Odyssées et oracles

ECRANS | Beau mois de décembre cinématographique, riche et varié, avec de vraies découvertes et un coup de cœur inattendu pour un film géorgien envoûtant et épuré, La Terre éphémère. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 2 décembre 2014

Lors du dernier festival de Cannes, Timbuktu (10 décembre) a fait sensation, remportant l'adhésion de la presse comme du public, mais échouant aux portes du palmarès. Sans verser dans cette admiration inconditionnelle, il faut reconnaître que le nouveau film du cinéaste mauritanien Abderrahmane Sissako tombe à point nommé en ces temps de percée djihadiste, puisque c'est justement cela qu'il raconte : comment une poignée de fous d'Allah mettent sous leur coupe rangée un petit village, les soumettant à un respect strict de la charî'a et châtiant ceux qui ont le malheur de s'en écarter. Mais attention ! Sissako ne verse pas dans le dolorisme ou le pamphlet indigné ; il est beaucoup plus subtil et élégant que cela. En effet, c'est par un humour bienvenu qu'il accuse ces terroristes, les ramenant à leurs contradictions les plus absurdes. Ainsi, on verra l'un d'entre eux aller se cacher derrière une dune pour fumer une cigarette, évidemment interdite par la loi religieuse qu'il promulgue. Névrosés, obsédés, idiots : les islamistes de Timbuktu sont pourtant authentiquement dangereux, ce que la deuxième partie, moins réussie car nettement plus démonstrative, montrera notamment via une scène de lapidation assez terrible.

Noël sanglant

À Cannes encore, mais lors de la très percutante Quinzaine des réalisateurs, on avait pu découvrir le dernier film du Belge Fabrice Du Welz, Alleluia (31 décembre). Entre temps, est sorti sur les écrans Colt 45, son œuvre précédente, polar mutilé par un Thomas Langmann décidément à côté de la plaque, mais où, malgré les aberrations du scénario et du montage, le style Du Welz faisait joliment de la résistance. Alleluia est un projet personnel, un remake du mythique Les Tueurs de la lune de miel, où un dragueur impénitent (génial Laurent Lucas) rencontre une infirmière un rien borderline (Lola Dueñas, pas forcément à la hauteur du personnage), conduisant à un amour fou et meurtrier. Après avoir recruté des veuves sur internet, il les épouse et espère ainsi leur soutirer de l'argent ; mais la jalousie de sa compagne non officielle va faire couler le sang… Du Welz se démarque du film original en glissant des ruptures complètement surréalistes dans le récit : une chanson fredonnée avant un massacre, un recours bizarre à la magie noire, des visions de sabbat païen autour d'un bûcher, une imitation d'Humphrey Bogart dans African Queen… Héritier d'un André Delvaux plus que du cinéma de genre, le cinéaste a parfois du mal à sortir d'un scénario programmatique et très fidèle à l'histoire initiale. Malgré cette réserve, son film à du style, du chien et son goût de la provocation fait du bien par les temps cinématographiques aseptisés que l'on traverse !

Cold in July (31 décembre) ne lésine pas non plus sur l'hémoglobine. Ce polar signé Jim Mickle commence d'ailleurs par un crime commis en légitime défense par un paisible citoyen effrayé par le cambrioleur qui s'est introduit chez lui. Ledit citoyen, c'est Michael C. Hall, alias Dexter, ici affublé d'une moustache et d'une coupe mulet le faisant ressembler à un footballeur est-allemand — le film se passe en 1989. Le père de la victime (Sam Shepard), tout juste sorti de prison, décide de lui faire payer le prix fort, le harcelant lui et sa famille dans un drôle de remake minimaliste des Nerfs à vif. N'en disons pas plus : une des grandes qualités de Cold in july est sa générosité scénaristique, qui emmène l'histoire dans des directions insoupçonnables, rebattant les cartes du bien et du mal en permanence. Mickle est manifestement un cinéphile : il cite à l'écran Romero et La Nuit des morts vivants, mais son film porte surtout la trace de John Carpenter, de la musique au titrage en passant, et c'est l'essentiel, par la mise en scène, rigoureuse et implacable. Une très bonne surprise pour un parfait film du 1er janvier — après la bonne cuite de la veille !

Terre et mer

Bonne surprise aussi : le premier film de Lucie Borleteau, Fidélio, l'odyssée d'Alice (24 décembre). Film féminin autant que féministe, qui ose créer une héroïne d'aujourd'hui, marin promue mécanicienne sur un paquebot, le Fidélio, où elle retrouve son amour de jeunesse en la personne du capitaine (Melvil Poupaud). Dans ce monde d'hommes, Alice va trouver sa place en brusquant les clichés sexuels : après tout, si un marin possède une femme dans chaque port, pourquoi ne pourrait-elle pas faire de même avec les hommes ? La sensualité de Fidélio, l'odyssée d'Alice doit énormément au talent et au culot de sa comédienne, la fantastique Ariane Labed : découverte grâce au couple grec Tsangaray / Lanthimos, elle explose ici par sa beauté, sa sensualité et son caractère rebelle, nature aussi indomptable que les océans qu'elle traverse en affirmant sa liberté. Attention, actrice exceptionnelle !

Enfin, terminons par un énorme coup de cœur : La Terre éphémère (24 décembre) du géorgien George Ovashvili. Sur le papier, rien de mois sexy que ce film-là : un lopin de terre sur un fleuve, un vieil homme qui veut y construire une cabane et y faire pousser du blé, sa petite-fille qui prend conscience de son corps et de sa sexualité, la guerre qui rode, peu de dialogues, une dramaturgie minimale. À l'écran, grâce à la splendeur visuelle de la mise en scène, tout prend une importance hallucinante : depuis Ida, on n'avait pas vu au cinéma film capable de transcender à ce point son matériau par une foi si grande dans les capacités narratives et plastiques de son medium. Ovashvili parvient à rendre intense le moindre début de conflit, et sublime n'importe lequel de ses plans, aidé par un sens du son et de la lumière. Loin des clichés du world cinema, La Terre éphémère est à l'image de son cadre géographique : un petit miracle insulaire, une enclave de beauté au sein d'un monde s'enfonçant dans la laideur et la facilité.

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Brave type sans histoire, Richard Dane — Michael C. Hall, avec moustache et coupe mulet façon footballeur de la RDA, dans un formidable rebond post-Dexter — abat en pleine nuit un cambrioleur dans sa maison, sous les yeux de sa femme. Malgré le réflexe d’autodéfense et le fait que l’affaire soit vite classée par les autorités, il n’arrive pas à dépasser sa culpabilité, d’autant plus que le père de la victime, un tueur vieillissant fraîchement sorti de taule — Sam Shepard — lui fait un petit numéro façon Les Nerfs à vif en terrorisant sa famille. Beaucoup de cinéastes paresseux auraient tiré à la ligne cet argument-là pour en faire une série B standard vite oubliée. Pas Jim Mickle, qui a dans sa manche une poignée de virages scénaristiques difficiles à anticiper, ce qui rend la vision de Cold in july particulièrement stimulante. Par ailleurs, il a choisi d’antidater son action en 1989, ce qui lui permet de créer une ambiance vintage et de se situer, grâce à une mise en scène précise et tendue comme une ligne électrique, dans la lignée du John Carpenter de l’époque en question. Le film avance ainsi dans un brouillard qui n’est pas que nar

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La sortie de Timbuktu va donc se dérouler au moment où les yeux de la planète sont braqués vers l’État Islamique, tandis que le spectre d’une résurgence djihadiste au Mali est encore vivace. Autrement dit : en plein dans le mille de l’actu, ce qui est un avantage — médiatique — et un inconvénient — puisque le film se retrouve malgré lui à avoir quelque chose à dire sur le sujet. Or, le nouveau film d’Abderrahmane Sissako, même s’il parle d’un petit groupe d’islamistes qui mettent en coupe réglée un village mauritanien en voulant y instaurer la char’îa, n’a aucun discours rassurant à délivrer à un Occident angoissé. Déjà, son génial Bamako intentait un procès réparateur mais fictif au FMI ; aujourd’hui, Timbuktu choisit de rire d’une autre tragédie. Ses djihadistes sont regardés comme une cohorte d’individus empêtrés dans leurs contradictions, mais qui puisent leur force du groupe qu’ils ont constitué. Et c’est en brisant la communauté à laquelle ils s’attaquent, créant des schismes selon le sexe, l’âge ou les origines des autochtones, qu’ils installent la terreur. Dans sa première partie, le film montre cette emprise comme un petit théâ

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Météore cinématographique, Les Tueurs de la lune de miel appartient à cette catégorie de films dont le souvenir se grave à vie dans l’esprit de ceux qui le voient. Leonard Kastle, musicien contemporain qui signait là sa seule réalisation pour le cinéma, s’emparait d’un fait-divers tragique — un couple d’amants meurtriers recrutait des veuves par petites annonces, avant de les assassiner sauvagement une fois le mariage célébré — pour en faire une œuvre au romantisme paradoxal, entre amour fou et amour virant à la folie. S’attaquer au remake d’un tel monument tient de la gageure, mais Fabrice Du Welz, qui a démontré dans Calvaire et le mésestimé Vinyan qu’il savait digérer ses influences cinéphiles pour en faire des films hautement personnels, a relevé le défi. Transposant l’histoire aujourd’hui dans les Ardennes, remplaçant les petites annonces par des sites de rencontres en ligne, il injecte surtout à la dramaturgie de Kastle ce qui fait sa patte : un goût pour le surréalisme belge, les apartés baroques et un humour particulièrement macabre. Sur-réalisme Il fait ainsi de son dragueur en série un homme à la sexualité fétichiste

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C’est donc reparti pour un tour de Cannes, et bon, disons-le tout de suite, ça a très très mal commencé. Avec la présentation en ouverture du Grace de Monaco d’Olivier Dahan, on sonde déjà les profondeurs du néant cinématographique. Il faut remonter à loin pour trouver une séance de gala aussi foireuse (Da Vinci Code ? Fanfan la Tulipe ?). Les producteurs de ce truc peuvent remercier Thierry Frémaux d’avoir donné un généreux coup de pouce à un film en perdition depuis des mois, en particulier depuis la brouille ouverte entre le réalisateur et Harvey Weinstein, à qui on donne plutôt raison d’avoir refusé de présenter cette version au public américain. Quoique, à moins de le retourner intégralement, on voit mal comment on peut sauver l’affaire du naufrage dans lequel il s’enfonce quasi-instantanément. Déjà, l’angle choisi pour cette bio a de quoi faire hurler : comment Grace Kelly a choisit de renoncer définitivement à sa carrière au cinéma pour endosser les habits de princesse monégasque, à la faveur d’un incident qui opposa la famille royale à De Gaulle, décidé à mettre fin à l’exil massif des capitaux qui avait lieu là-bas. Da

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