Pas son genre

ECRANS | Lucas Belvaux raconte l’histoire d’amour utopique et contrariée entre un prof de philo parisien et une coiffeuse d’Arras, avançant sur le fil des clichés pour renouveler adroitement son thème de prédilection, la lutte des classes, ici envisagée sous l’angle de la culture. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 29 avril 2014

Photo : © Agat Films & Cie


Pas son genre débute comme une version sérieuse de Bienvenue chez les Ch'tis, avec un prof de philo parisien dans le rôle de Kad Merad. Muté à Arras, qui prend la place de Bergues en guise de punition sociale, il ne tombe pas amoureux de la chaleur humaine des gens du Nord, mais d'une coiffeuse, mère célibataire, lectrice d'Anna Gavalda et adepte du karaoké. D'où choc culturel.

Grâce à la mise en scène de Lucas Belvaux, ce choc est aussi cinématographique : si Clément semble l'héritier naturel d'une tradition «nouvelle vague» d'intellectuels beau parleur, un brin arrogants et peu avares en citations littéraires, Jennifer paraît s'être échappé d'un film de Jacques Demy, aimant la vie, les couleurs, les chansons et la légèreté. Belvaux démarre donc leur romance sur le fil des clichés, même s'il a l'intelligence de les renverser régulièrement : Jennifer décale sans cesse le moment de la relation physique, tandis que Clément se pique au jeu de cet amour courtois anachronique envers celle qu'il a d'abord pris pour une proie facile.

Quant à Arras, cette ville où l'on répète à plusieurs reprises qu'il n'y a rien à y faire, elle se transforme en carte postale du désir ordinaire, entre hôtel sans charme, boîte de nuit popu et multiplexe farci au pop corn et au cinéma américain.

La carte sociale du cœur

Il y a dans Pas son genre comme dans la plupart des films de Belvaux l'envie de parler des utopies qui se fracassent sur la réalité sociale. Mais là où d'ordinaire il abordait le sujet par un biais politique, il déplace cette fois la question vers des rivages culturels. Où l'on découvre que la culture populaire n'est pas la culture dominante, car elle est avant tout la culture des dominés, un peu honteuse face à celle bardée de certitudes des élites érudites. Si Clément accepte un instant d'oublier sa rigidité pour se laisser aller à danser sur de la mauvaise variété, et si Jennifer parvient au bout de L'Idiot de Dostoïevski portée par l'histoire racontée, ces petits pas ne sont rien face à un malentendu bien plus profond : Clément est celui qui réfléchit et doute, tandis que Jennifer est celle qui vit et rêve.

Belvaux ne joue pas un personnage contre l'autre — si Émilie Dequenne est extraordinaire et génialement filmée, Loïc Corbery s'en tire plutôt bien avec un rôle nettement plus ingrat — mais son point de vue de cinéaste est clair : dans un ultime mouvement, où il assume la part mélodramatique de son film, il prône une fois de plus la raison du (de la) plus faible comme seule issue à cette impasse amoureuse dans laquelle, comme elle, on a cru une heure quarante durant.

Pas son genre
De Lucas Belvaux (Fr-Belg, 1h51) avec Émilie Dequenne, Loïc Corbery…


Pas son genre

De Lucas Belvaux (Fr, 1h51) avec Emilie Dequenne, Loïc Corbery...

De Lucas Belvaux (Fr, 1h51) avec Emilie Dequenne, Loïc Corbery...

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Clément, jeune professeur de philosophie parisien est affecté à Arras pour un an. Entre l’ennui qui l’oppresse et la météo qui le plombe, Clément ne sait pas à quoi occuper son temps libre. C’est alors qu’il rencontre Jennifer, jolie coiffeuse, qui devient sa maîtresse.


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Lucas Belvaux : « Il ne doit pas y avoir un plaisir malsain à regarder la violence »

Rencontre | Adapté du roman de Laurent Mauvignier, Des hommes rend justice à toutes ces victimes de la Guerre d’Algérie payant les intérêts de décisions “supérieures“ prises au nom des États. Et s’inscrit avec cohérence dans la filmographie du (toujours engagé) cinéaste Lucas Belvaux…

Vincent Raymond | Mercredi 19 mai 2021

Lucas Belvaux : « Il ne doit pas y avoir un plaisir malsain à regarder la violence »

Il y a un lien manifeste entre Chez Nous (2017) et ce film qui en constitue presque une préquelle… Lucas Belvaux. Il est un peu né du précédent, oui. J’avais lu le livre de Laurent Mauvigner à sa sortie en 2009, et à l’époque j’avais voulu prendre les droits et l’adapter. Mais Patrice Chéreau les avait déjà, et puis il est tombé malade et n’a pas eu le temps de le faire. J’avais laissé tombé et puis, avec le temps, ne voyant pas le film se faire, je m’y suis intéressé à nouveau. Surtout après Chez nous : il y avait une suite logique. J’ai relu le livre, je l’ai trouvé toujours aussi bon et mon envie de l’adapter était était intacte — ce qui est bon signe après 10 ans. Outre “l’actualité” de votre désir, il y a celle du sujet : on a l’impression qu’on ne fait que commencer avec le traitement de “liquidation“ de la Guerre

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"Au revoir là-haut" : Les statues leurrent aussi

ECRANS | Conte noir plongeant ses racines dans la boue des tranchées et s’épanouissant dans la pourriture insouciante des Années folles, le 6e long métrage de Dupontel fait rimer épique et esthétique en alignant une galerie de personnage (donc une distribution) estomaquante.

Vincent Raymond | Mardi 3 octobre 2017

Après avoir frôlé la mort dans les tranchées, une gueule cassée dotée d’un talent artistique inouï et un comptable tentent de “s’indemniser” en imaginant une escroquerie… monumentale. Honteux ? Il y a pire : Aulnay-Pradelle, profiteur de guerre lâche et assassin, veut leur peau… La barre était haut placée : du monumental roman de Pierre Lemaitre, statufié par un de ces Goncourt que nul ne saurait discuter — ils sont si rares… — Albert Dupontel a tiré le grand film au souffle épique mûrissant en lui depuis des lustres. La conjonction était parfaite pour le comédien et réalisateur qui, s’il n'a jamais caché ses ambitions cinématographiques, n’avait jusqu’à aujourd’hui jamais pu conjuguer sujet en or massif et moyens matériels à la mesure de ses aspirations. Chapeau, Lafitte Le roman se prêtait à l’adaptation mais n’a pas dû se donner facilement — l’amplitude des décors et des situations augmentant les risques de fausse route et d’éparpillement. Galvanisé, Dupontel s’est réapproprié ce récit picaresque et lui à donné un équivalent cinémat

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Lucas Belvaux : « Un film pour participer au débat »

ECRANS | Cinéaste dont l’éclectisme n’est plus à prouver depuis sa Trilogie (2003), Lucas Belvaux revendique sans faux-fuyant sa volonté de contribuer à la réflexion démocratique.

Vincent Raymond | Jeudi 16 février 2017

Lucas Belvaux : « Un film pour participer au débat »

Etait-il envisageable de tourner Chez nous pour la télévision, ou d’en faire une prédiffusion télévisée pour être sûr qu’il soit davantage vu ? Non, je n’y ai même pas pensé. À la télé, les contraintes sont telles que j’aurais été moins libre : les budgets, le rythme — non pas de tournage, mais de production — et l’écriture sont très cadrés. Ce sont des films qu’il faut faire dans une liberté absolue. Vous aviez l’impératif du calendrier… Bien sûr : il fallait sortir avec l’élection présidentielle pour participer au débat. Le même film, quelle que soit l’issue de l’élection, n’avait pas le même sens s’il sortait après. C’était avant ou jamais. Mais si la sortie du film est programmée par les élections, l’envie est née avant, pendant le précédent, Pas son genre. On tournait avec à Arras avec des gens sympathiques sérieux, travailleurs, agréables, l’histoire d’une coiffeuse, un personnage pour qui j’avais de l’affection, de l’estime. C’était en période électorale et les sondages donnaient le FN à 30, 40% selon les endroits dans la région. Un jour, je me suis demandé pour qui elle voterait

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Chez nous : Nous en sommes arrivés là

ECRANS | Désireux d’éveiller les consciences en période pré-électorale, Lucas Belvaux fait le coup de poing idéologique en démontant la stratégie de conquête du pouvoir d’un parti populiste d’extrême-droite. Toute ressemblance avec une situation contemporaine n’est pas fortuite…

Vincent Raymond | Jeudi 16 février 2017

Chez nous : Nous en sommes arrivés là

Belvaux s’y attendait, il n’a donc pas été surpris : depuis la diffusion de la bande-annonce de son nouveau long métrage, quelques élus du parti en ayant inspiré le scénario ont d’autorité — forcément — assimilé Chez nous à « un navet » (sic). Et considéré qu’il s’agissait d’un « film de propagande » (re-sic) n’ayant pas sa place sur les écrans à deux mois du premier tour de l’élection présidentielle. Cela, bien entendu, sans l’avoir vu. Pourquoi un tel effroi de leur part ? Est-ce bien raisonnable de craindre de la résonance d’un si modeste film ? Sans doute : ils savent l’opinion malléable et supposent Chez nous susceptible de rappeler aux oublieux ces mécanismes à la Machiavel permettant de manipuler le peuple en douceur — avec son consentement de surcroît. L’effet haine La protagoniste de cette histoire y est choisie par un cadre du Bloc Patriotique, parti populiste d’extrême-droite, pour être tête de liste aux municipales de sa petite ville du Nord. Mère célibataire méritante, infirmière libérale appréciée de tous, fille de syndicaliste communiste et dépolitisée, elle affiche le profil idéal dans un terreau fertile…

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«Quand on parle d’un film d’auteur, les gens fuient…»

ECRANS | Rencontre avec Lucas Belvaux autour de son dernier film, "Pas son genre".

Christophe Chabert | Mardi 29 avril 2014

«Quand on parle d’un film d’auteur, les gens fuient…»

Pourquoi, lorsque vous abordez des histoires de couple, en parlez-vous toujours sous l’angle de l’inquiétude, de la crise ou de la distance ? Lucas Belvaux : Parce que les gens heureux n’ont pas d’histoire. Il y a un ressort dramatique forcément. Et puis je pense que l’amour est toujours extrêmement fragile et qu’il repose sur une forme d’inquiétude. Il faut peu de choses pour provoquer un désamour. La différence, c’est qu’ici vous montrez un couple en train de se former, alors qu’auparavant, c’était des couples installés, tellement installés qu’ils étaient au bord de la crise… C’était le roman, mais c’était aussi une manière d’avoir de la légèreté. L’inquiétude ici vient du fait que c’est un amour asymétrique. Comme il y a des conflits avec une armée lourde d’un côté et une guerilla de l’autre, ici c’est une femme sujette au coup de foudre et un homme qui a du mal à s’engager, qui est à combustion lente… Avant même que l’histoire ne commence réellement, il y a déjà une espèce d’inquiétude, parce que ce ne sont plus des jeunes gens ;

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Avril sur le fil

ECRANS | Lutte des classes amoureuse chez Belvaux, terrorisme écolo chez Reichardt, air du temps doux amer chez Salvadori : en avril, les films prennent la température, frisquette, du monde contemporain. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 1 avril 2014

Avril sur le fil

Un philosophe parisien peut-il tomber amoureux d’une coiffeuse d’Arras ? C’est la question que pose Pas son genre (30 avril), le nouveau film de Lucas Belvaux. En apparence, ce mélodrame sentimental semble assez éloigné des préoccupations du très politique cinéaste belge… Pourtant, il ne fait que déporter avec habileté sa réflexion sur la lutte des classes dans un récit plein de chausse-trappes, où Belvaux doit d’abord en passer par les clichés pour les faire ensuite se craqueler de l’intérieur grâce à la vérité insufflée par les acteurs aux personnages. Si Loïc Corbery incarne avec justesse le philosophe, dans le doute par nature autant que par culture, c’est bien Émilie Dequenne qui irradie littéralement l’écran. Charmante à défaut d’être belle — c’est elle qui le dit — intelligente à défaut d’être intellectuelle, elle compose une coiffeuse attachante, magnifiée lors d’impeccables séquences de karaoké. Comme si Demy rencontrait Desplechin dans un flirt plein d’étincelles érotiques et politiques, Pas son genre s’impose comme une très pertinente relecture sociale du boy meets girl hexagonal. Fissures En suivant pas à

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