Train de Vie

ECRANS | Le mois d’octobre va déborder de grands films sur les écrans, avec en pole position la Palme d’or cannoise et un film de SF aussi spectaculaire que politique. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 26 septembre 2013

Photo : "La Vie d'Adèle, chapitres 1 et 2" d'Abdellatif Kechiche


Revenons quelque part en mai, à la sortie de la première projection de La Vie d'Adèle, chapitres 1 et 2. Sidération générale, émotion intense, impression d'avoir vu un de ces films qui vous marquent à jamais… Le 9 octobre, c'est le même genre de sentiments qui vous attendent : pendant trois heures, vous verrez vivre et grandir Adèle (Exarchopoulos, révélation), de son premier amant à sa love story fracassée avec Emma (Léa Seydoux, confirmation), dans une suite de séquences séparées par des ellipses coupantes, entremêlant flux vital et élan romanesque. Kechiche invente ici un naturalisme poétique où la mise en scène semble épouser les affects de ses personnages, comme si Adèle projetait sur le monde ses rêves et ses peurs ; c'est aussi une formidable peinture de tout ce qui peut séparer un couple, de la distance sociale à la distance tout court, du non-dit au trop-en-dire. Le film avance sur un fil superbement tendu, équilibrisme qui tient en haleine de la première à la dernière seconde. Un chef-d'œuvre, point barre.

La sortie de cette Palme d'or ne doit pourtant pas éclipser celle, le même jour, de l'excellent film de Denis Villeneuve, Prisoners. Après Incendies, le Québécois tente l'aventure américaine avec deux stars à son casting — Hugh Jackman, impressionnant, et Jake Gyllenhaal, un peu moins, mais quand même — pour un film noir très noir où un père de famille et un inspecteur de police tentent en parallèle de retrouver deux enfants disparus. Villeneuve, aidé par un scénario remarquable et une photo splendide de Roger Deakins, transforme la course contre la montre en une fable désespérée sur la contagion du mal, chaque personnage étant à un moment ou l'autre submergé par ces pulsions et ces émotions, ce qui le conduit à descendre au niveau de ceux qu'il espère confondre. Comme eux, on ne sort pas indemne de Prisoners.

Fin du monde : prochain arrêt

Le dernier ride de ce riche mois d'octobre, c'est celui d'un train avançant sans fin dans un monde revenu à l'ère glaciaire, dont les wagons sont autant de strates sociales vivant étanches les unes aux autres. Ce Snowpiercer (30 octobre), pour le génial cinéaste sud-coréen Bong Joon-ho (The Host, Mother), est l'occasion de créer un univers dont on découvre les «niveaux» au fil de la révolte des esclaves, emmenés par un Spartacus névrosé, anti-héros sombre et dépassé. C'est un principe de mise en scène, mais aussi une vraie posture morale : ne jamais avoir une longueur d'avance sur son protagoniste, pour faire éclater en fin de course un constat politique amer et pessimiste, qui rappelle le meilleur de la SF des années 70 — Soleil vert, notamment — la maestria visuelle en plus.


La Vie d'Adèle - Chapitres 1 & 2

D'Abdellatif Kechiche (Fr, 2h59) avec Léa Seydoux, Adèle Exarchopoulos...

D'Abdellatif Kechiche (Fr, 2h59) avec Léa Seydoux, Adèle Exarchopoulos...

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À 15 ans, Adèle ne se pose pas de question : une fille, ça sort avec des garçons. Sa vie bascule le jour où elle rencontre Emma, une jeune femme aux cheveux bleus, qui lui fait découvrir le désir et lui permettra de s’affirmer en tant que femme et adulte.


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Snowpiercer

ECRANS | Après The Host et Mother, Bong Joon ho frappe à nouveau très fort avec cette adaptation cosmopolite d’une bande dessinée française des années 80, récit de SF se déroulant dans un train tournant sans fin autour d’un monde rendu à l’ère glaciaire. Épique et politique, une fable très sombre d’une grande intelligence dans son propos comme dans sa mise en scène. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 28 octobre 2013

Snowpiercer

Même après sa fin, le monde continue de tourner. Enfin, pas exactement, car ce sont plutôt les humains qui le peuplent, derniers survivants d’une hasardeuse expérience scientifique ayant plongé la planète dans une nouvelle ère glaciaire, qui en sont réduits à faire des révolutions à bord d’un train-arche en mouvement perpétuel. La révolution, à l’autre sens du terme, couve dans les wagons de queue, où sont stockés dans des conditions de salubrité dégradantes les miséreux, à qui l’on enlève leurs enfants pour les emmener dans les wagons de tête, ceux des nantis. Bong Joon ho, génial cinéaste sud-coréen de The Host et de Mother, a trouvé dans Le Transperceneige, BD française culte parue dans les années 80, cette cruelle métaphore d’une lutte des classes qui survit à l’apocalypse, repensant l’habituelle distribution verticale des rôles (les riches en haut, les pauvres en bas) dans une habile horizontalité. C’est à peu près tout ce qu’il a gardé du récit original, se laissant toute liberté créative pour raconter une histoire qui lui est propre et inventer une mise en scène où le spectateur i

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Prisoners

ECRANS | Deux enfants kidnappés, un père prêt à tout pour les retrouver, un suspect tout trouvé, un détective tatoué et solitaire : les ingrédients d’un film noir très noir sur la contagion du mal signé Denis Villeneuve qui, après Incendies, réussit haut la main ses débuts aux États-Unis. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 7 octobre 2013

Prisoners

Qu’y a-t-il dans les caves des honnêtes gens ? Des cadavres, des enfants martyrisés, mais aussi de la paranoïa sécuritaire et de la mauvaise conscience qui peut, à tout moment, refaire surface et transformer une grise mais paisible bourgade en succursale de l’enfer. Le labyrinthe de Prisoners — figure que le film utilise comme un motif de l’intrigue mais aussi comme modèle de narration — est sans issue, et c’est ce qui impressionne en premier lieu : Denis Villeneuve, pour ses débuts aux États-Unis, ne fait aucune concession rassurante au spectateur. Aidé par un scénario remarquable, il plonge aux confins de la noirceur humaine pour montrer comment le mal se propage et finit par tout gangrener. C’est l’enlèvement de deux fillettes qui enclenche l’engrenage : le père de l’une d’entre elles — stupéfiant Hugh Jackman dans un de ses meilleurs rôles — se persuade que le coupable est un vieux garçon un peu attardé, malgré les dénégations du suspect et sa remise en liberté au terme de sa garde-à-vue. Il va donc le séquestrer et le torturer pour provoquer ses aveux. En parallèle, un flic désespérément solitaire et taciturne — Jake Gyllenhaal, empâté et tatoué, un peu au

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Gravité sur la rentrée ciné

ECRANS | Après un été en demi-teinte, les quatre prochains mois devraient confirmer le cru exceptionnel de cette année 2013. Avec les locomotives cannoises et une pléiade d’auteurs dont on trépigne de découvrir les nouveaux opus, la rentrée est en effet salement musclée. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 30 août 2013

Gravité sur la rentrée ciné

Après le marteau-piqueur estival qui faisait résonner semaine après semaine le même air connu fait de blockbusters, d’animation pour gamins décérébrés, de films d’auteur qu’on ne savait pas où mettre ailleurs et de comédies françaises dont tout le monde se fout, le cinéma reprend ses droits comme à chaque rentrée, avec des œuvres plus audacieuses et moins routinières. C’est évidemment le cas des deux gagnants du dernier Cannes, en l’occurrence La Vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche (9 octobre) et Inside Llewin Davis des frères Coen (6 novembre). Rien de commun toutefois entre le roman naturaliste sur les amours adolescentes déployé magistralement, trois heures durant, par Kechiche, et le vagabondage d’un folkeux dépressif et poissard dans l’Amérique des années 60 raconté en mode faussement mineur et vraiment métaphysique par les Coen. Rien, sinon une envie de pousser les murs du cinéma, en faisant imploser les limites de la durée d’un côté, et celles des structures scénaristiques de l’autre. En cela, ce sont les deux grands films insoumis de cette rentrée. On espère pouvoir y adjoindre en cours de route le nouveau Bong Jo

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