout, il n’en fait jamais son sujet. Ce qui intéresse Anderson est ailleurs, et c’est ce qui rend le film si complexe — ses détracteurs diront "confus" : il ne se fixe jamais sur un sujet central, ou plutôt, celui-ci semble se déplacer à mesure que le récit avance. De l’alcool contre une famille Au départ, il y a un ancien soldat revenu brisé psychologiquement du front Pacifique, Freddie. Visiblement obsédé sexuel, mollement reconverti en photographe dans une galerie commerciale, il fabrique sa propre gnole et se biture

Continuer à lire

Take shelter

ECRANS | Un Américain ordinaire est saisi par une angoisse dévorante, persuadé qu’une tornade va s’abattre sur sa maison ; à la fois littéral et métaphorique, ce deuxième film remarquable confirme que Jeff Nichols est déjà un grand cinéaste. Christophe Chabert

Marc Chassaubene | Jeudi 22 décembre 2011

Take shelter

Au départ, ce n’est qu’un rêve : une tornade impressionnante se forme dans le ciel et bouche l’horizon ; mais ce n’est pas de la pluie qui se met à tomber, plutôt une espèce d’huile de moteur. Quand Curtis (Michael Shannon, qui renouvelle son emploi d’individu borderline en intériorisant au maximum ses émotions) se réveille, l’angoisse est toujours là. Durant la première partie de Take shelter, ce modeste ouvrier, père attentionné d’une petite fille sourde, marié à une femme exemplaire (la splendide Jessica Chastain, encore plus convaincante ici que dans The Tree of life), va faire d’autres cauchemars : son chien se jette sur lui et le mord, des silhouettes menaçantes brisent le pare-brise de sa voiture, les meubles de son salon se soulèvent et restent en suspension… Cette inquiétude se déverse peu à peu dans son quotidien, l’amenant vers une psychose dont l’issue devient l’abri anti-tornade qu’il a découvert dans son jardin. Tempête sous un crâne La force de Take shelter tient à cette capacité à faire cohabiter un spectacle figuratif reposant sur des effets spéciaux magnifiques mais jamais gratuits, et son exact contra

Continuer à lire