Loin des hommes

ECRANS | Adapté d’Albert Camus, le deuxième film de David Oelhoffen plonge un Viggo Mortensen francophone dans les premiers feux de la guerre d’Algérie, pour une œuvre classique et humaniste dans le meilleur sens du terme. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 6 janvier 2015

Photo : © Michaël Crotto


Il serait regrettable de faire à David Oelhoffen, dont on avait déjà apprécié le premier film, le polar Nos retrouvailles, un faux procès, déjà à l'origine du rejet de The Search : voilà un réalisateur qui ose transporter le cinéma français ailleurs, via le genre ou grâce à un voyage plus littéral hors de nos frontières aujourd'hui. Quoique, à l'époque où se déroule Loin des hommes (1954), l'Algérie est encore un territoire français, et c'est justement sur les premières fissures de la guerre d'indépendance que se bâtit le récit. Mais, là aussi, tout est affaire de dépaysement : l'instituteur Daru est une forme d'apatride, enseignant le français à des enfants algériens, mais dont les origines sont à chercher du côté de la Catalogne.

Grande idée de David Oelhoffen : confier le rôle à Viggo Mortensen, lui-même sorte "d'acteur du monde" comme on le dit de certains citoyens, qui l'interprète avec son charisme habituel en mélangeant le français et l'arabe. Face à lui, le personnage du paysan qu'il doit escorter à travers les montagnes de l'Atlas échoit à Reda Kateb, comédien qui a aussi affirmé ses dernières années sa volonté de ne pas être assigné à un territoire national esthétiquement trop normé.

Ce que le film raconte, c'est justement le fossé qui va peu à peu se résorber entre le Français et l'Algérien. Au départ, ce sont deux indésirables, l'instituteur parce que les révolutionnaires ne veulent plus de lui, le paysan parce qu'il est accusé d'avoir tué son propre cousin, et doit donc être conduit vers la ville pour y être exécuté. Tout au long de leur périple, cependant, les lignes vont s'avérer encore plus mouvantes, notamment quand ils se retrouveront otages d'un groupe d'indépendantistes, ou l'on ne sait plus qui protège l'autre, et pourquoi.

Proche de l'humain

On l'a dit, Oelhoffen travaille ce matériau, inspiré d'un roman d'Albert Camus, avec un sens du spectacle populaire qui n'a plus tellement court par ici. Solidement raconté, superbement photographié par Guillaume Deffontaines et porté par une très belle musique de Nick Cave et Warren Ellis, ce western algérien refuse l'auteurisme mondialisé que son sujet pouvait entraîner au profit d'une approche où la complexité des personnages est traitée avec le même soin que l'intensité des séquences d'action. Mais ce classicisme-là est surtout une manière de ne jamais brouiller le propos humaniste du film, où l'empathie et le respect de l'autre passent par-delà les différences culturelles. Un trajet romanesque qui rejoint celui de sa fabrication, preuve d'un vrai projet de cinéma, abouti et cohérent.

Loin des hommes
De David Oelhoffen (Fr, 1h45) avec Viggo Mortensen, Reda Kateb…
Sortie le 28 janvier

entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

Une vie au présent (dé)composé : "Falling"

Drame | ★★★★☆ Un film de et avec Viggo Mortensen (É-U, 1h52) avec également Lance Henriksen, Terry Chen…

Vincent Raymond | Mercredi 19 mai 2021

Une vie au présent (dé)composé :

Octogénaire, Willis évolue dans un temps embrumé : les souvenirs de sa jeunesse se mêlent au présent. Quand son fils John lui suggère de venir auprès de lui en Californie, le vieil homme aussi rude que réactionnaire l’envoie paître sans égards, la démence aggravant sa désinhibition… Pourquoi n’est-on pas étonné de voir avec Falling, premier film signé Viggo Mortensen, un récit intime entièrement tourné vers les autres ? Là où beaucoup fichent caméra ou stylo dans leur nombril pour “devenir auteur“, le comédien raconte à travers ses protagonistes la souffrance indicible de la perte de repères, du deuil, de l’homophobie, de la xénophobie, de la solitude, de la peur de mourir, de la “non conformité au modèle social“… Ça hurle, ça pleure, ça cause mal ; les personnages sont parfois incorrects, pas forcément aimables, mais au moins, ça vit et ça vibre dans les incertitudes du crépuscule, très loin des lumières isotropes des studios. Permise par l’investissement d’un Lance Henriksen hypnotique, cette plongée dans une mémoire

Continuer à lire

"Falling" : Une vie au présent (dé)composé

ECRANS | ★★★★☆ De et avec Viggo Mortensen (É.-U., 1h52) avec également Lance Henriksen, Terry Chen… Sortie le 30 décembre

Vincent Raymond | Mardi 8 décembre 2020

Octogénaire, Willis évolue dans un temps embrumé : les souvenirs de sa jeunesse se mêlent au présent. Quand son fils John lui suggère de venir auprès de lui en Californie, le vieil homme aussi rude que réactionnaire l’envoie paître sans égards, la démence aggravant sa désinhibition… Pourquoi n’est-on pas étonné de voir avec Falling, premier film signé Viggo Mortensen, un récit intime entièrement tourné vers les autres ? Là où beaucoup fichent caméra ou stylo dans leur nombril pour “devenir auteur“, le comédien raconte à travers ses protagonistes la souffrance indicible de la perte de repères, du deuil, de l’homophobie, de la xénophobie, de la solitude, de la peur de mourir, de la “non conformité au modèle social“… Ça hurle, ça pleure, ça cause mal ; les personnages sont parfois incorrects, pas forcément aimables, mais au moins, ça vit et ça vibre dans les incertitudes du crépuscule, très loin des lumières isotropes des studios. Permise par l’investissement d’un Lance Henriksen hypnotique, cette plongée dans une mémoire défaillante se double d’une écritu

Continuer à lire

"Hors Normes" : Pas sages mais protégés

ECRANS | De Eric Toledano & Olivier Nakache (Fr., 1h54) avec Vincent Cassel, Reda Kateb, Hélène Vincent…

Vincent Raymond | Mercredi 23 octobre 2019

Au sein de leurs associations respectives, Bruno et Malik accueillent ou accompagnent des adolescents et jeunes adultes autistes mettant en échec les circuits institutionnels classiques. Quelques jours dans leur vie, alors qu’une enquête administrative frappe la structure de Bruno… Ceux qui connaissent un peu Nakache & Toledano savent bien que la réussite (et le succès) de leurs meilleurs films ne doit rien au hasard, plutôt à une connaissance intime de leurs sujets ainsi qu’à une envie sincère de partage : Nos jours heureux, puis Intouchables, puisaient ainsi à des degrés divers dans leur vécu commun et complice. Ainsi, Hors Normes “n’exploite pas un filon“ en abordant à nouveau à la question du handicap, mais souligne l’importance que les deux auteurs accordent aux principes d’accueil et d’entraide sous-tendant (en théorie) notre société ; cet idéal républicain décliné au fronton des bâtiments publics qu’il célèbrent film après film dans des fables optimistes et humanistes. Hors Normes

Continuer à lire

"Le Déserteur" : Fear West

ECRANS | de Maxime Giroux (Can., int. -12ans, 1h34) avec Martin Dubreuil, Romain Duris, Reda Kateb…

Vincent Raymond | Mardi 20 août 2019

Une époque indéfinie, dans l’Ouest étasunien. C’est là que Philippe s’est expatrié pour fuir son Canada et une probable mobilisation. Tirant le diable par la queue, il survit en participant à des concours de sosies de Charlie Chaplin. Mais le diable ne s’en laisse pas compter et le rattrape… N’était son image en couleur, le film de Maxime Giroux pourrait pendant de longues minutes passer pour contemporain des Raisins de la colère (1940), avec son ambiance post-Dépression poussant les miséreux à l’exil et transformant les malheureux en meute de loups chassant leurs congénères. Et puis l’on se rend compte que le temps du récit est un artifice, une construction — comme peut l’être le steampunk —, un assemblage évoquant une ambiance plus qu’il renvoie à des faits précis ; une ambiance qui semble ô combien familière. Aussi ne tombe-t-on pas des nues lorsque l’on assiste, après sa longue errance entre poussière et villes fantômes, à la capture de Philippe par un réseau de trafiquants de chair humaine pourvoyant de pervers (et invisibles) commanditaires. Fatalité et ironie du sort : fuir le Charybde d’une guerre

Continuer à lire

Maxime Giroux : « On n’a pas appris de nos erreurs, on répète l’Histoire »

ECRANS | Après "Felix & Meira", le réalisateur québécois Maxime Giroux signe une parabole sur la férocité cannibale de la société capitaliste, qui conduit l’Homme à exploiter son prochain. Entretien avec un cinéaste guère optimiste sur le devenir de notre monde…

Vincent Raymond | Mardi 20 août 2019

Maxime Giroux : « On n’a pas appris de nos erreurs, on répète l’Histoire »

Pourquoi le titre original, La Grande Noirceur, n’a-t-il pas survécu à sa traversée de l’Atlantique ? Maxime Giroux : (rires) Il faudrait poser la question à mon distributeur. Quand je fais des films, j’aime bien qu’on laisse la liberté de les faire comme je veux. Alors, quand des distributeurs me demandent de changer le titre pour sortir dans un pays X, je dis oui (rires). Je pense que La Grande Noirceur était peu trop négatif ; et puis c’était surtout une référence à une époque au Québec qui ne parlait pas au public européen. Votre histoire est une uchronie située sur un territoire immense, indéfini (l’Ouest sauvage tel qu’on le fantasme). Ce double flou spatio-temporel, est-ce pour atteindre à l’universel, à la métaphore ? Tout à fait. Mon but n’était pas de parler d’une époque, d’une situation ou d’une guerre précise, mais plutôt d’un système qui est inabordé à travers l’Histoire — qu’on pourrait appeler le système capitaliste ou d’un autre nom — qui est basé sur la violence, le pouvoir. Comment le début de l’écriture a correspondu à l’élection de Tr

Continuer à lire

Antonin Baudry, Mathieu Kassovitz, François Civil, Réda Kateb : “Ce film est une tragédie grecque dans un sous-marin aujourd’hui“

Le Chant du loup | Auteur et scénariste de Quai d’Orsay, Antonin Baudry s’attaque à la géopolitique fiction avec un thriller de guerre aussi prenant que documenté, à regarder écoutilles fermées et oreilles grandes ouvertes. Rencontre avec le cinéaste et ses comédiens autour d’une apocalypse évitée.

Vincent Raymond | Mercredi 20 février 2019

Antonin Baudry, Mathieu Kassovitz, François Civil, Réda Kateb : “Ce film est une tragédie grecque dans un sous-marin aujourd’hui“

Pour une première réalisation de long métrage, vous vous êtes imposé un double défi : signer un quasi huis clos en tournant dans des sous-marins, mais aussi donner de la visibilité au son… Antonin Baudry : C’était l’une des composante dans l’idée de créer un espace immersif. Il fallait d’abord reproduire le son et ensuite avoir une représentation visuelle des choses qu'on entend, et une représentation dans le son des choses qu'on voient etc. C’est un truc très envoûtant : on a essayé de recréer des écrans à la fois beaux et réalistes, qui jouent narrativement, politiquement également. Cela fait partie du décor, du rapport entre les êtres humains et les machines les sonars donc de la problématique du film. Le terme “Chant du Loup“ préexistait-il ? AB : C'est le nom que l’on donne souvent à des sonars ennemis parce qu’il reflète cette notion de danger. Une fois; quand j'étais à bord d’un sous marin à moitié en exercice et en mission, ne espèce de sirène a retenti et j'ai vu que tout le monde se crispait un peu. J’ai entendu quelqu'un qui disait: : «

Continuer à lire

"Le Chant du loup" : La mort dans les oreilles

Silence, on coule ! | De Antonin Baudry (Fr., 1h55) avec François Civil, Omar Sy, Reda Kateb, Mathieu Kassovitz…

Vincent Raymond | Mercredi 20 février 2019

L'ouïe hors du commun de Chanteraide lui permet d’identifier grâce à sa signature sonore n’importe quel submersible ou navire furtif. Mais à cause d’une hésitation, l’infaillibilité du marin est remise en cause. Une crise nucléaire sans précédent va pourtant le rendre incontournable… Scénariste sous le pseudonyme d’Abel Lanzac de la série BD et du film Quai d’Orsay, le diplomate Antonin Baudry change de “corps“ mais pas d’état d’esprit en signant ici son premier long métrage : une nouvelle fois en effet, c’est une certaine idée du devoir et de la servitude à un absolu qu’il illustre. Les sous-mariniers forment un “tout“ dévoué à leur mission, comme le ministre des Affaires étrangères l’était à sa “vision“ d’une France transcendée par sa propre geste héroïque. Mais s’il s’agit de deux formes de huis clos (l’un dans cabinets dorés du pouvoir, l’autre parmi les hauts fonds), tout oppose cinématographiquement les projets. Le Chant du loup assume l’audace rare dans le paysage hexagonal de conjuguer intrigue de géopolitique-fiction f

Continuer à lire

Viggo Mortensen : « C’est le boulot de chaque génération de lutter contre la discrimination »

Green Book : sur les routes du sud | Poète, peintre, photographe, polyglotte, supporter du San Lorenzo de Almagro, Viggo Mortensen est aussi un comédien rare, réservant ses participations à des films porteurs de fortes valeurs artistiques et/ou humaines. Conversation, en français dans le texte.

Vincent Raymond | Mercredi 23 janvier 2019

Viggo Mortensen : « C’est le boulot de chaque génération de lutter contre la discrimination »

Connaissiez-vous avant de tourner ce film l’existence du Green Book, ce “guide“ recensant tous les lieux spécifiquement destinés aux voyageurs de couleur dans les États ségrégationnistes ? Et Don Shirley ? VM : Je ne l’avais pas lu avant de commencer la préparation du personnage, mais j’avais un livre pour les enfants, Ruth and the Green Book, racontant l’histoire d’une petite fille de Chicago qui voyage pendant les années 1950 avec ses parents au sud en Alabama, je crois, et qui voit que ses parents lisent ce livre. Elle ne comprend pas pourquoi ils ne peuvent pas rester ici ou là. C’est intéressant parce que cela raconte l’humiliation quotidienne. Quant à Don Shirley, je ne connaissais que deux chansons, dont Water Boy, mais pas sa vie. Il me fait un peu penser penser à Zora Neale Hurston, une écrivaine très talentueuse des années 1930-1940, oubliée jusqu’aux années 1990. Mais grâce à Alice Walker et d’autres qui ont parlé et écrit sur elle et ses œuvres comme Their Eyes Were Watching God, son travail est depuis reconnu. J’espère que Don Shirle

Continuer à lire

"Green Book : Sur les routes du sud" : Mister Shirley et son chauffeur

Biopic | Un dur à cuire devient le garde du corps d’un pianiste noir gay en tournée dans les états du Sud d’avant les droits civiques. Version alternative de Ebony and Ivory, cette traversée de l’Amérique profonde (et saignante) rappelle qu’on ne saurait compter sans Viggo Mortensen.

Vincent Raymond | Mercredi 9 janvier 2019

New York, 1962. Videur temporairement au chômage, l’Italo-américain Tony Lip est recruté comme chauffeur par le Dr Shirley, un pianiste noir homosexuel sur le point d’entreprendre une tournée dans le Sud ségrégationniste. Tony s’avère en effet idéal pour “régler“ tout type de problème… Ayons d’entrée une pensée pour Peter Farelly qui risque de subir ce que dégustent tous les interprètes de comédie opérant la bascule vers un registre dramatique — transmutation connue en France sous le nom de “syndrome Tchao Pantin“ — : l’étonnement émerveillé le disputera à l’incrédulité. Gageons même qu’une poignée de sot·tes ira jusqu’à évoquer un hypothétique besoin de respectabilité du cinéaste, une quelconque (œuvre de) maturité, entre autres fadaises, renvoyant comme d’habitude ses précédentes œuvres à une sous-culture indigne. Alors qu’elles participent, par la charge, de l’étude sociologique de l’Amérique contemporaine — y compris le trop mésestimé My Movie Project (2013), auquel le temps rendra justice. Voyage dans le temps

Continuer à lire

"Frères Ennemis" : Affaires de familles

Polar | Capitaine des stups, Driss a grandi dans une cité où il a conservé quelques contacts. Dont Imrane, qui le tuyaute sur un gros coup à venir. Quand celui-ci (...)

Vincent Raymond | Mercredi 26 septembre 2018

Capitaine des stups, Driss a grandi dans une cité où il a conservé quelques contacts. Dont Imrane, qui le tuyaute sur un gros coup à venir. Quand celui-ci se fait descendre, et que tout accuse Manuel, Driss tente de renouer avec son cet ancien pote dont la tête semble mise à pri… S’il ne l’avait déjà choisi en 2006 pour un excellent thiller, David Oelhoffen aurait pu prendre Nos retrouvailles pour ce polar nerveux et immersif, dont le mouvement général tranche avec celui communément observé dans ce genre auquel il se rattache. Bien souvent en effet, les films traitant de la criminalité et des bandes organisées dans les cités de banlieue s’inscrivent dans un schéma de réussite fanstamée et d’extraction du milieu originel : le banditisme semblant la seule voie pour s’en sortir vite et gagner de l’argent, ainsi que les territoires respectables de la ville. Dans Frères ennemis, ce n’est pas la sortie qui est prohibée, mais l’entrée : les personnages ne peuvent rarement pénétrer normalement dans une logis (y compris le leur) : il leu

Continuer à lire

Les Chevaliers blancs

ECRANS | S’inspirant de l’affaire de l’Arche de Zoé, Joachim Lafosse confie à un Vincent Lindon vibrant un rôle d’humanitaire exalté prêt à tout pour exfiltrer des orphelins africains. L’année 2016 pourrait bien être aussi faste que la précédente pour le comédien récompensé à Cannes avec “La Loi du marché”.

Vincent Raymond | Mardi 19 janvier 2016

Les Chevaliers blancs

Qu’il situe ses histoires dans le cadre intime d’une famille en train de se disloquer (Nue Propriété, À perdre la raison) ou, comme ici, au sein d’un groupe gagné par le doute et miné par les tensions, Joachim Lafosse suit film après film des schémas psychologiques comparables : il décrit des relations excessives, où un dominateur abusif exerce une subjugation dévastatrice sur son entourage. Cette figure charismatique n’est pas toujours animée dès le début d’intentions malveillantes : ainsi, le personnage que joue Lindon dans Les Chevaliers blancs est mû par une mission humanitaire qu’il considère comme supérieure à toute autre considération, toute contingence, y compris la sécurité des membres de son équipe. La poursuite orgueilleuse de son idéal va le faire glisser dans une spirale perverse. Hors de tout manichéisme, Lafosse ne réduit pas ce mentor déviant aux seuls effets de sa malignité : sans chercher à

Continuer à lire

Jauja

ECRANS | De Lisandro Alonso (Arg-Dan-Fr, 1h50) avec Viggo Mortensen, Ghita Norby…

Christophe Chabert | Mardi 5 mai 2015

Jauja

Sur le papier, Jauja avait de quoi se mesurer au mythique Aguirre de Werner Herzog : la Patagonie y remplace l’Amazonie, mais y circule la même folie apportée par des conquistadors avides de conquérir un désert en y massacrant ses populations autochtones. Mais là où Herzog cherchait le trip psychédélique sous acide, Lisandro Alonso, fidèle à son cinéma, choisit plutôt le rêve sous valium. Ne lésinant pas sur les coquetteries stylistiques — un écran 4/3 aux bords arrondis comme un vieux diaporama — et laissant durer jusqu’à l’épuisement ses plans, il fait littéralement pédaler son film dans le vide pour le ravissement ébahi des critiques français — cf. les réactions hystériques à Cannes. Le plus curieux, c’est de constater à quel point Alonso se contrefout de ce qu’il met dans ses cadres ; ce qui l’intéresse, c’est uniquement le discours qu’on pourra y apposer, dans un réflexe pas très éloigné de certains artistes contemporains. Rien ne le démontre mieux que la présence, irréelle, de Viggo Mortensen en capitaine danois traversant le désert pour retrouver sa fille, qu’il a tenté de protéger des dangers alentours mais aussi de son pr

Continuer à lire

Lost River

ECRANS | Après un petit tour en salle de montage, le premier long de Ryan Gosling arrive sur les écrans dans une version sensiblement plus digeste que celle vue à Cannes. Et s’avère un objet singulier, dont la poésie noire se distille au gré de ses fulgurances visuelles. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 7 avril 2015

Lost River

À Cannes, ce premier long métrage de Ryan Gosling nous était tombé des yeux. Le hiatus entre une narration bordélique et l’envie flagrante de copier ses modèles tel un étudiant d’art passant sa journée au Louvre, donnaient à Lost River une dimension à la fois prétentieuse et vaine. À peine pouvait-on décerner à son chef opérateur, le brillant Benoît Debie, un satisfecit pour avoir créé une matière visuelle parfois fulgurante. Probablement refroidi par l’accueil glacial réservé au film, Gosling est donc retourné en salle de montage pour mettre un peu d’ordre dans ce foutoir et enlever dix-sept minutes qui ne manquent pas, loin de là, à la version définitive. On cerne donc enfin son propos qui, à défaut d’être particulièrement novateur, a maintenant le mérite de la clarté : un adolescent, Bones — référence sans doute au bouquin de Russell Banks — traîne dans les ruines industrielles de Detroit à la recherche de tuyaux en cuivre qu’il revend pour se faire un peu d’argent de poche. Sa mère — la rousse Christina Hendricks, échappée de Mad Men — se voit proposer par un patron de club lubrique de devenir danseuse dans un cabaret macabre e

Continuer à lire

L'Œil du Petit Bulletin #2

ECRANS | Chaque mois, Le Petit Bulletin vous propose ses coups de cœur cinéma des semaines à venir en vidéo. Au sommaire ce (...)

Christophe Chabert | Mercredi 7 janvier 2015

L'Œil du Petit Bulletin #2

Chaque mois, Le Petit Bulletin vous propose ses coups de cœur cinéma des semaines à venir en vidéo. Au sommaire ce mois-ci : • Hard day de Kim Seong-hun • Loin des hommes de David Oelhoffen • Bébé Tigre de Cyprien Vial • Imitation game de Morten Tyldum

Continuer à lire

Rentrée ciné 2015 : l’Amérique au firmament…

ECRANS | Les saisons se suivent et ne se ressemblent pas : de janvier à juin, c’est le retour des super auteurs du cinéma américain avec des films qu’on dira, par euphémisme, excitants. À l’ombre de ces mastodontes vrombissants, une poignée de cinéastes d’ici devraient leur donner le change. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 6 janvier 2015

Rentrée ciné 2015 : l’Amérique au firmament…

Les Wachowski, Eastwood, Gonzalez Iñarritu, Paul Thomas Anderson, Michael Mann, Tim Burton, George Miller, à qui on ajouterait bien James Wan et Josh Whedon : le premier semestre 2015 se pose en miroir inversé du dernier semestre 2014. Fini le renouvellement générationnel, les cinéastes du monde entier qui arrivent à une forme de maturité créative, les francs-tireurs décidés à faire trembler le cinoche mainstream ou son frère jumeau, le world cinéma… Certes, il y en aura quelques-uns d’ici à fin mai ; mais ce sont bien les super-auteurs américains qui risquent de faire la pluie et le beau temps sur l’actualité cinématographique d’ici là. Après un mois de janvier en forme de tour de chauffe, ce sont donc Larry et Lana Wachowski qui ouvrent le bal avec leur Jupiter ascending le 4 février — que son distributeur français a, de manière particulièrement débile, rebaptisé Jupiter : le destin de l’univers. Après la fresque spatio-temporelle de Cloud Atlas, génial puzzle d’une ambition folle, les Wachowski s’envoient en l

Continuer à lire

Hippocrate

ECRANS | Dans une séquence élégamment distanciée, les personnages d’Hippocrate, tous médecins ou infirmiers, internes, externes ou chefs de service, se retrouvent (...)

Christophe Chabert | Mercredi 3 septembre 2014

Hippocrate

Dans une séquence élégamment distanciée, les personnages d’Hippocrate, tous médecins ou infirmiers, internes, externes ou chefs de service, se retrouvent devant un poste de télé diffusant un épisode de Dr House, dont ils commentent les incohérences. Manière pour Thomas Lilti, lui-même médecin de formation, de marquer le fossé entre son approche, volontiers réaliste et dépourvue de toute tentation iconique, et celle des séries médicales américaines, en quête de héros bigger than life et d’intrigues compliquées. Pourtant, la structure d’Hippocrate est bien celle, très américaine, d’un buddy movie : entre l’interne Benjamin, en stage dans le service de son père, et le médecin algérien «FFI» (Faisant Fonction d’Interne) Abdel, c’est un long processus de domestication, de malentendus et de fraternisation qui s’installe. Cette amitié complexe se noue autour de deux cas : celui d’un SDF alcoolique, mort suite à une négligence de Benjamin camouflée par sa hiérarchie, et celui d’une vieille dame en phase terminale d’un cancer, pour laquelle Abdel va outrepasser ses prérogatives, refusant l’acharnement thérapeutique. C’est cette alliance entre l

Continuer à lire

Gare du Nord

ECRANS | Claire Simon tente une radiographie à la fois sociologique et romanesque de la gare du nord avec ce film choral qui mélange documentaire et fiction. Hélas, ni le dialogue trop écrit, ni les récits inventés ne sont à la hauteur de la parole réelle et des vies rencontrées… Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 4 septembre 2013

Gare du Nord

Pensant probablement le naturalisme en bout de course pour raconter le monde contemporain, deux réalisatrices tentent en cette rentrée de faire se croiser réalité documentaire et fiction intime. Si Justine Triet avec sa Bataille de Solférino s’en tire grâce à l’élan vital débraillé qui irrigue sa fiction, le dispositif de Gare du Nord échoue à hisser le romanesque à la hauteur de la réalité. Il y a d’abord un prétexte très artificiel véhiculé par le personnage de Reda Kateb, étudiant en sociologie faisant une thèse sur la gare du Nord comme «place du village global», justification scénaristique facile pour le montrer abordant commerçants et usagers. Ensuite, la structure chorale du film, avec ses trois histoires entremêlées — une femme malade tombe amoureuse d’un homme plus jeune qu’elle, un père cherche sa fille fugueuse, une agent immobilière ne supporte pas d’être séparée de son mari et de ses enfants — paraît là aussi dictée par une intention trop appuyée, celle de faire se croiser dans un microcosme à la fois unique et globalisé des destins singuliers. Que Claire Simon ait recours à un procédé devenu éculé pour souligner une idée déjà mart

Continuer à lire