Cannes 2014, jour 7. Du côté de la Quinzaine…

ECRANS | Catch me daddy de Daniel Wolfe. These final hours de Zack Hilditch. Queen and country de John Boorman. Mange tes morts de Jean-Charles Hue.

Christophe Chabert | Mercredi 21 mai 2014

Comme prévu, la présentation de Deux jours, une nuit des frères Dardenne a électrisé la Croisette et beaucoup séchaient encore leurs larmes dix minutes après la fin de la projection du matin — on n'ose imaginer ce qui va se passer ce soir. Ayant été particulièrement indiscipliné pour suivre la compétition cette année, on ne se hasardera à aucun pronostic concernant le palmarès final ; mais bon, si les Dardenne repartent avec une troisième palme, établissant ainsi un record en la matière, on ne criera pas au scandale.

 

Comme on avait vu le film il y a déjà quelques temps, cela nous a laissé le loisir d'aller voir un peu de quel bois se chauffait la Quinzaine des réalisateurs, sachant qu'on y avait déjà vu deux de nos films préférés du festival — Bande de filles et Les Combattants. Depuis qu'Edouard Waintrop en a pris les rênes, cette sélection traditionnellement dévolue à l'avenir du cinéma et à ses nouvelles formes est devenue un creuset aussi inégal que réjouissant où l'on trouve à la fois du cinéma d'auteur pur et dur, des cinéastes à la gloire fanée, des comédies qui font le buzz et du pur cinéma de genre fait par de jeunes talents désireux de se constituer une carte de visite. La moisson du jour en est un beau précipité, même s'il n'y a pas que des merveilles dedans.

À commencer par Catch me daddy, premier film anglais de Daniel Wolfe — co-écrit avec son frangin ; les Dardenne, décidément, font école jusque-là — qui se veut un thriller ultra-contemporain où de modernes Roméo et Juliette — lui est Anglais et magouille avec des dealers, elle est Pakistanaise et fuit la tutelle paternelle — sont pourchassés par des truands aux profils hétéroclites. Wolfe vient du clip et ça se sent un peu : sa caméra trop agitée tente de faire naître une tension artificielle qui fait une victime immédiate, la narration, particulièrement brinquebalée. Il faut s'accrocher pour suivre les nombreux retournements de situation, les diverses alliances qui se nouent et se dénouent, les mensonges qui entraînent des malentendus mortels et les trahisons provoquant un déchaînement de violence. Catch me daddy, pourtant, donne la sensation d'un exercice de style mal maîtrisé, anxiogène jusqu'au volontarisme, baignant dans des ambiances nocturnes où les visages sont la plupart du temps indiscernables, et qui vire à plus d'une reprise à l'hystérie pure et simple. Un film pas très aimable avec son spectateur, ce qui a été le cas de beaucoup d'œuvres vues cette année à Cannes.

 

Un cran au-dessus, These final hours est un premier film australien signé Zack Hilditch, qui surfe sur la vague très à la mode du film apocalyptique. L'argument — et son développement — est assez proche de celui des Derniers jours du monde, dont il serait la version série B d'exploitation. Comme chez les Larrieu, le héros est écartelé entre deux femmes et traverse un bout d'Australie à quelques heures de la fin du monde dans un état second — l'alcool et la came n'y étant pas pour rien — avec une petite fille qu'il a sauvée d'un viol dans les pattes. Autour de lui, c'est une grande fête partouzarde et violente qui bat son plein, mais il s'en fout un peu car il est surtout préoccupé par sa situation amoureuse compliquée.

Le film est très moyen, mais pas exempt de bonnes idées, notamment la peinture d'un pays qui soudain perd toute inhibition, où l'on baise et l'on tue à tous les carrefours. En revanche, dès qu'il s'agit de créer de l'identification ou de faire naître l'émotion, These final hours sent le film de geek qui n'a expérimenté la matière humaine qu'à travers les autres films qu'il a ingurgités. Le choix, un peu regrettable, d'un acteur pas franchement charismatique pour camper le personnage principal, n'est pas non plus le meilleur moyen pour se sentir concerné par ses atermoiements — la scène de ménage avec sa copine, elle aussi incarnée par une actrice disons limitée, est particulièrement ratée. Hilditch se rattrape avec ses cinq dernières minutes, vraiment saisissantes : on avait rarement vu représentation si crédible et sidérante de la fin du monde — un océan de feu qui avance dans un vrombissement effrayant — et pourtant, on en a vu pas mal ces dernières années !

 

Grâce à la Quinzaine, on a aussi pu prendre des nouvelles de John Boorman, dont les derniers films n'ont même pas connu une sortie dans les salles françaises. Ce ne sera pas le cas de Queen and country, la suite de son autobiographique Hope and glory sorti il y a plus de vingt-cinq ans, mais gageons que les fans de Boorman risquent d'être désorientés par une œuvre qui cultive sa discrétion et son artisanat désuet. C'est évidemment sa grosse limite : Queen and country affiche un cachet de téléfilm BBC années 80, preuve que le cinéaste ne cherche définitivement plus à démontrer quoi que ce soit. C'est souvent le cas des artistes à leur crépuscule, abandonnant toute volonté de séduire par l'image pour se concentrer sur leur récit et véhiculer le plus simplement possible leur vision du monde et de l'existence — l'an dernier, Polanski l'avait montré de la plus exaltante des manières

Boorman rejoue donc son entrée dans l'âge adulte en suivant les pas de son alter ego Bill, qui a connu les bombardements allemands et se retrouve incorporé dans l'armée alors que l'Angleterre s'engage aux côtés des Américains dans la guerre de Corée. La peinture des mœurs militaires donne lieu à une sympathique comédie plutôt bien écrite, lardée d'un arrière-fond sentimental plus grave où Bill tombe amoureux d'une femme qui ne lui est pas destinée — plus âgée, déjà marquée par une passion sans issue et, surtout, appartenant à une autre classe sociale, proche des Windsor qui s'apprêtent à monter sur le trône britannique.

Rétro, le film l'est de pied en cap, ce qui ne lui interdit pas une certaine vivacité et même une réelle insolence. En revanche, on est moins convaincu par l'extrême théâtralité des comédiens, notamment Caleb Landry Jones, la révélation d'Antiviral, qui joue ici le meilleur pote un peu dingue de Bill. Soyons dont très clairs : qu'on ne s'attende pas à retrouver ici la patte du cinéaste de Délivrance, Excalibur, La Forêt d'émeraude ou même Le Général — son dernier grand film ; mais pour peu qu'on l'accepte comme une œuvre anachronique, Queen and country n'est pas sans charme.

 

Terminons par un véritable coup de cœur : le deuxième film de Jean-Charles Hue, Mange tes morts. Hue avait auparavant signé La BM du seigneur, où il mettait en scène des gitans avec qui il entretient de lointains rapports de parenté. On l'avait raté en salles, et c'est donc une double surprise de découvrir aujourd'hui Mange tes morts, qui s'inscrit dans le même cadre mélangeant réalité et fiction. Durant la première partie, c'est plutôt la réalité qui l'emporte : Jason, 18 ans, hésite entre vivre sa vie d'ado et faire son baptême évangélique. Les choses se compliquent encore quand son grand frère sort de quinze ans de taule et revient dans la famille, bien décidé à redevenir le chef de la tribu, quel qu'en soit le prix. On est d'abord saisi par l'authenticité de ces corps rugueux et tatoués, par la brutalité de leurs échanges, le côté lave en fusion d'un dialogue anarchique qui semble totalement improvisé. Hue filme tout cela comme s'il tournait un western, avec ces caravanes échouées dans des terrains vagues, ces barbecues improvisés, ces bagnoles qui roulent à toute blinde provoquant des nuages de poussière.

On peine cependant à déceler où le film veut en venir, les engueulades à répétition faisant figure de charpente dramatique. Puis Mange tes morts s'engage presque imperceptiblement dans la voie du polar, la tribu décidant d'aller voler un camion rempli de cuivre dans un entrepôt. Hue inscrit alors son film dans la grande tradition du film de casse à la française, genre très fécond dans lequel on trouve aussi bien Le Cercle rouge que Mise à sac et Du Rififi chez les hommes. Et c'est peu de dire qu'il ne démérite pas face à ses prestigieux prédécesseurs : Jean-Charles Hue témoigne notamment d'une sens de l'espace et du découpage particulièrement haletant, alternant plans très chorégraphiés à la steadycam et caméra à l'épaule nerveuse, réunissant l'ensemble dans un montage extrêmement pertinent. La vérité qui se dégage des interprètes, qui semblent ne jamais rien faire pour de faux à l'écran, que ce soit une baston sur un parking ou une longue course-poursuite avec la police, ajoute encore de l'urgence et de la crédibilité aux situations. Sans parler du travail sur les ambiances nocturnes, dignes de Michael Mann période Collateral / Miami Vice.

La force de Mange tes morts, c'est de filmer une population jamais représentée dans le cinéma français — les gitans, leurs codes, leur langue et leur culture — et de les propulser dans un territoire lui aussi déserté par les fictions françaises — le film noir et le film d'action. Les Fred Cavayé et autres Olivier Marchal peuvent en prendre de la graine : Jean-Charles Hue vient de leur infliger une leçon magistrale et les renvoyer à leurs chères études.

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Queen and country

ECRANS | De John Boorman (Ang, 1h55) avec Callum Turner, Caleb Landry Jones…

Christophe Chabert | Mardi 6 janvier 2015

Queen and country

Il faudrait, pour apprécier Queen and country, oublier assez vite qu’il est signé John Boorman. Ce qui n’est pas chose aisée car : 1) le film est largement autobiographique ; 2) il est la suite directe d’Hope and glory, une de ses dernières grandes réussites. Mais, entre temps, Boorman a visiblement perdu le plaisir de la mise en scène, et Queen and country n’a absolument rien à voir avec la fougue de ses œuvres les plus mythiques (du Point de non retour au Général). C’est une sorte de téléfilm BBC amélioré qui ne compte que sur son art du storytelling pour raconter avec une pointe de nostalgie l’initiation sentimentale de son héros, Bill, en même temps que son apprentissage militaire. Boorman soigne sa reconstitution, joue sur un humour old school et un romanesque pour le moins anachronique, ce qui donne à Queen and country un certain charme désuet. Seul bémol, la théâtralité des comédiens, même si l’halluciné Caleb Landry Jones, repéré dans Antiviral, confirme un certain talent cabotin et fiévreux. On peut trouver tout de même assez émouvante la vraie raison qui a poussé Boorman, plus de 80 ans au compteur,

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L’homme qui murmurait à l’oreille des gitans

ECRANS | En deux films — La BM du Seigneur et Mange tes morts, à l’affiche actuellement — Jean-Charles Hue a inventé une nouvelle mythologie, celle d’un monde gitan dont les codes servent à en renouveler ceux des genres cinématographiques. Parcours d’un cinéaste aussi vrai que ses films… Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 18 septembre 2014

L’homme qui murmurait à l’oreille des gitans

«Je n’ai aucune envie de devenir le monsieur gitans du cinéma français» dit Jean-Charles Hue de son débit rapide, nerveux, ponctué de «tu vois c’que j’veux dire» qui ne sont pas que des tics d’expression. Pourtant, en deux films, La BM du Seigneur et Mange tes morts, où il plonge sa caméra dans la communauté yéniche des gens du voyage, il a fait de ces gitans les héros les plus imprévisibles d’un cinéma français qui ne cherche rien tant qu’à sortir de son pré carré. Et il y réussit en en faisant des personnages à la Cimino ou à la John Ford, cinéastes admirés qui ont fait de la «communauté» le thème central de leur œuvre. Cela fait quinze ans que Jean-Charles Hue travaille avec eux, d’abord à travers une série de courts-métrages, puis avec ces deux longs percutants où la frontière entre la réalité et la fiction s’estompe au profit d’un geste beaucoup plus ample et, on y reviendra, mythologique. «Une assiette sur la table, ça voulait dire "je t’aime"» Quand on l’écoute parler, et même s’il aime à le rappeler régulièrement, on ne se douterait pas que Jean-Charles Hue est d’abord passé

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Vent de jeunesse sur la rentrée cinéma

ECRANS | Moins flamboyante que l’an dernier, la rentrée cinéma 2014 demandera aux spectateurs de sortir des sentiers battus pour aller découvrir des films audacieux et une nouvelle génération de cinéastes prometteurs. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 3 septembre 2014

Vent de jeunesse sur la rentrée cinéma

Si l’extraordinaire Leviathan ne lui avait ravi in extremis la place de chouchou de la rentrée cinéma, nul doute qu’elle aurait échu à Céline Sciamma et son très stimulant Bande de filles (sortie le 22 octobre). Troisième film de la réalisatrice déjà remarquée pour son beau Tomboy, il suit le parcours de Meriem, adolescente black banlieusarde qui refuse la fatalité d’une scolarité plombée et se lie d’amitié avec une «bande de filles» pour faire les quatre cents coups, et en donner quelques-uns au passage afin d’affirmer sa virilité dans un monde où, quel que soit son sexe, la loi du plus fort s’impose à tous. Cette éducation par la rue et le combat n’est pas sans rappeler les deux derniers films de Jacques Audiard ; Un prophète en particulier, puisque Sciamma cherche elle aussi à filmer l’éclosion dans un même mouvement d’une héroïne et d’une actrice — formidable Karidja Touré. S’il y a bien une comédienne qui est en train d’exploser sur les écrans, c’est d’évidence Shailene Woodley. Star de la saga teen

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Indépendants Days

ECRANS | Les premières Rencontres du cinéma indépendant au Méliès et au France du 19 au 21 juin seront l’occasion de réfléchir sur la manière de promouvoir des films qui peinent à trouver leur place face à de grosses machines bien huilées. Et d’en voir quelques-uns en avant-première… Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 4 juin 2014

Indépendants Days

Depuis la rentrée, Le Méliès organise des séances baptisées La Cerise sur le gâteau. Celles-ci ont un objectif : mettre un coup de projecteur sur des films qui peuvent difficilement exister commercialement sur le rythme de quatre séances quotidiennes mais dont on ne peut néanmoins pas priver le public stéphanois, puisqu’ils représentent le présent vivant du cinéma, sinon son avenir. Les Bruits de Recife (un des meilleurs films de l’année, tout simplement), Métabolisme ou ce mois-ci Computer chess (par le cinéaste parrain du courant mumblecore, Andrew Bujalski) et Maïdan (le docu de Sergeï Losnitza sur les événements en Ukraine) : autant de propositions stimulantes et novatrices venues de distributeurs indépendants qui mouillent leur chemise et essaient de faire vivre un cinéma différent. C’est tout l’enjeu des Rencontres du cinéma indépendant : réunir ses distributeurs — regroupés au sein du SDI, Syndicat des Distributeurs Indépendants — leur permettre de montrer un film de leur catalogue à venir, mais surtout créer un dialogue avec les exploitants pour trouver des solutions afin que ces films ne soient pas cantonnés à une diffusion à Paris et

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Cannes 2014, jour 8. Forever Godard.

ECRANS | The Search de Michel Hazanavicius. Mommy de Xavier Dolan. Adieu au langage de Jean-Luc Godard.

Christophe Chabert | Jeudi 22 mai 2014

Cannes 2014, jour 8. Forever Godard.

Le festival est bientôt fini et pourtant, aujourd’hui, il a semblé commencer. Sa compétition, jusqu’ici sans surprise, s’est emballé et les auteurs sont allés là où on ne les attendait pas. À commencer par Michel Hazanavicius et son The Search, qui fait donc suite au triomphe de The Artist. Inspiré d’un film de Fred Zinneman, The Search voit le cinéaste s’aventurer dans la Tchétchénie de 1999, au début de l’offensive russe, prétextant une lutte anti-terroriste alors qu’il s’agissait surtout d’aller restaurer l’ordre contre les tentations séparatistes. Son prologue, tourné en DV par un soldat inconnu, se conclut par le massacre d’une famille sous les yeux de leur enfant, caché à l’intérieur de sa maison. C’est une première belle idée de mise en scène : le regard du gamin à la fenêtre, tétanisé par la mise à mort de ses parents, et son contrechamp cruel, celui de leur bourreau en vue subjective. Le film s’attache ensuite à suivre en parallèle quatre personnages : l’enfant en fuite, recueilli par Carole (Bérénice Bejo), chargée de mission pour l’Union Européenne, la sœur survivante, qui recherche désespérément son cadet à

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Cannes 2014, jours 5 et 6. L’insoutenable lourdeur des auteurs.

ECRANS | Foxcatcher de Bennett Miller. Hermosa Juventud de Jaime Rosales. Jauja de Lisandro Alonso. Force majeure de Ruben Östlund. Bird people de Pascale Ferran.

Christophe Chabert | Mardi 20 mai 2014

Cannes 2014, jours 5 et 6. L’insoutenable lourdeur des auteurs.

Ce lundi, présentation de Maps to the stars de David Cronenberg. Demain, ce sera au tour de Deux jours, une nuit des frères Dardenne. Deux films qui volent très au-dessus d’une compétition atone et informe, qui ne réserve dans le fond aucune surprise sinon celle-ci : ne pas avoir envie de la suivre de près comme on l’avait fait les cinq années précédentes. Cronenberg et les Dardenne font la différence sur un point très précis : ils ne cherchent à aucun moment à se situer au-dessus du spectateur et se contentent de l’accueillir à bras ouverts dans leurs films respectifs, l’un sur le mode de la farce caustique et jubilatoire, les autres sur le ton du suspens social débouchant non pas sur une résolution classique, mais sur une quête bouleversante de ce qui reste de noble dans l’être humain.   Ce matin, c’était donc au tour de Bennett Miller et de son Foxcatcher de se conformer très exactement à ce que l’on pouvait attendre de lui. Ceux qui ont vu Capote et Le Stratège ne seront ainsi nullement dépaysés par cette caricature de cinéma sérieux américain, où tout est annexé non pas au propos du film, mais à s

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Cannes 2014, jour 4. Aux armes !

ECRANS | The Rover de David Michôd. The Disappearence of Eleanor Rigby de Ned Benson. It follows de David Robert Mitchell. Les Combattants de Thomas Cailley.

Christophe Chabert | Lundi 19 mai 2014

Cannes 2014, jour 4. Aux armes !

S’ennuie-t-on au cours de ce festival de Cannes ? Oui, un peu, beaucoup parfois ; alors à la guerre comme à la guerre, on ose ce que l’on n’avait jamais osé jusque-là : laisser tomber la compétition, et se promener à travers les séances des sections parallèles, pour espérer y trouver des films stimulants, différents, bref, autre chose que de l’art et essai formaté, long et plombé. À ce petit jeu, The Rover, présenté en séance de minuit, repousse les limites de la bizarrerie. De la part du réalisateur d’Animal kingdom, David Michôd, rien ne laissait présager un tel virage ; si son premier film était puissant et abouti, il s’inscrivait dans un genre codifié — le film de gangsters — et sa mise en scène cherchait avant tout une forme d’efficacité sans refuser pour autant d’apporter de réelles innovations. Avec The Rover, Michôd fait exploser toutes les catégories et signe le premier film post-apocalyptique beckettien, que l’on pourrait réduire à ce pitch : deux hommes, l’un à moitié idiot, l’autre impavide, recherchent à travers une Australie désolée une voiture. Point. Le premier plan, qui montre pendant une minute Guy Pea

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Cannes 2014, jour 3. Films d’horreurs.

ECRANS | Captives d’Atom Egoyan. Relatos salvajes de Damian Szifron. Mr Turner de Mike Leigh. Winter sleep de Nuri Bilge Ceylan.

Christophe Chabert | Lundi 19 mai 2014

Cannes 2014, jour 3. Films d’horreurs.

Vendredi confession : on ne la sentait pas trop sur le papier, cette compétition. Trop de cinéastes mal aimés, trop de films trop longs, trop d’outsiders sortis du chapeau… Cette troisième journée est venue confirmer nos craintes et y a ajouté un autre facteur : une programmation au bas mot catastrophique dans l’ordre de présentation des films qui a sérieusement amoindri l’impact de ce qui était pourtant l’événement du jour, la projection du Winter sleep de Nuri Bilge Ceylan, dont on parlera à la fin de ce billet. Disons-le clairement : pourquoi avoir placé le film en séance unique en plein milieu de l’après-midi plutôt qu’à la place de ces deux navets que sont Captives d’Egoyan et Relatos salvajes de Damian Szifron ? À cause de sa durée fleuve — 3h15 ? Sans doute, mais on a envie de dire qu’il vaut mieux, quand les années sont si manifestement pauvres en œuvres dignes de figurer dans la Ligue 1 de Cannes, limiter le nombre de films qu’en envoyer autant au casse-pipe comme de vulgaires hamburgers dans un fast food. L’impression de gavage n’a jamais été aussi forte qu’aujourd’hui et aussi cruelle, testant notre résistance physique et notre capac

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Cannes 2014, jour 2. Girls power.

ECRANS | Bande de filles de Céline Sciamma. Party girl de Marie Amachoukeli, Claire Burger et Samuel Theis. White bird in a blizzard de Gregg Araki.

Christophe Chabert | Vendredi 16 mai 2014

Cannes 2014, jour 2. Girls power.

Deuxième jour à Cannes, et déjà l’école buissonnière hors de la compétition. Il faut dire que le jeudi est traditionnellement le jour de l’ouverture des sections parallèles, et comme elles sont assez alléchantes cette année, on peut très bien remettre à plus tard la projection du dernier Mike Leigh (2h30 sur le peintre Turner, c’est vrai qu’en début de festival, c’est sans échauffement).   C’est un hasard, mais il est réjouissant : les femmes ont pris le pouvoir dans les trois films vus aujourd’hui, et notamment dans ce qui constitue le premier choc de Cannes, le nouveau film de Céline Sciamma, Bande de filles. Après Naissance des pieuvres et Tomboy, Sciamma confirme qu’elle n’est plus très loin d’être une de nos grandes cinéastes, et ce troisième opus démontre une inéluctable montée en puissance qui n’est pas sans rappeler celle d’un Jacques Audiard. Avec qui elle partage une intelligence du scénario et de la mise en scène, mais surtout l’envie de faire émerger conjointement des héro(ïne)s et des comédien(ne)s qui vont hanter longtemps l’esprit du spectateur, via des trajets de fiction puissants et authentiquement cont

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Cannes 2014, jour 1. Grace de M…

ECRANS | Grace de Monaco d’Olivier Dahan. Timbuktu d’Abderrahmane Sissako.

Christophe Chabert | Jeudi 15 mai 2014

Cannes 2014, jour 1. Grace de M…

C’est donc reparti pour un tour de Cannes, et bon, disons-le tout de suite, ça a très très mal commencé. Avec la présentation en ouverture du Grace de Monaco d’Olivier Dahan, on sonde déjà les profondeurs du néant cinématographique. Il faut remonter à loin pour trouver une séance de gala aussi foireuse (Da Vinci Code ? Fanfan la Tulipe ?). Les producteurs de ce truc peuvent remercier Thierry Frémaux d’avoir donné un généreux coup de pouce à un film en perdition depuis des mois, en particulier depuis la brouille ouverte entre le réalisateur et Harvey Weinstein, à qui on donne plutôt raison d’avoir refusé de présenter cette version au public américain. Quoique, à moins de le retourner intégralement, on voit mal comment on peut sauver l’affaire du naufrage dans lequel il s’enfonce quasi-instantanément. Déjà, l’angle choisi pour cette bio a de quoi faire hurler : comment Grace Kelly a choisit de renoncer définitivement à sa carrière au cinéma pour endosser les habits de princesse monégasque, à la faveur d’un incident qui opposa la famille royale à De Gaulle, décidé à mettre fin à l’exil massif des capitaux qui avait lieu là-bas. Da

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