American Sniper

ECRANS | En retraçant l’histoire de Chris Kyle, le sniper le plus redoutable de toute l’histoire américaine, Clint Eastwood signe un film de guerre implacable où la mise en scène, aussi spectaculaire qu’aride, crée la dialectique si chère au cinéaste pour rendre la complexité de ce héros ambigu. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 3 mars 2015

Photo : Ph : KEITH BERNSTEIN © ©2014 VILLAGE ROADSHOW FILMS (BVI) LIMITED, WARNER BROS. ENTERTAINMENT INC. AND RATPAC-DUNE ENTERTAINMENT LLC


«Tu es un redneck» dit sa future femme à Chris Kyle — massif et impressionnant Bradley Cooper — lors de leur première rencontre. «Non, je suis Texan» lui répond-il. Et il précise : «Les Texans montent sur des chevaux, les rednecks se montent entre eux». Avec cette (rare) respiration au milieu de la tension qui règne dans American Sniper, Clint Eastwood met déjà les choses au clair sur son personnage : Chris Kyle est un pur produit de l'americana sudiste, élevé dans le culte de la Bible (qu'il transporte avec lui mais qu'il n'ouvre et ne lit jamais), des armes (son père lui apprend, tout jeune, à chasser) et de la Patrie. Il semble n'avoir aucune vie intérieure, suivant un autre précepte édité par son paternel : il ne sera ni une brebis, ni un loup, mais un chien de berger, veillant presque par instinct sur les siens (sa famille d'abord, ses compagnons d'arme ensuite). Or, une fois engagé sur le terrain irakien en tant que sniper d'élite au sein des Navy SEALs, Kyle va faire l'expérience de ce trouble, même si sa carapace de machine de guerre texane ne se fissure pas si facilement.

Sniper pas sans reproche

En définitive, c'est bien le regard de Eastwood qui, progressivement, fait apparaître cette fêlure. Le premier sang versé par Kyle est celui d'une femme et d'un enfant : choix difficile sur le moment, décisif pour la suite, et séquence magistrale où se joue le double mouvement d'American Sniper. D'un côté, le suspense — Tirera ? Tirera pas ? — de l'autre, le moment où la caméra s'attarde longuement sur le visage de Kyle, comme si elle traquait le tremblement intime qui va ébranler ce héros ambivalent. Admirable, la mise en scène permet au film d'être à la fois un incroyable film de guerre, implacable, d'une densité d'autant plus spectaculaire qu'Eastwood travaille avec une grammaire classique, des plans précis et un découpage sobre, et une méditation sur la vie d'un soldat dont la «mission», au départ claire, devient de plus en plus brouillée.

La plus belle idée reste ce double syrien de Kyle, sniper lui aussi, ancien champion olympique de tir, «héros» à sa manière devenu, du point de vue américain, un ennemi diabolique. Eastwood réfléchit depuis longtemps à cette dialectique de l'héroïsme, toujours réversible, différente selon qu'on l'aborde d'un point de vue patriotique ou individuel. American Sniper vient nourrir magnifiquement cette réflexion, Kyle refusant cette étiquette que tous, soldats comme citoyens, lui accoleront jusqu'au bout. Eastwood fait de même : passées les trompettes finales, le générique défile dans un silence oppressant, et c'est cet hommage-là, pas l'officiel, qui dit le mieux la position du cinéaste.

American Sniper
De Clint Eastwood (ÉU, 2h12) avec Bradley Cooper, Sienna Miller…


American sniper

De Clint Eastwood (ÉU, 2h12) avec Bradley Cooper, Sienna Miller, Luke Grimes...

De Clint Eastwood (ÉU, 2h12) avec Bradley Cooper, Sienna Miller, Luke Grimes...

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Tireur d'élite des Navy SEAL, Chris Kyle est envoyé en Irak dans un seul but : protéger ses camarades. Sa précision chirurgicale sauve d'innombrables vies humaines sur le champ de bataille et, tandis que les récits de ses exploits se multiplient, il décroche le surnom de "La Légende". Cependant, sa réputation se propage au-delà des lignes ennemies, si bien que sa tête est mise à prix et qu'il devient une cible privilégiée des insurgés.


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Le riffs du Neal

Blues | Le blues sera prochainement célébré d'une bien belle manière au Château du Rozier, avec un double programme qui combine cinéma documentaire et musique live sous les riffs de l'Américain Neil Black.

Niko Rodamel | Mardi 5 février 2019

Le riffs du Neal

Depuis l'invention des Frères Lumières, cinéma et musique ont tissé un lien étroit, l'image et le son se mariant le plus souvent pour le meilleur. Des bandes originales aux documentaires musicaux et autres biopics, en passant par les scopitones puis les clips, le septième art a visiblement toujours su se nourrir de la puissance évocatrice du cinéma. De la même manière, les musiciens ont à leur tour rapidement compris et utilisé la puissance de l'image pour packager leurs compositions dans les médias audiovisuels, quels qu'ils soient. Et lorsque des cinéastes se penchent plus précisément sur l'histoire d'un courant musical, la chose prend alors une tournure encore plus particulière. En matière de blues, on pense bien sûr l'excellente série de sept films produite par Martin Scorsese en 2003, The blues, faisant appel à quelques grands réalisateurs comme Wim Wenders ou Clint Eastwood. Faut-il le rappeler, remonter aux sources du blues c'est aussi retracer le cours de l'Histoire, depuis l'Afrique jusqu'aux USA, celle d'un peuple noir déporté puis exploité, trouvant refuge dans les accords plaintifs d'une musique qui enfantera sans péridurale le jazz et le rock. Black is ba

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"Sully" : ici la tour de contrôle ; à l’eau l’avion ?

ECRANS | Un film de Clint Eastwood (E-U, 1h36) avec Tom Hanks, Aaron Eckhart, Laura Linney…

Vincent Raymond | Jeudi 8 décembre 2016

Eastwood a-t-il résolu de se momifier en aède de la geste étasunienne contemporaine ? Alors, autant qu’il s’intéresse à cette belle figure du pilote Chesley “Sully” Sullenberger, plutôt qu’à Chris Kyle, sujet de son précédent opus American Sniper (2014). Pour la simple raison que le premier a sauvé les 155 vies de son avion sur le point de s’abîmer en le posant sur la rivière Hudson ; le second ayant gagné sa notoriété en flinguant des ennemis. Mais si ces deux personnages sont considérés par leurs concitoyens comme des héros équivalents malgré leurs mérites opposés, Sully a fait l’objet d’un traitement particulièrement inique : on l’a accusé d’avoir agi de manière irréfléchie et périlleuse. Voilà ce qui a dû titiller Clint, prompt à défendre façon Capra l’honnête homme contre une machine juridico-financière en quête de responsable. Eastwood/Hanks, c’est l’alliance de deux Amériques idéologiquement contradictoires, partageant pourtant des valeurs humaines fondamentales ainsi qu’une foi d’enfant dans la Constitution ; une naïveté faisant que le bon verra tous ses mérites reconnus. Pas forcément ici-ba

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Joy

ECRANS | De David O. Russell (ÉU, 2h05) avec Jennifer Lawrence, Robert De Niro, Bradley Cooper…

Vincent Raymond | Mercredi 23 décembre 2015

Joy

David O. Russell donne l’impression de n’avoir dans sa besace qu’une quantité réduite d’ingrédients, et de les recombiner d’une manière (presque) différente à chaque film. On est ainsi assuré de se retrouver devant, au choix : un biopic se déroulant durant les années 1970-80 / une histoire située dans un quartier populaire / une distribution intégrant Jennifer Lawrence, Robert De Niro ou Bradley Cooper. Triple combo magique avec Joy, qui reprend la success story de Joy Mangano, inventeuse (féminisons ce mot) d’un balai auto-essorant ayant débuté dans la misère, tout en alignant les interprètes de Happiness Therapy (2012) ! Sorti juste à temps pour être éligible aux Oscar — dont le calendrier semble désormais dicter la carrière de Russell — Joy met du temps à trouver son rythme et surtout sa forme. Certes, l’on perçoit l’envie de brosser de manière dynamique et alternative le chemin empli de ronces et de chausse-trappes qui mène à la réussite, mais Russell patine en tentant de croiser des destins et des trajectoires autour de son héroïne : n’est pas Paul Thomas Anderson qui veut. C’est quand son personnage est débar

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Rentrée ciné 2015 : l’Amérique au firmament…

ECRANS | Les saisons se suivent et ne se ressemblent pas : de janvier à juin, c’est le retour des super auteurs du cinéma américain avec des films qu’on dira, par euphémisme, excitants. À l’ombre de ces mastodontes vrombissants, une poignée de cinéastes d’ici devraient leur donner le change. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 6 janvier 2015

Rentrée ciné 2015 : l’Amérique au firmament…

Les Wachowski, Eastwood, Gonzalez Iñarritu, Paul Thomas Anderson, Michael Mann, Tim Burton, George Miller, à qui on ajouterait bien James Wan et Josh Whedon : le premier semestre 2015 se pose en miroir inversé du dernier semestre 2014. Fini le renouvellement générationnel, les cinéastes du monde entier qui arrivent à une forme de maturité créative, les francs-tireurs décidés à faire trembler le cinoche mainstream ou son frère jumeau, le world cinéma… Certes, il y en aura quelques-uns d’ici à fin mai ; mais ce sont bien les super-auteurs américains qui risquent de faire la pluie et le beau temps sur l’actualité cinématographique d’ici là. Après un mois de janvier en forme de tour de chauffe, ce sont donc Larry et Lana Wachowski qui ouvrent le bal avec leur Jupiter ascending le 4 février — que son distributeur français a, de manière particulièrement débile, rebaptisé Jupiter : le destin de l’univers. Après la fresque spatio-temporelle de Cloud Atlas, génial puzzle d’une ambition folle, les Wachowski s’envoient en l

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The Place beyond the pines

ECRANS | Après «Blue valentine», Derek Cianfrance retrouve Ryan Gosling pour un ambitieux triptyque cherchant à ranimer la flamme d’un certain cinéma américain des années 70 tout en en pistant l’héritage dans l’indépendance contemporaine. Pas toujours à la hauteur, mais toutefois passionnant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 19 mars 2013

The Place beyond the pines

The Place beyond the pines est un geste inattendu de la part de Derek Cianfrance. Un peu plus de deux ans après Blue Valentine qu’il avait, rappelons-le, mis près d’une décennie à accoucher, le voilà qui passe un sacré braquet et propose une œuvre éminemment romanesque, à la construction extrêmement ambitieuse et, de fait, très éloignée de son film précédent. Car quelle que soit l’affection que l’on ressentait pour Blue Valentine, celui-ci valait surtout pour la complicité entre ses deux comédiens, Michelle Williams et Ryan Gosling, et par le petit parfum arty qui se dégageait de ce mélodrame dans le fond très calibré Sundance. Gosling est à nouveau le «héros» de The Place beyond the pines, Luke, et son arrivée à l’écran rappelle celle de Mickey Rourke dans The Wrestler : un long plan séquence en caméra portée qui l’escorte de dos d’une caravane vers un chapiteau où ce motard casse-cou effectue une cascade dangereuse en tournant dans une cage sphérique avec trois autres motos vrombissantes. Ce naturalisme objectif à la Dardenne, nappé d’un spleen très

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Happiness therapy

ECRANS | Des personnages borderline et hystériques dans une comédie romantique dont la mise en scène s’autorise à son tour toutes les hystéries visuelles : David O’Russell fait dans le pléonasme et l’emphase cinématographique pour camoufler sa progressive absorption par la norme hollywoodienne. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 29 janvier 2013

Happiness therapy

Pat Solotano est bizarre. Il faut dire qu’il a sauvagement tabassé l’amant de sa femme quand il les a découverts nus sous la douche en rentrant de son boulot. Complètement cinglé selon les uns, temporairement perturbé selon les autres, en voie de rémission selon lui-même, on lui donne une chance de sortir de l’asile où il a atterri pour échapper à la prison, et le voilà revenu chez ses parents. Eux aussi sont un peu bizarres : la mère est surprotectrice, le père est bourré de tocs. Même ses amis sont bizarres, à leur façon : un couple très dépareillé qui ne trouve son équilibre qu’en ravalant ses frustrations, et une jeune veuve devenue nymphomane et obsédée par l’idée de réussir un concours de danse. Pour ceux qui ne le sauraient pas, David O’Russell est aussi un type bizarre : à l’époque de son manifeste cinématographique hermétique (J’© Huckabees), il donnait ses interviews pieds nus et dans une sorte de transe méditative. Happiness therapy cherche à faire de cette bizarrerie généralisée matière à un renouveau de la comédie romantique. Les personnages y chercheraient une forme d’équilibre par le chaos psychologique ambiant, et les codes les plus attendus du

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