L'homme qui murmurait à l'oreille des gitans

ECRANS | En deux films — La BM du Seigneur et Mange tes morts, à l’affiche actuellement — Jean-Charles Hue a inventé une nouvelle mythologie, celle d’un monde gitan dont les codes servent à en renouveler ceux des genres cinématographiques. Parcours d’un cinéaste aussi vrai que ses films… Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 18 septembre 2014

Photo : © Renaud Bouchez


«Je n'ai aucune envie de devenir le monsieur gitans du cinéma français»

dit Jean-Charles Hue de son débit rapide, nerveux, ponctué de «tu vois c'que j'veux dire» qui ne sont pas que des tics d'expression. Pourtant, en deux films, La BM du Seigneur et Mange tes morts, où il plonge sa caméra dans la communauté yéniche des gens du voyage, il a fait de ces gitans les héros les plus imprévisibles d'un cinéma français qui ne cherche rien tant qu'à sortir de son pré carré. Et il y réussit en en faisant des personnages à la Cimino ou à la John Ford, cinéastes admirés qui ont fait de la «communauté» le thème central de leur œuvre. Cela fait quinze ans que Jean-Charles Hue travaille avec eux, d'abord à travers une série de courts-métrages, puis avec ces deux longs percutants où la frontière entre la réalité et la fiction s'estompe au profit d'un geste beaucoup plus ample et, on y reviendra, mythologique.

«Une assiette sur la table, ça voulait dire "je t'aime"»

Quand on l'écoute parler, et même s'il aime à le rappeler régulièrement, on ne se douterait pas que Jean-Charles Hue est d'abord passé par la case art contemporain, diplômé de l'École Nationale Supérieure d'Arts de Cergy et récompensé en 2006 à Barcelone. Mais le cinéaste revendique aussi des origines populaires, celles d'un fils de restaurateurs né dans la banlieue nord de Paris. En découvrant qu'il a de lointaines origines dans la communauté yéniche, il décide de se rapprocher de ses "cousins" et de s'immerger dans leur monde, d'apprendre leurs codes et de gagner leur confiance. C'est bien cette idée de communauté qui lui parle et le fascine :

«C'est très prégnant chez les gitans, car ils font leur petite république interne ; ils règlent leurs problèmes entre eux avant de les régler devant la loi. L'histoire d'un type qui prend des risques et qui va faire quinze ans de prison pour nourrir sa famille, moi, ça me cause. Chez moi, ce n'était pas les grands câlins dans le dos, les bisous ; l'amour ne se communiquait pas de manière très claire, de père à fils ou de mère à fils. Dans ma famille, on foutait une assiette sur la table et ça voulait dire "je t'aime"».

Le cinéma, il l'a d'abord abordé gamin devant la télé, à la recherche de clés pour comprendre le monde : 

«Quand je regardais un western quand j'étais petit, je ne me disais pas que j'allais passer un bon moment ; c'était un enseignement. Je me demandais comment on pouvait régler des problèmes.» 

«OK, ma couille !»

Pendant sa période de vidéaste, il trouve un autre territoire de prédilection : le Mexique, où il retourne régulièrement. Il y a tourné son premier long métrage, inédit en salles, Carne viva.

«Le cinéma, je l'envisage comme une aventure de vie, il y a des gens comme Herzog qui sont des modèles pour moi. Il ne fait pas un film parce qu'il a une bonne idée de scénar', mais parce qu'il sait qu'il va vivre une aventure terrible.»

Les tournages de La BM du Seigneur et de Mange tes morts ont en effet été des aventures mouvementées, les comédiens ne faisant pas toujours la différence entre ce qu'ils doivent jouer et leur vie quotidienne. Brûler une voiture, se battre avec les jeunes de la cité d'à côté, tirer avec un flingue : autant de situations tellement quotidiennes pour eux qu'il est difficile de faire semblant de les reproduire à l'écran, même si les choses changent selon les personnalités :

«Les acteurs avaient pris conscience du truc entre La BM du Seigneur et Mange tes morts. Mais ça reste des vrais gitans. Ils ont joué, ils ont refait les prises 14 fois… Michaël [Dauber] par exemple : à partir du moment où il savait qu'il allait être payé, il est allé jusqu'au bout. Je l'ai eu comme ça : «Tu viens faire le film avec moi ? — OK, ma couille, combien tu me donnes ? — 10 000 — OK, ma couille !» Il n'a même pas été voir La BM du Seigneur. Il a fait le film et puis il s'est marié. Sa copine, super jalouse, lui disait «Pas de cinéma, pas de cinéma !» Il ne mesurait pas vraiment le truc : un vrai long métrage, produit, qui allait sortir en salles. Fred [Dorkel], en revanche, c'est une tronche. Il a conscience de témoigner au monde gadjo, il est conscient qu'il va être sur un écran et il fait les choses à fond, même s'il sait qu'il ne sera pas toujours à son avantage.»

«Une mythologie âpre avec des gens simples»

Ensuite, Jean-Charles Hue cherche à recréer cette vérité sur l'écran, en devenant lui-même un peu gitan :

«Mon boulot, c'est de foutre de l'énergie, l'énergie que je sais d'eux. Boire un petit canon avec quelqu'un, fumer une clope, le prendre par l'épaule, l'embrasser, parfois l'engueuler, mais bien avant la scène. Tu fais monter un truc où ils se sentent bien, car c'est quelque chose qu'ils connaissent.»

On en revient à la question de la mythologie, une mythologie populaire et très française, dans la lignée d'un Pagnol ou d'un Renoir.

«Créer de la mythologie, oui, c'est ce qui m'importe. J'aime qu'elle soit âpre, avec des gens simples. Quand je suis allé chez les gitans, ça m'a fait du bien. Ils m'ont offert ça : faire un truc avec la banlieue. J'étais en mal de mythologie : tu as beau regarder John Wayne tous les dimanches, le lundi matin tu prends ton sac pour aller en cours d'anglais. Je n'avais pas envie d'être un consommateur de films toute ma vie, je voulais être dedans, comme un rêve de gosse.»

Le rêve, même s'il a dans Mange tes morts des allures de cauchemar halluciné, est en train de se réaliser.

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