The Immigrant

Christophe Chabert | Lundi 25 novembre 2013

Photo : © 2013, Anne Joyce - Wild Bunch distribution


Les premiers plans de The Immigrant mettent l'Amérique au cœur de son sujet : la statue de la liberté, Ellis Island, une file d'immigrants européens attendant leur visa… C'est aussi une image forte venue du cinéma américain, celle qui ouvrait Le Parrain II. En se transportant au début du XXe siècle, James Gray semble promettre une grande fresque en costumes, éminemment romanesque, qui le placerait en descendant naturel de Coppola. Mais une fois ses rôles principaux distribués — d'un côté, Ewa, Polonaise prête à tout pour retrouver sa sœur, restée en quarantaine sur l'île, et de l'autre, Bruno, souteneur qui lui promet de l'aider si elle accepte de rejoindre sa «famille» —, le film se jouera avant tout en intérieurs : un théâtre burlesque, des bains publics ou l'appartement de Bruno Weiss, qui devient une nouvelle prison pour Ewa.

En cela, The Immigrant tient plus du roman russe que de la reconstitution hollywoodienne, et la mise en scène de Gray, somptueuse, d'une sidérante fluidité, préfère l'intimisme à la démesure. Chaque miroir, chaque vitre est à la fois un cadre enserrant Ewa à l'intérieur du cadre, mais aussi une paroi sale ou rayée qui semble vouloir ternir son image. Vierge devenue putain mais cherchant à garder une pureté d'âme, elle se heurte au tempérament ombrageux et dominateur de Bruno, qui ne sait plus s'il doit l'aimer ou la souiller, la préserver de la corruption du monde ou en faire l'attraction principale de son show. Ce duo — qui est aussi un formidable tandem d'acteurs, Cotillard et Phœnix, tous deux exceptionnels — renvoie au meilleur du cinéma de Gray, et lui permet d'explorer un très puissant conflit moral où le salut naît d'une haine de soi qui se fracasse contre une inexplicable bienveillance.

La limite de The Immigrant, c'est qu'entre son premier acte magistral et son dernier déchirant, Gray a besoin d'en passer par le personnage fonction d'Orlando le magicien, figure presque irréelle d'un récit qui n'a pas besoin de cet artifice pour conjurer ses tentations réalistes. Dans Two lovers, le triangle amoureux ne négligeait jamais la profondeur du personnage, pourtant ingrat, de Vinessa Shaw ; à l'inverse, Jeremy Renner n'est ici qu'un élément superficiel dans une œuvre qui, au contraire, s'avère d'une infinie profondeur. On mesure toutefois le chemin accompli par James Gray : jamais il n'a été si proche d'un cinéma où la narration, le souci du rythme et l'obsession du détail se mettraient au service de l'expression la plus juste de l'âme des personnages. On a souvent dit que Gray était un néo-classique ; devant The Immigrant, on se dit plutôt qu'il est le dernier des modernes.

Christophe Chabert

The Immigrant
De James Gray (Fr-ÉU, 1h59) avec Marion Cotillard, Joaquin Phoenix, Jeremy Renner…


The Immigrant

De James Gray (EU, 1h57) avec Marion Cotillard, Joaquin Phoenix...

De James Gray (EU, 1h57) avec Marion Cotillard, Joaquin Phoenix...

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1921. Ewa et sa sœur Magda quittent leur Pologne natale pour la terre promise, New York. Arrivées à Ellis Island, Magda, atteinte de tuberculose, est placée en quarantaine. Ewa, seule et désemparée, tombe dans les filets de Bruno, un souteneur sans scrupules.


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Marion Cotillard - Flore Vasseur : « On arrive à un point où on engage le processus vital. »

Bigger Than Us | Produit par Marion Cotillard, réalisé par Flore Vasseur, Bigger Than Us empile les témoignages de jeunes adultes porteurs d’initiatives citoyennes et/ou environnementales partout sur le globe. Un documentaire un peu trop lisse qui cependant donne l’occasion de s’emparer d’un sujet hélas brûlant : l’urgence d’agir. Rencontre.

Vincent Raymond | Lundi 20 septembre 2021

Marion Cotillard - Flore Vasseur : « On arrive à un point où on engage le processus vital. »

Le titre de votre documentaire est porteur d’une intéressante ambivalence : Bigger than us évoque à la fois la dimension tétanisante d’une entreprise dont l’immensité peut (ou doit) justement dynamiser, galvaniser le spectateur… Flore Vasseur : C’est relativement assumé. D’habitude, j’ai toujours du mal à trouver les titres, et plutôt à la fin. Là, il nous est tombé dessus avant même le début. Je tournais autour des concepts de bigger than life — ces personnages, souvent américains comme Martin Luther King, qui font des choses plus grandes que la vie. J’avais envie de parler du nous, pas d’être dans une dimension individualiste. C’était important aujourd’hui de montrer qu’on est “un seul”. Le titre est sorti, et je suis arrivé assez timidement devant Marion et Denis Carot [le coproducteur du film] et on a tout de suite cliqué en assumant le fait que ça voulait dire plein de choses différentes. C’est la magie d’un bon, d’un vrai titre, pour moi. Et vous avez raison, le premier entendement, est que l’on est dans un constat d’impu

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“Annette” de Leos Carax : Noces de son

Ouverture Cannes 2021 | Espéré depuis un an — son titre est d’ailleurs une quasi anagramme d’“attente” —, le nouveau Carax tient davantage de la captation d’un projet scénique que de ses habituelles transes cinématographiques. Vraisemblablement nourrie de son histoire intime, cette mise en abyme du vampirisme trouble entre artistes, artistes et modèles, artistes et environnement familial dépose presque toute fragilité en multipliant les oripeaux chic, glamour et trendy. Parfait pour le tapis rouge de l’ouverture de Cannes ; moins pour l’émotion…

Vincent Raymond | Mercredi 7 juillet 2021

“Annette” de Leos Carax : Noces de son

Figurer en ouverture sur la Croisette n’est pas forcément une bonne nouvelle pour un film. A fortiori cette année, après deux ans de disette. Car ce que le Festival attend de sa première montée des marches, c’est qu’elle amorce la pompe à coup de stars, de strass et de flashs fédérateurs. L’œuvre qui abrite ces premiers de cordée se trouve souvent reléguée à l’enveloppe de luxe et elle encourt surtout le risque d’être vite oblitérée d’abord par le reste de la sélection, puis par le tamis temps — on n’aura pas la cruauté de rappeler quelques pétards mouillés du passé… Cochant les cases de la notoriété grand public et auteur, Annette souscrit également — on le verra — à d’autres paramètres prisés par les festivals : une dénonciation à travers la comédie musicale cinématographie de l’égotisme des gens de la “société du spectacle”, à l’instar du All That Jazz

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"Joker" : Ris amer

Lion d'Or | La douloureuse naissance de l’antagoniste de Batman en mode rite initiatique sadique et parcours contre-résilient. Bouc émissaire virant bourreau, Joaquin Phoenix est plus qu’inquiétant dans cette copie-carbone du cinéma des 70’s. Un interloquant Lion d’Or.

Vincent Raymond | Mardi 8 octobre 2019

Atteint d’un trouble mental lui provoquant d’irrépressibles fous-rires, Arthur Fleck vit seul avec sa mère grabataire. Effectuant des prestations de clown pour survivre, il ambitionne de se lancer dans le stand-up. Mais rien ne se passe comme prévu, et une spirale infernale l’aspire… Un déclassé humilié par tous dans une grande métropole en crise devenant un héros populaire après avoir commis un acte délictuel ; un humoriste raté se vengeant de ses échecs sur son idole… Une quarantaine d’années environ après Taxi Driver (1976) et La Valse des Pantins (1982), Martin Scorsese vient donc de recevoir (par procuration) le Lion d’Or de la Mostra pour un film portant nombre de ses “stigmates“ — ne manque guère qu’un petit fond de religiosité chez le personnage principal —, mais aussi payant un lourd tribut à Sidney Lumet (Network, Un après-midi de Chien) comme à DePalma, dont le Blow Out (1981) brille au fronton d’un cinéma de Gotham. Todd Philipps a en effet signé avec Joker un excellent film de

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"Nous finirons ensemble" : Encore un peu plus à l’ouest

ECRANS | De Guillaume Canet (Fr., 2h15) avec François Cluzet, Marion Cotillard, Gilles Lellouche…

Vincent Raymond | Jeudi 2 mai 2019

Dix ans après l’été maudit qui vit périr l’un des leurs, le groupe d’amis du Cap Ferret s’est disloqué. Sous l’impulsion d’Éric, ils se retrouvent tous pour célébrer les 60 ans de Max. Or celui-ci, sur le point de vendre sa maison, goûte guère la surprise… On prend les mêmes et on continue en suivant la recette : faire fermenter dans une résidence de nabab émirati ou de milliardaire texan un groupe “d’amis“ aux égos hypertrophiés se mesurant la longueur du portefeuille pour savoir qui sera le nouveau mâle alpha de la bande. Fatalement, il faut s’attendre à du combat de coqs. Quand ils en ont le temps, certain·es de ces quadra adulescents pensent (un peu) aux autres. Pas forcément à leurs enfants — ces boulets d’arrière-plan décoratif conservés en cas de nécessité dramatique — ; plutôt à la planète le temps d’un couplet fédérateur dans l’air du temps. Ces personnages seraient faits pour être raillés, on souscrirait volontiers. Mais non : il faut les aimer pour leurs “blessures“, conséquences de leur égoïsme et de leur arrogance aveugle. Des liens profonds unissant Canet à son ment

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"Les Frères Sisters" : De sang et d’or

Lion d’Argent Venise 2018 | de Jacques Audiard (Fr., 1h57) avec Joaquin Phoenix, John C. Reilly, Jake Gyllenhaal…

Vincent Raymond | Jeudi 13 septembre 2018

Mieux vaut ne pas avoir ne différend avec le Commodore. Car il envoie ses deux dévoués Charlie et Eli Sisters, tireurs d’élite et cogneurs patentés. Les deux frères vont pourtant faire défection quand une de leurs proies explique avoir découvert un procédé permettant de trouver de l’or… On attendait, en redoutant que la greffe transatlantique ne prenne pas, cette incursion de Jacques Audiard en un territoire aussi dépaysant par les décors, les usages ou les visages, que familier par son poids mythologique et les séquences fondatrices ayant dû sédimenter dans son imaginaire. Mais même délocalisé, le cinéaste n’est pas abandonné en zone hostile. D’abord, il se trouve toujours escorté par son partenaire, le magique coscénariste Thomas Bidegain ; ensuite la langue anglaise ne peut constituer un obstacle puisque son langage coutumier se situe au-delà des mots, dans la transcendance de personnages se révélant à eux-mêmes et aux autres, grâce à un “talent“ vaguement surnaturel. Le tout, dans un contexte physiquement menaçant. Empli de poudre, de sang et de traumas, ce néo-western-pépite

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"Gueule d’ange" : Seule et soûle

Gueule de bois | Quelque part, dans le sud. Mère célibataire d’Elli, qu’elle appelle Gueule d’ange, Marlène tient pour prioritaires sa vie de jeune femme et ses sorties. Un (...)

Vincent Raymond | Jeudi 31 mai 2018

Quelque part, dans le sud. Mère célibataire d’Elli, qu’elle appelle Gueule d’ange, Marlène tient pour prioritaires sa vie de jeune femme et ses sorties. Un soir, elle prolonge la fête avec un type et laisse sa gamine de 8 ans seule, pour une durée indéterminée. Elli dissimule son absence. Et boit. Gueule d’ange est l’exemple parfait du film avec lequel on peut jouer au bingo : sur la foi de l’affiche et du synopsis, le public peut préparer un carton et cocher les clichés dès qu’ils traversent le champ. Rôle social “de composition“ avec mèches blondes et tenue de cagole, taillé pour un festival/une nomination au César : bingo, Cotillard. Référent masculin revêche au premier abord, cachant sa tendresse sous une (et même plusieurs blessures intimes) et vivant dans une caravane : gagné, Alban Lenoir ! Gamine-à-z’yeux-bleus-pleine-de-bravitude-grave-dévastée-à-l’intérieur-alors-elle-picole : meilleur espoir pour Ayline Aksoy-Etaix. Décor de station balnéaire avec fête foraine intégrée (pour le côté “ces adultes qui n’ont jamais grandi“) : carton plein ! En su

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"Juste la fin du monde" : Dolan au début d’un nouveau cycle ?

ECRANS | Ébauche de renouveau pour Xavier Dolan qui adapte ici une pièce de Lagarce, où un homme vient annoncer son trépas prochain à sa famille dysfonctionnelle qu’il a fuie depuis une décennie. Du maniérisme en sourdine et une découverte : Marion Cotillard, en comédienne.

Nicolas Bros | Mercredi 21 septembre 2016

La parentèle recuite dans sa rancœur d’un côté ; de l’autre le fils prodigue… C’est une bien belle collection de menteurs et de névrosés qui défile. De lâches, aussi. Ensemble ou séparément, ils ne parviennent pas à extérioriser ni leur amour, ni leur haine. Dans la présence des corps, c’est l’absence des mots qui les foudroie. La pièce de Lagarde dont Dolan s’est emparée est un de ces psychodrames familiaux à la Festen, où jamais les traumas originels n’arrivent à s’exprimer, ni les abcès à se vider. Personne n’a le luxe de respirer dans cette succession de têtes à têtes : à la canicule s’ajoute l’oppression de gros plans implacables entravant jusqu’au mouvement de la pensée. Comment peut-on être aussi seul en coexistant à plusieurs, aussi éloignés en ayant tant en commun ? Cotillard, épure et pure Avouons que l’on redoutait la surenchère de têtes d’affiches ; on la craignait comme un artifice obscène, un signe extérieur de richesse vulgaire, un mesquin coupe-file pour la Croisette… Oubliant qu’une réunion de comédiens de renom dans un quasi huis clos les condamne à se mesurer les uns aux autres ; accent

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Inherent vice

ECRANS | En adaptant "Vice caché" de l’immense Thomas Pynchon, Paul Thomas Anderson prouve, après "The Master", qu’il n’aime rien tant qu’aller à l’encontre de sa maîtrise, éprouvée et incontestable. De fait, ce polar pop, enfumé et digressif est un plaisir intense, où il est avant tout question de jeu, dans tous les sens du terme. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 3 mars 2015

Inherent vice

Quelque part dans les volutes de la Californie psychédélique au début des années 70, Doc Sportello semble sortir d’un rêve évaporé lorsqu’il voit surgir chez lui son ex-petite amie, Shasta Fay, qui lui annonce qu’elle est tombée amoureuse d’un richissime promoteur immobilier dont elle soupçonne qu’on ourdit un complot contre lui. Sportello, qui exerce la fonction de détective privé, décide d’enquêter moitié par amour envers cette fille qu’il n’arrive pas à s’enlever de la tête, moitié par curiosité professionnelle envers un monde bien éloigné de celui de la contre-culture beatnik, adepte de drogues et de nonchalance cool, dans lequel il baigne. Raconté comme ça, le point de départ d’Inherent vice rappelle les romans noirs de Raymond Chandler, ainsi que ses relectures iconoclastes par Robert Altman — Le Privé — ou les frères Coen — The Big Lebowski. Sauf que Paul Thomas Anderson n’adapte pas l’auteur du Grand Sommeil, mais un autre immense romancier américain, Thomas Pynchon. Et si Vice caché se nourrissait de cette mythologie propre à la littérature criminelle, il la cabossait par un réflexe hautement pop où une profusion de

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Deux jours, une nuit

ECRANS | Nouvel uppercut des frères Dardenne, qui emprunte les voies du thriller social pour raconter comment une ouvrière tente de sauver son travail en persuadant ses collègues de renoncer à une prime, et interroger ce qui reste de solidarité dans la société actuelle. Magnifique. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 21 mai 2014

Deux jours, une nuit

Lève toi et marche. Au premier plan de Deux jours, une nuit, Sandra (Marion Cotillard, formidable, se fond génialement dans l’univers des frères Dardenne, comme Cécile De France auparavant dans Le Gamin au vélo) émerge d’un sommeil médicamenteux et sort de son lit pour répondre au téléphone. C’est le film qui l’arrache de cette dépression dont on ne connaîtra jamais le motif profond et qui est devenue la source de son malheur actuel : juste avant son retour de congé maladie, elle apprend qu’elle va perdre son emploi, le patron de l’entreprise de panneaux solaires ayant choisi d’accorder une prime aux autres ouvriers contre le "départ" d’une des leurs. Décision cruelle à laquelle Sandra refuse de se plier ; avec son mari Manu (Fabrizio Rongione), elle va aller à leur rencontre, tentant de les convaincre un par un de revenir sur leur vote. Les frères Dardenne suivent donc à la trace leur héroïne, toujours en mouvement ; elle encaisse les coups durs, trébuche, tombe, se relève, repart à l’assaut et se charge des quelques rayons de solidarité qui lui donnent le courage de continuer. Une femme en colère Si le scénario paraît de prime abord

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Her

ECRANS | En racontant l’histoire d’amour entre un homme solitaire et une intelligence artificielle incorporelle, Spike Jonze réussit une fable absolument contemporaine, à la fois bouleversante et effrayante, qui fait le point sur l’humanité d’aujourd’hui du point de vue du surhumain. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 4 mars 2014

Her

Les open spaces, les appartements hi-tech, la ville tentaculaire, froidement encadrée par des buildings mais magnifiée par des couchers de soleil rendus surréels par la pollution ; et au milieu de tout ça, des gens qui parlent seuls dans les rues… Theodore Twombly (Joaquin Phoenix, touchant d'hébétude enfantine) est de ceux-là : mal remis d’une rupture, il écrit des lettres d’amour pour les autres et n’échange plus que virtuellement avec son oreillette pour administrer ses messages ou pratiquer le sexe on-line avec une inconnue. Quelque chose manque à cet individu solitaire et dépressif : un amour qui ne serait pas lié à ce foutu facteur humain. Il va le trouver lorsqu’il acquiert un nouvel «OS», une intelligence artificielle douée d’une faculté cognitive exceptionnelle, qu’il baptise Samantha (héroïque prestation vocale de Scarlett Johansson) et qu’il pense modeler selon son désir tout en admirant sa "personnalité". 2014, odyssée de l’amour Toute la beauté de Her tient dans le dialogue qui se noue entre cet homme et sa machine, celle-ci devenant au cours du film une forme à la fois sublime et cauchemardesque du surhumain. Comme s’il v

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Fondu au Gray

ECRANS | The Immigrant n’est que son cinquième film, mais James Gray est déjà une sorte d’institution cinéphile, un auteur vénéré et une exception culturelle au sein d’un cinéma américain qui l’ignore encore royalement. Rencontre avec un cinéaste ambitieux, érudit et plein d’esprit, et critique d’un film qui alterne splendeur et frustration. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 25 novembre 2013

Fondu au Gray

La légende James Gray commence en l’an 2000 à Cannes, où le cinéaste présente son deuxième film, The Yards, en compétition. L’accueil est mitigé et la presse déroutée par une mise en scène maîtrisée et élégante, mise au service d’un récit de genre très codifié. Quelques mois après, lors de la sortie française, le vent a tourné, le film a été revu (à la hausse) et le culte autour de Gray est lancé. Dans le même temps, Gray entre en guerre avec son producteur, le tyrannique Harvey Weinstein, qui veut remonter le film pour son exploitation américaine. Le blocage dure longtemps et Gray semble en passe d’aller rejoindre la cohorte des cinéastes maudits. Il faudra sept ans pour qu’il tourne à nouveau, mais avec le très beau La Nuit nous appartient, le scénario se reproduit à l’identique : déception des spectateurs cannois, réhabilitation lors de sa sortie en salles, et relative indifférence aux États-Unis. Tandis que la légende du metteur en scène perfectionniste et capricieux grossit, surprise, il ne mettra qu’un an pour réaliser un nouveau film, Two Lovers. Un "petit" film en termes de budget et de sujet, mais un pur chef-d’œuvre qui, malgré une au

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Cannes, à la Vie, à l’amour…

ECRANS | En couronnant ce qui est incontestablement le meilleur film de la compétition, La Vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche, Steven Spielberg et son jury ont posé un beau point final à un 66e festival de Cannes passionnant en son centre, moins stimulant dans ses périphéries. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 28 mai 2013

Cannes, à la Vie, à l’amour…

Y croyait-on vraiment ? Imaginait-on Steven Spielberg se lever de sa chaise durant la cérémonie du palmarès cannois pour annoncer, du haut de sa stature de cinéaste mondialement reconnu et présentement président du jury, la Palme à La Vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche, chef-d’œuvre du naturalisme à la française relatant la passion entre Adèle et Emma à coups de grands blocs de réalité réinventée, des premiers regards à la dernière étreinte en passant par de longs moments d’intimité physique ? C’est pourtant ce qui s’est passé, et on en est encore ému. Car si La Vie d’Adèle n’était pas notre film préféré de la compétition — on dira lequel après — c’était d’évidence le meilleur, le plus incontestablement ample et abouti, le plus furieusement contemporain, que ce soit dans sa matière romanesque, ses personnages ou son dispositif. Kechiche est aujourd’hui l’héritier direct de Pialat, même s’il développe aussi sa propre singularité et même si, avec ce film-là, il dévoile sa part la moins sombre, la plus solaire, comme une antithèse absolue de son précédent et terrible Vénus noire. C’est aussi

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Cannes – Jour 10 : Bouquet final

ECRANS | The Immigrant de James Gray. Only lovers left alive de Jim Jarmusch. La Vénus à la fourrure de Roman Polanski.

Christophe Chabert | Samedi 25 mai 2013

Cannes – Jour 10 : Bouquet final

Au moment où n’importe quel festivalier voit apparaître sur son visage des rides de fatigue qui le font ressembler à Bruce Dern dans Nebraska, il fallait pourtant se ressaisir d’urgence, car Thierry Frémaux, dans un hallucinant tir groupé final, avait placé en fin de compétition de très gros morceaux signés par de très grands cinéastes. C’est d’ailleurs à l’aune de cette attente, pour le coup gigantesque, que The Immigrant de James Gray a déçu. Attention, tout de même… Gray, dont les quatre derniers films ont tous été présentés en compétition, y a systématiquement récolté les mêmes commentaires perplexes ou frustrés, avant que lesdits films, à leur sortie, ne reçoivent un accueil enthousiaste d’une presse ayant revu son jugement à la hausse, et de spectateurs qui ont l’avantage considérable de ne pas s’être empiffré 35 films en dix jours. Mais la déception est soigneusement entretenue par Gray lui-même. En effet, The Immigrant part sur une piste qu’on identifie immédiatement comme coppolienne façon Parrain 2. Plan sur la stat

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The Master

ECRANS | Après «There will be blood», Paul Thomas Anderson pousse un cran plus loin son ambition de créer un cinéma total, ample et complexe, en dressant le portrait d’un maître et de son disciple dans une trouble interdépendance. Un film long en bouche mais qui fascine durablement. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 8 janvier 2013

The Master

Depuis sa problématique mise en chantier, The Master était annoncé comme un film sur l’église de scientologie. Ce qui, de la part de Paul Thomas Anderson, n’aurait pas été étonnant puisque son œuvre revient comme un aimant vers la question religieuse, tantôt pour en faire un soubassement moral (Magnolia), tantôt pour la mettre en pièces (le pasteur sournois incarné par Paul Dano dans There will be blood). Or, non seulement The Master ne parle pas directement de la scientologie — le «Maître» Lancaster Dodd a bien fondé une nouvelle doctrine, mais celle-ci s’appelle «La Cause» — mais surtout, il n’en fait jamais son sujet. Ce qui intéresse Anderson est ailleurs, et c’est ce qui rend le film si complexe — ses détracteurs diront "confus" : il ne se fixe jamais sur un sujet central, ou plutôt, celui-ci semble se déplacer à mesure que le récit avance. De l’alcool contre une famille Au départ, il y a un ancien soldat revenu brisé psychologiquement du front Pacifique, Freddie. Visiblement obsédé sexuel, mollement reconverti en photographe dans une galerie commerciale, il fabrique sa propre gnole et se biture

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Jason Bourne : l’héritage

ECRANS | L’odyssée de Jason Bourne (et la patience de Matt Damon) arrivée à son terme, Tony Gilroy se voit confier la mission de relancer la franchise en inventant un récit parallèle. C’est raté sur toute la ligne : bavard, mal raconté, pauvre en action et parfois ridicule, cet héritage ne vaut pas un kopeck. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 18 septembre 2012

Jason Bourne : l’héritage

En s’emparant de la franchise Jason Bourne, dont Doug Liman avait signé le brouillon plaisant avec La Mémoire dans la peau, Paul Greengrass, jusqu’ici connu pour sa passionnante reconstitution du Bloody Sunday irlandais, avait fixé une nouvelle ligne esthétique au blockbuster hollywoodien : caméra à l’épaule nerveuse et frénétique, action épileptique, hyper-réalisme des combats et des poursuites. Le style était si frappant qu’une partie des yes men hollywoodiens ont tenté de l’imiter, jusqu’à l’absurde (Marc Foster dans Quantum of Solace). Greengrass et son acteur Matt Damon ayant tiré un trait définitif sur le super-agent amnésique, le studio devait trouver une solution pour continuer la franchise. Plutôt que de faire un reboot avec un nouveau comédien, les executives se sont un peu creusés les méninges, et ont propulsé Tony Gilroy, déjà scénariste de l'opus précédent et réalisateur de Michael Clayton (bâillement) et

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