Jimmy P.

ECRANS | Changement d’époque et de continent pour Arnaud Desplechin : dans l’Amérique des années 50, un ethnologue féru de psychanalyse tente de comprendre le mal-être d’un Indien taciturne. Beau film complexe, Jimmy P. marque une rupture douce dans l’œuvre de son cinéaste. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 30 août 2013

Photo : © Nicole Rivelli - Why not productions


Quelque part dans les plaines américaines au début des années 50 ; Jimmy Picard, Indien Blackfoot ayant combattu sur le front français durant la deuxième guerre mondiale, souffre depuis de vertiges et de malaises à répétition. Interné dans un hôpital, on diagnostique sa schizophrénie. Les médecins décident de faire appel à l'ethnologue français Georges Devereux, spécialiste des tribus indiennes mais aussi adepte des méthodes freudiennes, qu'il entend appliquer pour éclaircir le cas Jimmy P.

Le dépaysement que provoque le nouveau film d'Arnaud Desplechin tient autant à la transplantation de son cinéma dans un espace résolument en rupture avec ses films précédents, qu'à l'inflexion qu'il donne dès les premières images à sa mise en scène. Comme si la confrontation avec l'Amérique était aussi une confrontation avec le cinéma américain, Desplechin s'inscrit ici dans une lignée classique qui irait de Ford à Eastwood. Cette quête de fluidité et d'élégance peut dérouter au premier abord ; mais la recherche de la simplicité est un des enjeux narratifs de Jimmy P., et elle se fait à travers un pourtant complexe et tortueux chemin où la parole est une action.

Échange de bons procédés

Desplechin a toujours tourné autour du travail psychanalytique — Paul Dedalus dans Comment je me suis disputé… apparaissait aux premières images sur le divan de son psy. Ici, il est à la fois le centre et le moteur du film, et toute l'ambition de la mise en scène est d'en reproduire les phases, de l'euphorie à la détresse, du doute à la prise de conscience. La clé de l'édifice tient dans ce qu'échangent Devereux et Picard : d'abord de la confiance, puis de la gratitude, et enfin la compréhension de ce qui les unit.

Si Picard finit par identifier la source de son trauma — en l'occurrence, plusieurs figures féminines qui sont autant de plaies mal cicatrisées — Devereux entretient lui aussi des rapports complexes avec le sexe opposé. Plus latent encore, chacun transporte avec lui le déracinement d'un peuple — Indien pour Picard, juif pour Devereux — mais refuse d'en être le porte-parole. Ce qui, en fin de compte, scelle leur amitié, c'est la sensation d'être des gens doués de bonté, bonté qu'ils reconnaissent chez l'autre. Ça pourrait être naïf, mais ça ne l'est jamais, car Desplechin fait tout transiter par son duo d'acteurs, rencontre aussi improbable que celle de la fiction, mais qui finit par sonner comme une évidence : deux grands comédiens qui partagent une même générosité de jeu.

Jimmy P.
D'Arnaud Desplechin (Fr, 1h52) avec Benicio Del Toro, Matthieu Amalric…

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Arnaud Desplechin : « J’arrive enfin à rendre hommage à un Roubaix que j’adore »

Roubaix, une lumière | Arnaud Desplechin délaisse, en apparence, la veine introspective pour signer un film noir tiré d’un fait divers authentique survenu dans sa ville natale. Rencontre le cinéaste autour de la genèse de cette œuvre, sa méthode, ses doutes et ses joies. Mais aussi du théâtre… (attention, spoilers)

Vincent Raymond | Mardi 20 août 2019

Arnaud Desplechin : « J’arrive enfin à rendre hommage à un Roubaix que j’adore »

La tension est-elle un peu retombée depuis Cannes ? Arnaud Desplechin : C’était très intense ! Le soir de la projection a été un moment assez bouleversant pour chacun des acteurs. Il y a eu deuxième ovation pour eux et j’ai vu Roschdy qui était comme un petit garçon. Il y a un amour des acteurs spécifique à Cannes : c’est le seul endroit où vous pouvez offrir aux acteurs cet accueil-là. Avec les photographes, les sourires, les encouragements, il y a tout un rituel qui est mis en place… Alors, quand vous pouvez offrir ça aux acteurs qui vous ont tant donné pendant le tournage, c’est très, très, émouvant. À Venise, c’est différent, c’est le metteur en scène qui ramasse tout. Comment avez-vous choisi Roschdy Zem ? Je le connais depuis très longtemps, par ma maison de production. Je l’avais déjà repéré dans les films de Téchiné où il avait fait de petites apparitions et je m’étais dit : « celui-là, on va compter avec lui ». Et quand j’ai vu N’oublie pas que tu vas mourir… Même sa partition dans Le Petit Lieutenant est vachement bien. Et puis après toute sa carrière, Indigènes…

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"Roubaix, une lumière" Divers faits d’hiver

Film de l'été | Arnaud Desplechin retourne dans son Nord natal pour saisir le quotidien d’un commissariat de police piloté par un chef intuitif et retenu. Un polar humaniste où la vérité tient de l’épiphanie, et la parole du remède. Le premier choc de la rentrée cinématographique.

Vincent Raymond | Mardi 2 juillet 2019

L’arrivée d’un nouveau lieutenant, des incendies, une disparition de mineure, le crime d’une personne âgée… Quelques jours dans la vie et la brigade de Yacoub Daoud, patron du commissariat de Roubaix, pendant les fêtes de Noël… « On est de son enfance comme on est de son pays », écrivait Saint-Exupéry. Mais quid du pays de son enfance ? En-dehors de tous les territoires, échappant à toute cartographie physique, il délimite un espace mental aux contours flous : une dimension géographique affective personnelle, propre à tout un chacun. Et les années passant, le poids de la nostalgie se faisant ressentir, ce pays se rappelle aux bons (et moins bons) souvenirs : il revient comme pour solder un vieux compte, avec la fascination d’un assassin de retour sur les lieux d’un crime. Aux yeux du public hexagonal, voire international, Arnaud Desplechin incarne la quintessence d’un cinéma parisien — un malentendu né probablement de l’inscription de La Sentinelle et de Comment je me suis disputé dans des élites situées, jacobinisme ob

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"Les Fantômes d’Ismaël" : critique et entretien avec Arnaud Desplechin

Le film de la semaine | Arnaud Desplechin entraîne ses personnages dans un enchâssement de récits, les menant de l’ombre à la lumière, de l’égoïsme à la générosité dans un thriller romanesque scandé de burlesque, entre John Le Carré, Bergman, Allen et Hitchcock. Vertigineusement délicieux.

Vincent Raymond | Mercredi 17 mai 2017

Revoici Desplechin en sa pépinière cannoise, là où il a éclos et grandi. Qu’il figure en compétition ou pas importe peu, désormais : les jurys l'ont, avec une constance confinant au gag, toujours ignoré. De par sa distribution glamour internationale, Les Fantômes d’Ismaël convient à merveille pour assouvir l’avidité multimédiatique d’une ouverture de festival. Il allie en sus les vertus quintessentielles d’un film d’auteur — d’un grand auteur et d’un grand film. Ismaël en est le héros paradoxal : inventeur d’histoires, ce cinéaste se trouve incapable de tourner après que Carlotta, son épouse disparue depuis vingt ans, a refait surface dans sa vie. Plus fort que ses fictions, ce soudain coup de théâtre a en outre provoqué le départ de sa compagne Sylvia… Du grand spectral Si Desplechin exprime ici un désir frénétique de romanesque, il montre que l’imprévisibilité de l’existence surpasse par son imagination la plus féconde des machines à créer… dans le temps qu’il démultiplie les déploiements

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Trois souvenirs de ma jeunesse

ECRANS | Conçu comme un prequel à "Comment je me suis disputé", le nouveau et magistral film d’Arnaud Desplechin est beaucoup plus que ça : un regard rétrospectif sur son œuvre dopé par une énergie juvénile et rock’n’roll, un souffle romanesque et des comédiens débutants remarquables. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 5 mai 2015

Trois souvenirs de ma jeunesse

En 1996, Paul Dédalus avait trente ans, tentait de terminer sa thèse de philosophie et se séparait de sa compagne Esther. Vingt ans après, il finit une mission d’anthropologue au Tadjikistan, où il partage son lit avec une ravissante autochtone et s’apprête à rentrer en France pour travailler au Quai d’Orsay. De Comment je me suis disputé… (Ma vie sexuelle) à Trois souvenirs de ma jeunesse (Nos Arcadies), Dédalus n’a pas seulement vieilli — et son interprète avec lui, Mathieu Amalric, fiévreux et génial ; il a aussi été transformé par l’œuvre d’Arnaud Desplechin. Lorsqu’il démarre un vaste retour sur lui-même, sur son enfance et son adolescence, ce Dédalus-là n’est, comme l’eau du fleuve selon Héraclite, plus tout à fait le même, mais pas tout à fait un autre non plus. Ce n’est pas qu’une affaire de torsion entre le premier film et sa "prequel" ; il y en a, puisque l’anthropologie remplace la philosophie et que Desplechin a pris des libertés avec la chronologie de son histoire avec Esther. Cela a aussi à voir avec la manière dont un homme charrie des événements oubliés qui peuvent à tout moment refaire surface, des cicatrices mal refermées pr

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La Vénus à la fourrure

ECRANS | Une actrice, un metteur en scène, un théâtre et La Vénus à la fourrure de Sacher-Masoch : un dispositif minimal pour une œuvre folle de Roman Polanski, à la fois brûlot féministe et récapitulatif ludique de tout son cinéma. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 30 octobre 2013

La Vénus à la fourrure

La caméra remonte un boulevard sous l’orage et s’engouffre dans un théâtre, sur une musique de sabbat païen. À l’intérieur, Thomas, auteur et metteur en scène d’une adaptation de La Vénus à la fourrure de Sacher-Masoch, y peste au téléphone contre les jeunes actrices idiotes qu’il vient d’auditionner pour le rôle de Wanda. Et soudain surgit une dernière comédienne, trempée des pieds à la tête, plus toute jeune et même pas sur le planning des auditions, qui mâche ostensiblement son chewing-gum et parle «genre» comme une charretière. Elle supplie Thomas de lui laisser sa chance et, de guerre lasse, il accepte de lui donner la réplique. Soudain, la voici métamorphosée, instantanément juste, débarrassée des oripeaux de la gourde citadine, crédible en demoiselle autrichienne du XIXe siècle. La déesse du carnage Ce n’est que le premier des nombreux jeux de rôles qu’orchestre Roman Polanski avec une étourdissante virtuosité. Chez Sacher-Masoch, le héros tombait sous le charme de Wanda et acceptait de devenir son esclave ; dans le dispositif gigogne et ludique de Polanski, i

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Cannes, Jour 4 : psy-folk

ECRANS | Grand central de Rebecca Zlotowski. Jimmy P. d’Arnaud Desplechin. Inside Llewin Davis de Joel et Ethan Coen.

Christophe Chabert | Dimanche 19 mai 2013

Cannes, Jour 4 : psy-folk

Le déluge s’est donc abattu sur Cannes. Ce fut un joyeux bordel qui a plongé une partie des festivaliers dans la morosité, ce que l’émeute à l’entrée de la projection presse d’Inside Llewin Davis n’a fait qu’intensifier. Pourtant, ce fut sans doute la plus belle journée en matière de cinéma depuis le début de ce Cannes 2013 ; enfin, a-t-on envie de dire, car jusqu’ici, la compétition n’avait pas tout à fait tenu ses promesses. Avant d’en venir aux deux très gros morceaux de ce samedi, un mot sur Grand central de Rebecca Zlotowski. Histoire d’amour adultère et portrait d’une équipe s’occupant de l’entretien d’une centrale nucléaire, le film reproduit, avec plus d’ambition et de maîtrise, les qualités et les défauts de son précédent Belle épine. Zlotowski aime peindre des environnements forts et y implanter des enjeux intimes, mais les deux ne s’interpénètrent jamais vraiment. Les séquences dans la centrale sont assez impressionnantes, reprenant des codes importés du thriller ou du film d’horreur, et la cinéaste y décrit avec précision

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Vous n’avez encore rien vu

ECRANS | À travers un dispositif sophistiqué mais vite répétitif, Alain Resnais interroge l’éternel retour de l’art et la disparition de ceux qui le font vivre, dans une œuvre plus mortifère que crépusculaire plombée par le texte suranné de Jean Anouilh. Fin de partie ? Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 21 septembre 2012

Vous n’avez encore rien vu

Depuis sa belle association avec Bacri et Jaoui, Alain Resnais semble tourner chacun de ses films comme si c’était le dernier, ou plutôt en intégrant à ses récits cette conscience du spectateur : maintenant nonagénaire, le réalisateur rédige manifestement son testament artistique. Pourtant, les relents d’angoisse qui venaient pétrifier l’hiver de Cœurs ou la fugue printanière des Herbes folles n’avaient rien de surprenants de la part d’un homme dont le premier film était un documentaire de montage sur les camps de concentration nazis… Si crépuscule il y a, c’est plutôt dans la forme des films : on avait beau parler de "légèreté" et de "fantaisie", on sentait de plus en plus que ce cinéma-là trahissait son âge. Vous n’avez encore rien vu ne laisse plus de doute : Resnais régresse ouvertement vers un temps (les années 40) où les prémisses de ce cinéma moderne dont il fût un des ambassadeurs voisinaient avec un néo-classicisme théâtral aujourd’hui poussiéreux. Retour vers le passé Il y a donc le dispositif : des comédiens sont invités dans la dernière demeure d’un metteur en scène qui les a tous dirigés au théâtre dans l’Eury

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