Vent de jeunesse sur la rentrée cinéma

ECRANS | Moins flamboyante que l’an dernier, la rentrée cinéma 2014 demandera aux spectateurs de sortir des sentiers battus pour aller découvrir des films audacieux et une nouvelle génération de cinéastes prometteurs. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 3 septembre 2014

Si l'extraordinaire Leviathan ne lui avait ravi in extremis la place de chouchou de la rentrée cinéma, nul doute qu'elle aurait échu à Céline Sciamma et son très stimulant Bande de filles (sortie le 22 octobre). Troisième film de la réalisatrice déjà remarquée pour son beau Tomboy, il suit le parcours de Meriem, adolescente black banlieusarde qui refuse la fatalité d'une scolarité plombée et se lie d'amitié avec une «bande de filles» pour faire les quatre cents coups, et en donner quelques-uns au passage afin d'affirmer sa virilité dans un monde où, quel que soit son sexe, la loi du plus fort s'impose à tous. Cette éducation par la rue et le combat n'est pas sans rappeler les deux derniers films de Jacques Audiard ; Un prophète en particulier, puisque Sciamma cherche elle aussi à filmer l'éclosion dans un même mouvement d'une héroïne et d'une actrice — formidable Karidja Touré.

S'il y a bien une comédienne qui est en train d'exploser sur les écrans, c'est d'évidence Shailene Woodley. Star de la saga teen Divergente et du mélo Nos étoiles contraires, elle a tapé dans l'œil de Gregg Araki qui en a fait son White bird (15 octobre) pour un beau film mélancolique où Woodley, adolescente en pleine confusion intime après la disparition inexpliquée de sa mère (Eva Green), tente de trouver son chemin entre cette absence et le besoin d'avancer vers l'âge adulte. Si l'onirisme pop rappelle Kaboom, la délicatesse du regard d'Araki sur ses personnages renvoie plutôt à son chef-d'œuvre Mysterious skin. C'est en tout cas la preuve que le cinéaste a atteint une maturité créative sereine et incontestable.

À 26 ans, on n'en demandera évidemment pas tant à Xavier Dolan ; son cinquième film, Mommy (8 octobre), est sans conteste son plus réussi, mais il prouve aussi que le petit prodige a encore du chemin à faire pour convaincre totalement. S'y révèle à la fois un goût pour la comédie insoupçonnée, éclatante dans les scènes d'engueulade démentes entre un garçon imprévisible et sa mère débordée, mais aussi une tendance aux affèteries stylistiques et à la surenchère mélodramatique ; il ne faut pas nier la force de Mommy, mais pas minimiser ses faiblesses non plus.

Sans foi, ni loi

Qu'on aime ou pas son film, Dolan représente le chef de file d'une génération de cinéastes internationaux en pleine émergence, dont cette rentrée se fera l'écho. Des États-Unis, Damian Chazelle livre un premier film remarquable, Whiplash  (24 décembre) ; soit l'affrontement entre un apprenti batteur de jazz et son professeur perfectionniste jusqu'au sadisme, mais aussi une critique d'autant plus cinglante de l'idéal de réussite américain qu'elle se fait dans une œuvre au diapason frénétique et entraînant des morceaux musicaux qui la rythment.

D'Angleterre, Yann Demange signe une autre première œuvre, 71 (29 octobre), qui transpose au conflit irlandais les leçons des vietnam movies américains, avant de s'aventurer vers le thriller urbain lyrique et violent,   le tout porte par une mise en scène immersive et maîtrisée. 

De France, Jean-Charles  Hue réalise l'étonnant Mange tes morts (17 septembre), qui démarre comme la chronique naturaliste d'une communauté de gitans avant de bifurquer insensiblement  vers un polar qui n'a rien à envier à Michael Mann.

Enfin, d'Allemagne, Dietrich Brüggeman attisera les polémiques avec Chemin de croix (29 octobre), martyre d'une adolescente écartelée entre sa famille ultra-catho et la naissance de son désir. Filmé en longs plans fixes aux compositions maniaques, Chemin de croix appartient à la veine, aussi contestable que fascinante, du cinéma de la cruauté hérité d'Haneke et d'Ulrich Seidl.

On ajoutera deux outsiders à suivre de près : le Belge Michaël R. Roskam,   auteur du génial Bullhead, parti tourner en Amérique le polar Quand vient la nuit (12 novembre) avec Tom Hardy ; et la Française Mia Hansen-Love, qui revient sur le mouvement de la French touch dans Eden (19 novembre). Sans parler de l'insaisissable Anton Corbijn qui, après avoir romancé la vie de Ian Curtis et transformé Clooney en tueur leonien dans The American, dirige le regretté Philip Seymour Hoffman dans une nouvelle adaptation de John Le Carré, Un homme très recherché (17 septembre).

Paradis : espoir

Pour ceux que ce mitraillage de nouveaux noms prometteurs désoriente, sachez que quelques grands cinéastes confirmés seront de la partie d'ici fin 2014. À commencer par Alain Cavalier, avec non pas un mais deux films : Le Paradis (8 octobre) et Cavalier Express (12 novembre), réunion de courts-métrages tournés par ce filmeur insatiable.

On attend beaucoup du nouveau Tim Burton, qui revient à une production artisanale après ses années industrielles passées entre Disney et Warner — et délaisse un temps Johnny  Depp pour mettre en scène Christoph Waltz dans Big Eyes (24 décembre). Quant à Woody Allen, il s'offre une nouvelle villégiature touristique — du côté de la Provence, cette fois — avec Magic in the moonlight (22 octobre).

Mais les deux très gros morceaux de la saison seront à mettre au crédit de deux cinéastes aventureux et perfectionnistes, même si les cinéphiles ont tendance à les opposer l'un à l'autre. À ma droite, Christopher Nolan, qui s'aventure dans l'espace aux côtés de Matthew MacConaughey et Anne Hathaway pour Interstellar (5 novembre) ; et à ma gauche, David Fincher, qui creuse un peu plus laveine du film criminel — la plus féconde de sa carrière, cf Seven et Zodiac — dans Gone Girl (8 octobre), avec un Ben Affleck redescendu du généreux piédestal oscarisé d'Argo.

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En pleine lumière

Vitraux | Henri Guérin et Le Corbusier ont eu en commun le fait d’avoir placé l’un comme l’autre la lumière au centre de leurs préoccupations artistiques. La (...)

Niko Rodamel | Mardi 4 décembre 2018

En pleine lumière

Henri Guérin et Le Corbusier ont eu en commun le fait d’avoir placé l’un comme l’autre la lumière au centre de leurs préoccupations artistiques. La Ville de Firminy avec le Site Le Corbusier ainsi que le village de Sainte-Croix-en-Jarez rendent hommage, dix ans après sa disparition, au prolifique créateur que fut le peintre-verrier. Henri Guérin a en effet laissé derrière lui une œuvre riche de plusieurs centaines de vitraux, de nombreux dessins à la gouache ou à l’encre de Chine, de tapisseries ou encore de textes. L’exposition Lumière(s) se joue en trois temps et trois lieux. Une double-exposition vient prolonger le premier volet que fut Le chemin de croix, mettant en avant les différents chemins esthétiques empruntés par l’artiste. Les salles basses de l’Église Saint-Pierre abritent le programme Patience de la main, tandis que la troisième partie du triptyque, Paysages notre berceau, prend place au sein même de la Chartreuse de Sainte-Croix-en-Jarez. Visites guidées, projections et ateliers sont proposés jusqu’au 3 mars aux visiteurs pour qui l’accès libre aux expositions ne suffirait pas. Henri Guérin, Lumière(s)

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Big Eyes

ECRANS | De Tim Burton (ÉU, 1h47) avec Amy Adams, Christoph Waltz, Danny Huston…

Christophe Chabert | Mercredi 18 mars 2015

Big Eyes

Il n’y a pas de scandale à dire que la carrière de Tim Burton a, depuis dix ans, pris du plomb dans l’aile. Entre serment d’allégeance à l’empire Disney — Alice au pays des merveilles — et déclinaison paresseuse de son propre style — Sweeney Todd, Dark Shadows — l’ex-trublion semblait rangé des voitures, VRP d’une signature graphique vidée de sa substance subversive. La surprise de Big Eyes, c’est qu’il marque une rupture nette avec ses films récents. Il y a certes, dans cette histoire certifiée Amérique des sixties, des pelouses verdoyantes devant des pavillons soigneusement alignés, des coupes de cheveux parfaitement laquées et des peintures bizarres d’enfants à gros yeux — celles que dessine Margaret Keane mais que son escroc de mari va s’approprier, et avec elles gloire, argent et carnet mondain ; ce n’est toutefois qu’une surface de convention, dictée par l’authenticité du fait-divers raconté plutôt que par une volonté auteurisante. Car Big eyes relève d’un storytelling très sage, presque plat, comme si Burton jouait profil bas pour se faire oublier derrière son intrigue et ses personnages. I

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Michael Mann et Tim Burton : des auteurs plus à la hauteur

ECRANS | Hasard du calendrier, le 18 mars sortent en même temps Hacker de Michael Mann et Big Eyes de Tim Burton. Deux films qui éclairent de manière passionnante la carrière de leurs auteurs, tout en laissant un goût de frustration. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 3 mars 2015

Michael Mann et Tim Burton : des auteurs plus à la hauteur

Alors qu’ils régnaient sur le cinéma américain des années 80 et 90, cumulant reconnaissance critique et succès publics, Tim Burton et Michael Mann ont décroché au cours des années 2000, doublés par de jeunes cinéastes ayant fait des choix sans doute plus clairs entre l’indépendance farouche et l’ambition mainstream — Fincher, Nolan, Wes et P.T. Anderson, Spike Jonze. Il y avait donc une curiosité légitime à les voir tenter un come-back en cette année 2015, Mann avec le cyber-thriller Hacker et Burton avec Big Eyes, où il retrouve les deux scénaristes d’Ed Wood. Auto-parodies ou autocritiques ? Avec Michael Mann, son histoire de guerre entre pirates informatiques est, si on s’en tient à son scénario, pas loin du naufrage. Les personnages ont beau s’agiter dans tous les sens, parcourir la moitié de la planète et même ébaucher une histoire d’amour, l’intrigue est aussi passionnante que des lignes de code dans un ordinateur. Sans parler d’un Chris Hemsworth adepte de la gonflette et de la punchline, fantôme ringard du cinéma sous hormones des années 80. Mann recycle ses vieux thèmes et ses figures les

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Rentrée ciné 2015 : l’Amérique au firmament…

ECRANS | Les saisons se suivent et ne se ressemblent pas : de janvier à juin, c’est le retour des super auteurs du cinéma américain avec des films qu’on dira, par euphémisme, excitants. À l’ombre de ces mastodontes vrombissants, une poignée de cinéastes d’ici devraient leur donner le change. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 6 janvier 2015

Rentrée ciné 2015 : l’Amérique au firmament…

Les Wachowski, Eastwood, Gonzalez Iñarritu, Paul Thomas Anderson, Michael Mann, Tim Burton, George Miller, à qui on ajouterait bien James Wan et Josh Whedon : le premier semestre 2015 se pose en miroir inversé du dernier semestre 2014. Fini le renouvellement générationnel, les cinéastes du monde entier qui arrivent à une forme de maturité créative, les francs-tireurs décidés à faire trembler le cinoche mainstream ou son frère jumeau, le world cinéma… Certes, il y en aura quelques-uns d’ici à fin mai ; mais ce sont bien les super-auteurs américains qui risquent de faire la pluie et le beau temps sur l’actualité cinématographique d’ici là. Après un mois de janvier en forme de tour de chauffe, ce sont donc Larry et Lana Wachowski qui ouvrent le bal avec leur Jupiter ascending le 4 février — que son distributeur français a, de manière particulièrement débile, rebaptisé Jupiter : le destin de l’univers. Après la fresque spatio-temporelle de Cloud Atlas, génial puzzle d’une ambition folle, les Wachowski s’envoient en l

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Whiplash

ECRANS | Pour son premier film, Damien Chazelle raconte une initiation artistique muée en rapport de domination, et filme la pratique de la musique comme on mettrait en scène un film de guerre. Une affaire de rythme, de tempo et de ruptures, parfaitement maîtrisée d’un bout à l’autre. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 2 décembre 2014

Whiplash

La répétition d’un coup de baguette sur une caisse claire, de plus en plus rapide, comme des coups de feu ou, selon le titre, des coups de lasso — whiplash. Le rythme, rien que le rythme. Une demie seconde en trop ou une demie seconde trop tôt et vous êtes mort. En face, l’homme censé vous guider dans votre apprentissage, votre mentor, est aussi votre pire ennemi, celui que vous craignez le plus car vous respectez ses jugements. Lui, le rythme, il le fracasse sèchement afin de vous mettre à terre, et même plus bas que terre, pour que vous vous releviez ensuite et que vous repartiez au combat, plus déterminé que jamais. Ce qui ne tue pas rend plus fort, dit l’adage nietzschéen. Le succès est la meilleure des revanches, complète un dicton américain. Whiplash, premier film impressionnant de Damien Chazelle, raconte tout cela, et beaucoup plus encore. Un élève doué Voici donc Andrew (Miles Teller, échappé des romances pour ados comme The Spectacular now et Divergente) qui intègre une prestigieuse école de musique afin d'atteindre l'excellence. Or, Flectcher, le professeur qui fait la pluie et le beau temps dans son école, est lui aussi ob

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Interstellar

ECRANS | L’espace, dernière frontière des cinéastes ambitieux ? Pour Christopher Nolan, c’est surtout l’occasion de montrer les limites de son cinéma, en quête de sens et d’émotions par-delà les mathématiques arides de ses scénarios et l’épique de ses morceaux de bravoure. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 5 novembre 2014

Interstellar

Un an à peine après Gravity, au tour de Christopher Nolan de s’aventurer dans l’espace pour en donner une image scientifiquement correcte et réaliste avec Interstellar. Le futur du film est une vision à peine déformée de celui qui nous attend, marqué par la pénurie de céréales et les dérèglements climatiques, au point de pousser l’homme à chercher par-delà notre système solaire d’autres planètes habitables. Nolan centre son approche sur une famille purement américaine, dont le père décide de rejoindre une équipe d’astronautes pour s’engouffrer dans un «trou de ver» et rejoindre une autre dimension du temps et de l’espace. L’intime et le cosmos, les paradoxes liés à la relativité temporelle, les autres mondes dominés par des éléments uniques et déchaînés — l’eau, la glace ; c’est un territoire ambitieux qu’arpente Nolan, mais plutôt que d’en faire une plongée vers l’inédit, il le ramène vers sa propre maîtrise, désormais avérée, pointant toutes les limites de son cinéma. Dans l’espace, personne ne vous entend rêver Les trois gran

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Guerres et plaies

ECRANS | Irlande du Nord en 1971, Tchétchénie en 1999 : le mois de novembre cinématographique met deux grands conflits du XXe siècle au cœur de ses fictions. Et pour se remettre de la boucherie, rien de tel qu’un bon docu sur la viande ! Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 4 novembre 2014

Guerres et plaies

Ce fut une des révélations du dernier festival de Berlin : ’71 (26 novembre), premier film de Yann Demange qui raconte le calvaire d’un jeune soldat britannique perdu au milieu du conflit nord-irlandais à Belfast en 1971. Plutôt que de recycler le réalisme d’un Paul Greengrass dans Bloody Sunday, Demange choisit la voie du film de genre, avec un récit qui calque sur le canon vietnamien tel que le cinéma américain l’a défini à partir de Platoon, et une mise en scène électrisante et virtuose où la tension dramatique et le suspense ne sont jamais pris en défaut, même lors de cette parenthèse étonnante où le soldat fraternise avec un gamin aux faux airs de caïd. L’apogée du film, dans une barre d’immeuble glauque sous la pluie, est digne d’un Johnnie To. Autant dire qu’on tient là un jeune cinéaste prometteur. Guerre encore, mais en Tchétchénie en 1999 : après le triomphe planétaire de The Artist, Michel Hazanavicius prend le risque de changer radicalement de voie avec The Search (26 novembre). On y voit l’amitié qui se développe entre une chargée de mission pour l’Union européeenne (Bérénice Béjo) et un g

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Chemin de croix

ECRANS | Derrière la critique du fondamentalisme religieux, ce martyre d’une adolescente de 14 ans, filmé par Dietrich Brüggemann selon des principes aussi rigoureux que ceux qu’il prétend dénoncer, cache en fait une œuvre manipulatrice et très discutable. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 28 octobre 2014

Chemin de croix

Ce bon Michel Serres disait, il y a une décennie déjà : «Dans les années 70, quand je voulais faire rire mes étudiants, je leur parlais religion et quand je voulais les intéresser, je leur parlais politique. Aujourd’hui, c’est l’inverse.» Le constat est toujours valable, sinon plus encore par les temps qui courent, et le cinéma se fait la caisse de résonance de ce retournement des valeurs. Un film politique se doit donc d’être satirique, moquer le pouvoir et les institutions ; en revanche, dès qu’il s’agit de causer religion, surtout dans ses dérives fondamentalistes, les cinéastes redoublent d’austérité esthétique, sans parler du discours sous-jacent, sérieux comme un pape — l’expression tombe à point. Chemin de croix, quatrième film signé Dietrich Brüggemann, ovationné à Berlin où il a reçu le prix du scénario, s’inscrit dans ce registre, même si il est beaucoup plus retors que cela. On y suit la vie de Maria, adolescente de 14 ans élevée dans une famille de cathos fondamentalistes où à peu près tout est interdit, à part les Cantates de Bach et les leçons d’un prêtre très pointilleux sur les dogmes chrétiens. Lorsqu’elle a le malheur de se lier d’amit

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Alain Cavalier : «À mon âge, terminer un film est une victoire»

ECRANS | Rencontre avec Alain Cavalier, autour de son dernier film, Le Paradis. Propos recueillis par Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 20 octobre 2014

Alain Cavalier : «À mon âge, terminer un film est une victoire»

Comment jugez-vous le retour de la fiction dans votre œuvre entre Pater et Le Paradis ? Est-ce une suite logique ou est-ce plus accidenté ?Alain Cavalier : Je n’ai jamais fait de différence entre fiction et documentaire. Quand je faisais de la fiction, je copiais la vie ; je regardais comment parlaient les gens, comment ils vivaient et quand j’écrivais un scénario, j’essayais de reconstituer ce qui m’avait intéressé dans la vie. Après, pour changer un petit peu, je suis allé filmer les gens directement dans leur vie, comment ils travaillaient… Ce qui m’intéresse, c’est regarder la vie et la copier le mieux possible avec ma caméra pour la proposer au spectateur. Je vous pose cette question car je me souviens qu’au moment de René, vous assumiez le fait d’avoir essayé de réinjecter la fiction dans votre nouvelle manière de tourner…Avant cela, j’avais rencontré quatre jeunes gens pour faire un film qui s’appelait Le Plein de super ; j’avais envie de tourner av

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White bird

ECRANS | Gregg Araki continue son exploration des tourments adolescents avec ce conte vaporeux et mélancolique, entre bluette teen et mélodrame à la Douglas Sirk, où la nouvelle star Shailene Woodley confirme qu’elle est plus qu’un phénomène éphémère… Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 14 octobre 2014

White bird

Après avoir atteint une forme d’accomplissement créatif avec le sublime Mysterious skin, Gregg Araki souffle depuis le chaud et le froid sur son œuvre. La pochade défoncée Smiley face, la joyeuse apocalypse de Kaboom et aujourd’hui la douceur ouatée de White bird résument pourtant autant d’états d’une adolescence tiraillée entre ses désirs et la réalité, entre le spleen et l’insouciance, entre la jeunesse qui s’éloigne et la vie d’adulte qui approche à grands pas. C’est exactement ce que traverse Kat, l’héroïne de White bird : sa mère disparaît mystérieusement et la voilà seule avec un père bloqué entre douleur sourde et apathie inquiétante. Que faire ? Chercher la vérité ? Se laisser aller avec le beau voisin d’en face ? Traîner à la cave avec ses potes ? Préparer son départ pour l’université ? Ou rester dans la maison familiale hantée par ce fantôme encombrant ? Si Araki adapte ici un roman de Laura Kasischke, c’est surtout pour lui l’occasion d’arpenter les terres de la bluette adolescente, dont il force comme à son habitude les codes figuratifs. Devant la caméra du cinéaste, tout est toujours plus explicite que che

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Le Paradis

ECRANS | En 70 minutes, avec sa seule petite caméra, quelques objets et quelques visages, Alain Cavalier raconte les grandes fictions qui ont marqué son enfance : les Évangiles et l’Odyssée d’Homère. Un film sublime, à la fois simple et cosmique, sur la vie, la mort, la mémoire, la grâce et l’origine. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 6 octobre 2014

Le Paradis

Voici le corps inerte d’un petit paon, que deux mains manipulent pour constater son absence de vie. On le déposera au pied d’un arbre et des charognards viendront l’emporter. Mais pour garder la trace de son passage sur terre, on construira un mausolée de fortune ; d’abord une pierre, puis quelques clous courbés en croix pour la maintenir. Les saisons passeront, l’arbre sera coupé, la neige l’ensevelira, mais le mausolée résiste et la mémoire du petit paon avec lui. À intervalles réguliers, comme un fil rouge de ce Paradis, Alain Cavalier reviendra filmer ce monument dérisoire mais qui, par la force de son regard, devient essentiel. Non pour célébrer une mystique panthéiste, mais pour montrer que l’acte de se souvenir peut inverser le cycle de la vie et de la mort. Un homme et des Dieux Alors Cavalier se souvient… Il se souvient de ses années au pensionnat catholique où on lui a appris des histoires fantastiques qui n’ont depuis jamais cessé de l’habiter, comme des fictions fécondes ayant forgé son imaginaire. Il en retient deux : les Évangiles et L’Odyssée d’Homère. D’un côté, l’histoire d’un homme qui se prétend fils de Dieu, effectue des mi

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Gone Girl

ECRANS | Film à double sinon triple fond, Gone Girl déborde le thriller attendu pour se transformer en une charge satirique et très noire contre le mariage et permet à David Fincher de compléter une trilogie sur les rapports homme / femme après The Social Network et Millenium. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 6 octobre 2014

Gone Girl

Dans le commentaire audio de The Game, David Fincher affirme qu’il avait tourné là son dernier film pensé pour le soir de sa «première». Tournant majeur qui consiste à ne plus vouloir scotcher le spectateur sur son siège par une succession d’effets de surprise, mais à s’inscrire dans un temps plus long où le film gagnerait en profondeur et en complexité, révélant à chaque vision de nouvelles couches de sens. C’est ce qui a fait, en effet, le prix de Fight club, Zodiac et The Social Network. Gone Girl, cependant, a les apparences du pur film de «première» : le calvaire de Nick Dunne, accusé de la disparition de sa femme le jour de leur cinquième anniversaire de mariage, repose sur un certain nombre de retournements de situations importés du roman de Gillian Flynn qu’il convient de ne pas révéler si l’on veut en préserver l’efficacité. La matière est donc celle d’un bon thriller psychologique : un écrivain raté et falot est transformé en coupable idéal par des médias avides de scoop, le tout raconté par une série d’allers-retours entre le présent de la narration et les confessions tirées du journal in

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Mommy

ECRANS | De Xavier Dolan (Can, 2h18) avec Antoine-Olivier Pilon, Anne Dorval, Suzanne Clément…

Christophe Chabert | Lundi 6 octobre 2014

Mommy

L’encensement précoce de Xavier Dolan ne pouvait conduire qu’à l’accueil exagérément laudatif qui a été celui de Mommy au dernier festival de Cannes. Disproportionné mais logique : même bancal, même inégal, c’est son meilleur film, celui où il s’aventure dans des directions nouvelles, mais bien plus maîtrisées que dans son précédent Tom à la ferme. La première heure, notamment, est vraiment excitante. Si on excepte une inexplicable mise en perspective futuriste du récit, la description de cet Œdipe hystérique entre un adolescent hyperactif et colérique et sa maman borderline et débordée, dans laquelle se glisse une enseignante névrosée qui va tenter de dompter le gamin, permet à Dolan de s’adonner à une comédie furieuse et décapante, remarquablement servie par son trio d’acteurs, tous formidables, et par cette langue québécoise incompréhensible mais fleurie. Même le choix d’un cadre rectangulaire et vertical façon écran d’IPad est habilement géré par la mise en scène, redéfinissant les notions de plans larges et de gros plans — dommage qu’il

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Fincher en plan(s) libre(s)

ECRANS | En ouverture de la belle saison de Plan(s) Libre(s), le ciné-club des écoles supérieures de Saint-Étienne, une soirée David Fincher, avec son fameux Social Network et l’événement Gone girl, fraîchement débarqué sur les écrans. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 30 septembre 2014

Fincher en plan(s) libre(s)

Il est aujourd’hui un des rares cinéastes américains dont le nom fait frémir d’excitation tous les cinéphiles : David Fincher n’est pas encore Stanley Kubrick, mais chacun de ses films est désormais la promesse d’un mélange rare entre spectacle et signature personnelle. Ses galons, ils les a glanés en quatre temps : d’abord, l’électrochoc Seven, thriller nietzschéen d’une noirceur proportionnelle à l’éclat de sa mise en scène ; puis la controverse Fight club, honni par la critique, adulé par une génération de spectateurs qui en ont fait plus qu’un film culte, un résumé des angoisses qui ont pu les saisir au crépuscule du XXe siècle ; ensuite, ce fut Zodiac, merveille du film noir, où l’on découvrait un Fincher plus sobre, converti au numérique dont il deviendra l’utilisateur le plus audacieux ; et enfin, The Social Network, qui faisait de ce même numérique un sujet mais aussi une critique, le portrait de Mark Zuckerberg, étant le prétexte à un impressionnant réseau de temporalités enchevêtrées qui, plutôt que d’éclaircir la figure du fondateur de Facebook, la figeait comme une surface aussi indéchiffrable que les pages de code de l’Internet. C

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L’homme qui murmurait à l’oreille des gitans

ECRANS | En deux films — La BM du Seigneur et Mange tes morts, à l’affiche actuellement — Jean-Charles Hue a inventé une nouvelle mythologie, celle d’un monde gitan dont les codes servent à en renouveler ceux des genres cinématographiques. Parcours d’un cinéaste aussi vrai que ses films… Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 18 septembre 2014

L’homme qui murmurait à l’oreille des gitans

«Je n’ai aucune envie de devenir le monsieur gitans du cinéma français» dit Jean-Charles Hue de son débit rapide, nerveux, ponctué de «tu vois c’que j’veux dire» qui ne sont pas que des tics d’expression. Pourtant, en deux films, La BM du Seigneur et Mange tes morts, où il plonge sa caméra dans la communauté yéniche des gens du voyage, il a fait de ces gitans les héros les plus imprévisibles d’un cinéma français qui ne cherche rien tant qu’à sortir de son pré carré. Et il y réussit en en faisant des personnages à la Cimino ou à la John Ford, cinéastes admirés qui ont fait de la «communauté» le thème central de leur œuvre. Cela fait quinze ans que Jean-Charles Hue travaille avec eux, d’abord à travers une série de courts-métrages, puis avec ces deux longs percutants où la frontière entre la réalité et la fiction s’estompe au profit d’un geste beaucoup plus ample et, on y reviendra, mythologique. «Une assiette sur la table, ça voulait dire "je t’aime"» Quand on l’écoute parler, et même s’il aime à le rappeler régulièrement, on ne se douterait pas que Jean-Charles Hue est d’abord passé

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Indépendants Days

ECRANS | Les premières Rencontres du cinéma indépendant au Méliès et au France du 19 au 21 juin seront l’occasion de réfléchir sur la manière de promouvoir des films qui peinent à trouver leur place face à de grosses machines bien huilées. Et d’en voir quelques-uns en avant-première… Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 4 juin 2014

Indépendants Days

Depuis la rentrée, Le Méliès organise des séances baptisées La Cerise sur le gâteau. Celles-ci ont un objectif : mettre un coup de projecteur sur des films qui peuvent difficilement exister commercialement sur le rythme de quatre séances quotidiennes mais dont on ne peut néanmoins pas priver le public stéphanois, puisqu’ils représentent le présent vivant du cinéma, sinon son avenir. Les Bruits de Recife (un des meilleurs films de l’année, tout simplement), Métabolisme ou ce mois-ci Computer chess (par le cinéaste parrain du courant mumblecore, Andrew Bujalski) et Maïdan (le docu de Sergeï Losnitza sur les événements en Ukraine) : autant de propositions stimulantes et novatrices venues de distributeurs indépendants qui mouillent leur chemise et essaient de faire vivre un cinéma différent. C’est tout l’enjeu des Rencontres du cinéma indépendant : réunir ses distributeurs — regroupés au sein du SDI, Syndicat des Distributeurs Indépendants — leur permettre de montrer un film de leur catalogue à venir, mais surtout créer un dialogue avec les exploitants pour trouver des solutions afin que ces films ne soient pas cantonnés à une diffusion à Paris et

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Cannes 2014, jour 8. Forever Godard.

ECRANS | The Search de Michel Hazanavicius. Mommy de Xavier Dolan. Adieu au langage de Jean-Luc Godard.

Christophe Chabert | Jeudi 22 mai 2014

Cannes 2014, jour 8. Forever Godard.

Le festival est bientôt fini et pourtant, aujourd’hui, il a semblé commencer. Sa compétition, jusqu’ici sans surprise, s’est emballé et les auteurs sont allés là où on ne les attendait pas. À commencer par Michel Hazanavicius et son The Search, qui fait donc suite au triomphe de The Artist. Inspiré d’un film de Fred Zinneman, The Search voit le cinéaste s’aventurer dans la Tchétchénie de 1999, au début de l’offensive russe, prétextant une lutte anti-terroriste alors qu’il s’agissait surtout d’aller restaurer l’ordre contre les tentations séparatistes. Son prologue, tourné en DV par un soldat inconnu, se conclut par le massacre d’une famille sous les yeux de leur enfant, caché à l’intérieur de sa maison. C’est une première belle idée de mise en scène : le regard du gamin à la fenêtre, tétanisé par la mise à mort de ses parents, et son contrechamp cruel, celui de leur bourreau en vue subjective. Le film s’attache ensuite à suivre en parallèle quatre personnages : l’enfant en fuite, recueilli par Carole (Bérénice Bejo), chargée de mission pour l’Union Européenne, la sœur survivante, qui recherche désespérément son cadet à

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Cannes 2014, jour 7. Du côté de la Quinzaine…

ECRANS | Catch me daddy de Daniel Wolfe. These final hours de Zack Hilditch. Queen and country de John Boorman. Mange tes morts de Jean-Charles Hue.

Christophe Chabert | Mercredi 21 mai 2014

Cannes 2014, jour 7. Du côté de la Quinzaine…

Comme prévu, la présentation de Deux jours, une nuit des frères Dardenne a électrisé la Croisette et beaucoup séchaient encore leurs larmes dix minutes après la fin de la projection du matin — on n’ose imaginer ce qui va se passer ce soir. Ayant été particulièrement indiscipliné pour suivre la compétition cette année, on ne se hasardera à aucun pronostic concernant le palmarès final ; mais bon, si les Dardenne repartent avec une troisième palme, établissant ainsi un record en la matière, on ne criera pas au scandale.   Comme on avait vu le film il y a déjà quelques temps, cela nous a laissé le loisir d’aller voir un peu de quel bois se chauffait la Quinzaine des réalisateurs, sachant qu’on y avait déjà vu deux de nos films préférés du festival — Bande de filles et Les Combattants. Depuis qu’Edouard Waintrop en a pris les rênes, cette sélection traditionnellement dévolue à l’avenir du cinéma et à ses nouvelles formes est devenue un creuset aussi inégal que réjouissant où l’on trouve à la fois du cinéma d’auteur pur et dur, des cinéastes à la gloire fanée, des comédies qui font le buzz et du pur cinéma de genre fait par de jeunes talents

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Cannes 2014, jour 2. Girls power.

ECRANS | Bande de filles de Céline Sciamma. Party girl de Marie Amachoukeli, Claire Burger et Samuel Theis. White bird in a blizzard de Gregg Araki.

Christophe Chabert | Vendredi 16 mai 2014

Cannes 2014, jour 2. Girls power.

Deuxième jour à Cannes, et déjà l’école buissonnière hors de la compétition. Il faut dire que le jeudi est traditionnellement le jour de l’ouverture des sections parallèles, et comme elles sont assez alléchantes cette année, on peut très bien remettre à plus tard la projection du dernier Mike Leigh (2h30 sur le peintre Turner, c’est vrai qu’en début de festival, c’est sans échauffement).   C’est un hasard, mais il est réjouissant : les femmes ont pris le pouvoir dans les trois films vus aujourd’hui, et notamment dans ce qui constitue le premier choc de Cannes, le nouveau film de Céline Sciamma, Bande de filles. Après Naissance des pieuvres et Tomboy, Sciamma confirme qu’elle n’est plus très loin d’être une de nos grandes cinéastes, et ce troisième opus démontre une inéluctable montée en puissance qui n’est pas sans rappeler celle d’un Jacques Audiard. Avec qui elle partage une intelligence du scénario et de la mise en scène, mais surtout l’envie de faire émerger conjointement des héro(ïne)s et des comédien(ne)s qui vont hanter longtemps l’esprit du spectateur, via des trajets de fiction puissants et authentiquement cont

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Haneke ressort de la glace

ECRANS | Reprise opportune de La Trilogie de la Glaciation Émotionnelle de Michael Haneke, accompagnée de son film le plus polémique, "Funny Games", durant tout le mois d’octobre au Méliès : les prémisses d'une œuvre forte, paradoxale et inquiète. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 28 septembre 2012

Haneke ressort de la glace

Quand Benny’s video est sorti sur les écrans français, une décharge électrique a parcouru le cerveau des cinéphiles. Ou plutôt un tir de pistolet à grenaille, image à la fois centrale et manquante du film, d’abord montrée en vidéo pour l’abattage d’un cochon, puis laissée hors champ lors du meurtre d’une adolescente. On parlait alors de Bresson (pour le jeu blanc des comédiens), de Wenders (pour la réflexion sur l’image qui déresponsabilise l’individu)… Mais très vite, ce style et ces thèmes seront ceux de Michael Haneke, tellement reconnaissables qu’ils vont créer une foule d’imitateurs, dans son pays, l’Autriche, puis partout dans le monde — ce mois-ci, on pourra mesurer à quel point le jeune Michel Franco subit l’influence d’Haneke dans son Después du Lucía. Benny’s video était en fait le volet central d’une trilogie dite «de la glaciation émotionnelle». Avant, Haneke mettait en scène dans Le Septième continent le lent suicide d’une famille qui choisissait de disparaître comme elle avait vécue : avec la même désespérante routine existentielle. Ensuite, avec 71 fragments d’une chronologie du hasard, il donnait une forme plu

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