Quai d'Orsay

ECRANS | De Bertrand Tavernier (Fr, 1h54) avec Thierry Lhermitte, Raphaël Personnaz, Niels Arestrup…

Christophe Chabert | Lundi 4 novembre 2013

Le cinéma de Bertrand Tavernier ne brille pas par sa légèreté ; d'où étonnement de le voir s'emparer de la BD de Blain et Lanzac relatant sur un mode de comédie picaresque le passage au ministère des affaires étrangères de Dominique de Villepin, rebaptisé Alexandre Taillard de Worms. Grand bien lui en a pris : c'est son meilleur film depuis des lustres, malgré ses évidentes faiblesses.

Adoptant le point de vue du candide Arthur Wlaminck, recruté pour s'occuper du «langage» au sein du cabinet, Tavernier met en lumière le bordel intégral que le ministre sème autour de lui, mélange d'égocentrisme, de cuistrerie, de copinage et d'agitation pure et vaine. Tant qu'il reste dans l'enceinte du Quai d'Orsay, le film est franchement plaisant, notamment grâce à la double prestation de Lhermitte et Arestrup, antinomiques comme le feu et la glace. La lourdeur de Tavernier revient dès qu'il en sort, notamment pour aller filmer les scènes parfaitement inintéressantes entre Arthur et sa compagne, aération inutile d'un récit qui méritait plus de radicalité.

Se plaçant sous la Présidence symbolique de Jean-Paul Rappeneau, qui aurait sans doute fait des merveilles avec un matériau pareil, Tavernier surprend grâce à sa conclusion, brillante, qui prend la satire à rebrousse-poil et montre que du plus grand foutoir peuvent sortir des instants de grâce. Ce qui vaut pour la politique, mais aussi, et Tavernier en a sans doute eu conscience, pour un tournage de cinéma…

Christophe Chabert


Quai d'Orsay

De Bertrand Tavernier (Fr, 1h53) avec Thierry Lhermitte, Raphaël Personnaz...

De Bertrand Tavernier (Fr, 1h53) avec Thierry Lhermitte, Raphaël Personnaz...

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Alexandre Taillard de Worms est grand, magnifique, un homme plein de panache qui plait aux femmes et est accessoirement ministre des Affaires Étrangères du pays des Lumières : la France. Sa crinière argentée posée sur son corps d’athlète légèrement halé est partout, de la tribune des Nations Unies à New-York jusque dans la poudrière de l’Oubanga.


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"Noureev" : Paris vaut bien une danse

ECRANS | De Ralph Fiennes (G.-B., 2h07) avec Oleg Ivenko, Adèle Exarchopoulos, Raphaël Personnaz…

Vincent Raymond | Mercredi 19 juin 2019

1961. Danseur au Kirov, Rudolf Noureev se distingue par son talent hors normes autant que par son caractère entier. En tournée à Paris avec le ballet russe, il se laisse griser par la vie à l’Ouest, suscitant l’ire du KGB. Au moment du départ, son destin va se jouer en quelques instants… La sympathie immense que l’on éprouve pour le comédien Ralph Fiennes ne doit pas tempérer le jugement que l’on porte sur le travail de Fiennes Ralph, réalisateur amateur de grandes destinées — Coriolan, Dickens et maintenant Noureev. Car si la fresque qu’il nous livre ici possède bien des vertus mimétiques (choix d’un clone de “Rudy” pour le rôle-titre, soin méticuleux dans la reproduction d’un Paris de cartes postales ou de pub de parfum, jolies couleurs satinées d’époque etc.), elle évoque surtout ces cupcakes au glaçage impeccable mais dépourvus de saveur originale. Diluée dans ses deux heures bien tapées d’allers-retours temporels (un non-sens, quand on y pense, puisqu’il s’agit quand même de l’histoire d’un transfuge, donc d’un passage irrévocable d’un état/État à un autre), l’évocation touristique du Paris by Night souffre de

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"Dans les forêts de Sibérie" : Safy Nebbou adapte le roman de Sylvain Tesson

ECRANS | Un film de Safy Nebbou (Fr, 1h45) avec Raphaël Personnaz, Evgueni Sidikhine…

Vincent Raymond | Jeudi 16 juin 2016

Manger des fraises au sucre peut donner envie de les accommoder sur un fond de pâte sablée ; on se trouve alors en présence d’un dessert fort différent (tout aussi savoureux, sauf pour les allergiques) que la logique recommande de désigner, par convention, sous le nom de “tarte aux fraises.” De la même manière, lorsqu’un cinéaste trouve un roman à son goût et se met en tête de l’adapter pour l’écran, si l’envie lui vient de modifier substantiellement l’histoire, ne devrait-il pas en changer le titre ? Le roman de Sylvain Tesson raconte la solitude d’un homme face à lui-même et à la glace du lac Baïkal, son besoin de vide intérieur et de contemplation. Safy Nebbou a-t-il eu peur de lasser le spectateur avec une quête initiatique ? Quelle besoin a-t-il eu d’ajouter un compère ermite, qui sert de potiche visuelle quand Raphaël Personnaz a de longues tirades à faire, et que vraiment, il ne doit les sortir qu'en français (à un Russe qui n’y comprend goutte, évidemment). Ce personnage purement utilitaire se révèle en définitive to

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Une nouvelle amie

ECRANS | De François Ozon (Fr, 1h47) avec Romain Duris, Anaïs Demoustier, Raphaël Personnaz…

Christophe Chabert | Mercredi 12 novembre 2014

Une nouvelle amie

Argument de vente déjà bien calé en Une des magazines, la transformation de Romain Duris en femme dans le nouveau film de François Ozon est son attraction principale. Il faut prendre le mot "attraction" au pied de la lettre : non seulement un phénomène freak plutôt réussi — Duris a souvent joué sur son côté féminin, mais le film se plaît à mettre en scène ce grand saut d’abord comme un apprentissage maladroit, puis comme une évidence naturelle — mais aussi le centre d’une névrose obsessionnelle qui saisit Claire — formidable Anaïs Demoustier, aussi sinon plus troublante que son partenaire — lorsqu’elle découvre que le mari de sa meilleure amie choisit de se travestir après le décès de son épouse. Embarrassée, troublée et finalement séduite, elle accompagne sa mue tout en la guidant pour des motifs opaques — voit-elle en lui une «nouvelle amie» prenant la place de la précédente ou un pur objet de désir ? Autant de pistes formidables qu’Ozon ne fait qu’ébaucher, préférant jouer à l’auteur démiurge épuisant les possibles de son scénario. On passe ainsi sans transition de Vertigo à La Cage aux folles, de Chabrol à Mocky, de la peinture ironique à

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Diplomatie

ECRANS | De Volker Schlöndorff (Fr-All, 1h24) avec Niels Arestrup, André Dussollier, Charlie Nelson…

Christophe Chabert | Mardi 4 mars 2014

Diplomatie

Dans la nuit du 24 au 25 août 1944, le général allemand Von Choltitz, gouverneur de Paris, s’apprête à exécuter l’ordre d’Hitler : faire sauter les principaux monuments parisiens et provoquer une crue gigantesque de la Seine. Le consul suédois Nordling va, dans sa suite de l’Hôtel Meurice, tenter de le dissuader de pratiquer cette politique de la terre brûlée qui ne fait que reculer la débâcle inéluctable de l’armée allemande. Le sujet avait donné lieu à une pièce à (grand) succès de Cyril Gély, et Volker Schlöndorff l’adapte ici à l’écran avec les deux comédiens qui avaient créé les rôles sur scène, Arestrup et Dussollier. Ce duo-là vaut le déplacement — mais Charlie Nelson en concierge bourru n’est pas mal non plus — même si, de manière assez curieuse, Arestrup a choisi d’adopter un accent allemand assez artificiel pour faire parler son personnage en français. Cela résume assez bien les vaines tentatives de Schlöndorff pour faire muter son matériau théâtral en œuvre de cinéma : les aérations du récit comme les possibilités d’y faire entrer un réalisme de reconstitution ne font que diluer la tension du récit, ce jeu d’échec feutré où le diplomate tente de ramener le mil

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Trois mondes

ECRANS | De Catherine Corsini (Fr, 1h40) avec Clotilde Hesme, Raphaël Personnaz…

Jerôme Dittmar | Mardi 4 décembre 2012

Trois mondes

L'influence récurrente du cinéma d'Iñárritu serait-elle le signe que la fin du monde approche ? Récit choral autour d'un sans-papiers tué par un chauffard en fuite, Trois mondes commence à la façon d'un 21 grammes, par un enchevêtrement de destins croisés où tout bascule. Autant dire qu'on commence à en avoir assez de cette partition saoulante voulant réduire les choses à un découpage tragique et providentiel. Après une heure de calvaire cosmique, le film relève pourtant timidement la tête, et cette histoire de dilemme bifurque pour questionner les limites de la compassion (une femme témoin de l'accident se lie avec l'épouse du sans-papiers et celui qui l'a tué, rongé par les remords). Catherine Corsini donne alors un peu d'ambiguité à son raisonnement binaire (chacun sa classe, chacun ses raisons d'agir), et trouve en Clotilde Esme un alter ego à ses conflits intérieurs. Le film sort hébété de son humanisme torturé, et nous pas plus avancés devant un constat moral sans issue. Jérôme Dittmar

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