Imitation game

ECRANS | Encore une bio filmée ? Encore un film à oscars ? Certes, mais Morten Tyldum réussit à faire de la vie d’Alan Turing, mathématicien génial, inventeur de l’ordinateur, artisan de la défaite des nazis contre l’Angleterre et homosexuel dans le placard un surprenant puzzle à la Citizen Kane. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 26 janvier 2015

En 1940, Alan Turing incorpore une équipe de mathématiciens réunis par les services secrets britanniques afin de décoder le langage utilisé par les nazis pour envoyer des messages informant des positions anglaises. Les méthodes de Turing le mettent en porte-à-faux avec ses collègues : il s'isole et commence à bricoler une machine complexe et coûteuse, tout en tentant de convaincre le ministre de la défense de financer son projet avant-gardiste.

Le film de Morten Tyldum — cinéaste norvégien dont les œuvres précédentes n'ont même pas eu droit à une sortie en salles chez nous — ne commence pourtant pas ici, mais quelques années après. Turing est arrêté par la police et interrogé sur ses activités qui, secret défense oblige, ont été effacées par l'administration. Et, régulièrement, le film plonge dans son passé : élève introverti, il avait noué une amitié forte avec un autre jeune garçon, Christopher. Ce puzzle narratif, directement emprunté à Citizen Kane, va faire apparaître le Rosebud de Turing, qui n'est pas tant son homosexualité, rapidement révélée, que ce qui a fait tenir ensemble toutes les pièces de son existence.

Citizen Turing

Qu'on se le dise : Imitiation game est un parfait film à oscars, dont il reprend toutes les conventions. Un grand sujet — et même plusieurs — une histoire vraie, une mise en scène très sage et un acteur principal en pleine performance ; sur ce dernier point, cependant, il faut reconnaître que Benedict Cumberbatch, comme Matthew MacConaughey dans Dallas Buyers club l'an dernier, livre autant un précipité de son jeu qu'une quête de dépassement cherchant l'épate. Il est de fait formidable, toujours juste dans sa représentation du premier geek de l'histoire.

Mais le film a d'autres qualités, notamment les dialogues vifs, enlevés et assez drôles de la première heure — les choses deviennent plus sérieuses ensuite — et cette construction dramatique audacieuse où le triomphe de Turing est mis en parallèle avec sa chute tragique. Tyldum ne se prive pas de signaler que Turing est aussi l'inventeur d'un test qui permet de savoir si l'on est en face d'un être humain ou d'une machine — celui qu'on utilise pour pister les réplicants dans Blade Runner. Mais la machine de Turing est en fait très humaine et la dissimulation de sa sexualité le conduit à se désincarner, sinon à disparaître. C'est ce genre de paradoxes qui place Imitation game un cran au-dessus du lot en matière de biopic oscarisable.

Imitation game
De Morten Tyldum (Ang-ÉU, 1h54) avec Benedict Cumberbatch, Keira Knightley, Mark Strong…


Imitation game

De Morten Tyldum (Angl-EU, 1h55) avec Benedict Cumberbatch, Keira Knightley...

De Morten Tyldum (Angl-EU, 1h55) avec Benedict Cumberbatch, Keira Knightley...

voir la fiche du film


1940 : Alan Turing, mathématicien, cryptologue, est chargé par le gouvernement Britannique de percer le secret de la célèbre machine de cryptage allemande Enigma, réputée inviolable.


entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

"1917" : La guerre, et ce qui s’ensuivit

Le film du mois | En un plan-séquence (ou presque) Sam Mendes plonge dans les entrailles de la 1ère Guerre mondiale pour restituer un concentré d’abominations. Éloge d’une démarche sensée fixant barbarie et mort en face, à l’heure où le virtuel tend à minorer les impacts des guerres…

Vincent Raymond | Mercredi 8 janvier 2020

1917, dans les tranchées de France. Deux caporaux britanniques sont dépêchés par un général pour transmettre au-delà des lignes ennemies un ordre d’annulation d’assaut afin d’éviter un piège tendu par les Allemands. Une mission suicide dont l’enjeu est la vie de 1600 hommes… Depuis que le monde est monde, l’Humanité semble avoir pour ambition principale de se faire la guerre — Kubrick ne marque-t-il pas l’éveil de notre espèce à “l’intelligence“ par l’usage d’une arme dans 2001 : l’Odyssée de l’espace ? Et quand elle ne se la fait pas, elle se raconte des histoires de guerre. Ainsi, les premiers grands textes (re)connus comme tels sont-ils des récits épiques tels que L’Iliade et L’Odyssée ayant pour toile de fond le conflit troyen. À la guerre comme à la guerre Si la pulsion belliciste n’a pas quitté les tréfonds des âmes, comme un rapide examen géopolitique mondial permet de le vérifier, la narration littéraire occidentale a quant à elle suivi une inflexion consécutive aux traumatismes hérités des deux conflits mondiaux. Art plus jeune et régi par d’autres impératifs — celui de servir d’instrument de co

Continuer à lire

L'Œil du Petit Bulletin #2

ECRANS | Chaque mois, Le Petit Bulletin vous propose ses coups de cœur cinéma des semaines à venir en vidéo. Au sommaire ce (...)

Christophe Chabert | Mercredi 7 janvier 2015

L'Œil du Petit Bulletin #2

Chaque mois, Le Petit Bulletin vous propose ses coups de cœur cinéma des semaines à venir en vidéo. Au sommaire ce mois-ci : • Hard day de Kim Seong-hun • Loin des hommes de David Oelhoffen • Bébé Tigre de Cyprien Vial • Imitation game de Morten Tyldum

Continuer à lire

A hard month

ECRANS | Pas grand chose à se mettre sous la dent en ce mois de janvier cinématographique… En attendant les locomotives américaines de février, conseillons un polar sud-coréen, une machine à oscars plutôt sophistiquée et… un téléfilm enfin à sa mesure sur grand écran ! Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 6 janvier 2015

A hard month

C’est la rentrée, mais c’est encore vent calme dans les salles de cinéma… Les déceptions sont légions (les ratages Beauvois et Egoyan ou les arnaques Les Nouveaux sauvages et Foxcatcher) et les vrais grands films sont déjà sortis (Whiplash, La Terre éphémère ou l’incroyable polar de J. C. Chandor, A most violent year). Du coup, il faut un peu de curiosité pour dénicher les bonnes surprises de janvier. À commencer par Hard day de Kim Song-hun (7 janvier) qui, sans fondamentalement renouveler le genre du thriller sud-coréen, y apporte une délectable perversité. Suivant les tribulations d’un flic corrompu sur lequel tombe une pluie de tuiles qu’il tente tant bien que mal d’éviter, le film ose aller au bout de son mélange des genres, toujours à la limite du cartoon live, to

Continuer à lire

The Ryan initiative

ECRANS | De et avec Kenneth Branagh (ÉU, 1h45) avec Chris Pine, Keira Knightley…

Christophe Chabert | Lundi 27 janvier 2014

The Ryan initiative

Drôle d’idée que de "ressusciter" l’espion Jack Ryan, figure littéraire so guerre froide inventée par Tom Clancy, transcendée par MacTiernan dans À la poursuite d’octobre rouge avant de se vautrer dans une série de films très à droite sous les traits d’Harrison Ford. Plus étrange encore : confier les commandes de ce blockbuster à Kenneth Branagh, dont les motivations sont ici encore plus troubles que dans son précédent Thor, qui avait au moins le mérite de chercher une inspiration shakespearienne chez son super-héros. De la mise à jour contemporaine — Ryan naît en tant qu’espion sur les cendres du World Trade Center et dans les combats en Afghanistan — à la romance vaudevillesque entre lui et une médecin plutôt mal incarnée par Keira Knightley, rien ne prend, et la mise en scène, malgré l’élégant travail chromatique conduit par le chef opérateur Haris Zambarloukos, ne sait jamais quel style adopté. Film d’espionnage à l’ancienne ? Film d’action post-Greengrass ? Le montage, maladroit, achève de mixer hystériquement toutes ces options, et Branagh, à défaut de trouver sa voie derrière la caméra, se venge devant en jouant le méchant Russe avec une théâtral

Continuer à lire

Le Hobbit : La Désolation de Smaug

ECRANS | Ce deuxième épisode retrouve les défauts d’Un voyage inattendu, même si Peter Jackson a soigné et densifié en péripéties son spectacle, seul véritable carte dans sa manche pour faire oublier qu’au regard de la première trilogie, ce Hobbit fait figure de série télé sur grand écran. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 11 décembre 2013

Le Hobbit : La Désolation de Smaug

Tout d’abord, la sortie de ce deuxième volet du Hobbit donne lieu à une surenchère technologique quant à sa diffusion, si bien qu’entre la 2D, la 3D, l’IMAX, le HFR, le Dolby Atmos et ce truc tellement XXe siècle qu’est la VO, il y a presque autant de versions du film que de cinémas qui le projettent — quoique certains les diffusent toutes, sait-on jamais, faudrait pas perdre un spectateur potentiel et sa carte illimitée.… Cela pourrait être purement anecdotique, mais cela en dit long aussi sur le statut même de cette nouvelle trilogie tirée de Tolkien : elle semble chercher à compenser par de la nouveauté technique son évidente infériorité thématique par rapport au Seigneur des anneaux, comme un petit frère qui voudrait à tout prix se hisser sur les épaules de son aîné. Rien n’y fait pourtant, et même si les efforts de Jackson sont louables pour inverser les carences manifestes d’Un voyage inattendu, La Désolation de Smaug ne tient pas la comparaison avec Les Deux tours, l’opus ma

Continuer à lire

Star Trek : Into Darkness

ECRANS | J. J. Abrams fait encore mieux que le premier volet avec ce nouveau Star Trek, blockbuster autoroute sans temps morts, qui ne cherche pas à être autre chose que ce qu’il est : un morceau de mythologie transformé en récit survolté et spectaculaire. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 14 juin 2013

Star Trek : Into Darkness

Nouvelle mission pour le capitaine Kirk et le Docteur Spock : venir en aide à une peuplade primitive menacée d’extinction par un volcan en éruption. Tandis que Kirk cavale sur terre pour rejoindre l’Enterprise, Spock se téléporte au cœur du volcan pour y placer une bombe qui viendra l’éteindre. Dans le crescendo des dix premières minutes d’Into darkness se joue déjà toute la virtuosité de J. J. Abrams : chaque personnage porte son enjeu, et leurs interactions créent une multitude de conflits qu’il faut résoudre. Spock, le Vulcain garant de la règle et de son strict respect, se heurte à Kirk pour qui la réussite d’une mission et la préservation de son équipe vont de pair. Tout cela est raconté avec une myriade de péripéties, de l’action et un suspens constant, sans parler d’une 3D maîtrisée — on me souffle que la version IMAX est encore plus impressionnante — et d’une remarquable direction artistique — la flore est rougeoyante, les indigènes ont la peau blanche comme du plâtre écaillé et les yeux noirs sans pupille. Mais il y a plus : ce peuple vit encore dans la vénération d’idoles archaïques, représentées sur un parchemin que l’on déplie comme on dressait un an

Continuer à lire