Manos sucias

ECRANS | Sous l’égide de Spike Lee, un premier film signé Josef Wladyka qui évite tous les écueils du "world cinema", concentré sur la tension de sa situation et le regard, violent et cruel, qu’il porte sur le sort des noirs en Colombie. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 2 juin 2015

Du Mexique au Brésil en passant par le Chili et surtout l'Argentine, territoire précurseur, il se passe définitivement quelque chose du côté de l'Amérique latine, où chaque année des cinéastes éclosent à la faveur de films forts, originaux et souvent décomplexés par rapport aux règles du "world cinema". Manos sucias en est un parfait exemple et la Colombie, d'où il vient, est sans doute le prochain pays à surveiller de près – à Cannes, pas moins de quatre films colombiens étaient visibles dans les diverses sélections.

Si Josef Wladyka impose son sujet (la manière dont les noirs sont les perdants désignés de la société colombienne) approuvé au générique par un « Spike Lee présente », il sait surtout bâtir une histoire à la tension tenue de bout en bout : au port de Buenaventura, deux hommes embarquent sur un bateau de pèche pour transporter en toute illégalité une torpille. Ils sont frères, mais ne se sont pas vus depuis longtemps : alors que l'aîné a perdu ses illusions à force de trafics mafieux et dangereux, le cadet, lui, effectue ici sa première mission, espérant ainsi sortir de sa condition misérable et offrir une vie moins pourrie à sa femme et à son tout jeune enfant.

Apartheid colombien

Wladyka ne cache rien du racisme terrible qui gangrène la Colombie, un Apartheid qui ne dit pas son nom mais que les personnages résument régulièrement par cette phrase : « Il n'y a pas de noirs à Bogota. » Le film déploie son discours sans transiger avec l'efficacité de son intrigue : il s'agit d'éviter tout ce qui pourrait compromettre la réussite du convoyage, que ce soit un troisième larron, blanc, armé et méprisant, les patrouilles de police ou des miliciens armés qui sillonnent sur un chariot une voie de chemin de fer abandonnée.

La caméra de Wladyka est toujours extrêmement mobile, concentrée sur l'action, le cinéaste allant jusqu'à immerger une go-pro pour prendre la place de la torpille remorquée par l'embarcation. Cette mise en scène nerveuse accompagne la libération progressive d'une violence qui finit par remplir les dernières séquences de Manos sucias, atteignant tous les personnages, même celui qui a cherché à s'en préserver. Ici, les opprimés n'ont plus besoin d'oppresseur pour s'entretuer, l'illusion d'une richesse facilement acquise masquant le sacrifice auquel elle conduit : celle de l'innocence et de la justice.

Manos sucias
De Josef Wladyka (Colombie-ÉU, 1h24) avec Christian James Advincula, Jarlin Martinez…



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Une odeur de liberté sur les écrans

ECRANS | Au Brésil, en Colombie mais surtout sur un fleuve français descendu par le génial Bruno Podalydès, le cinéma ce mois-ci rêve d’évasion, champêtre, politique ou sociale. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 2 juin 2015

Une odeur de liberté sur les écrans

Partir à l’aventure et quitter une vie devenue routine : voilà le projet qui germe dans la tête de Michel, l’anti-héros incarné par Bruno Podalydès dans son nouveau film Comme un avion (10 juin). Il rêvait de piloter des avions mais, à cinquante ans, ce rêve a les ailes brisées. Or, qu’est-ce qu’un avion sans ailes ? Un kayak ! Ce qui pourrait n’être qu’une lubie de plus va devenir une réalité : il laisse sa femme sur la rive — Sandrine Kiberlain, lumineuse — pour descendre un fleuve avec un «matos» de pointe, source de gags hilarants pour ce citadin qui se pique de découvrir la vie sauvage. Tout cela finira en partie de campagne avec canotiers perchés (le tandem Vuillermoz / Brouté), aubergiste tentatrice (Agnès Jaoui) et jeune fille en fleur (Vimala Pons). Le film est aussi libre et euphorique que le parcours de son personnage, fourmillant d’idées formidables, renversant sans arrêt ses stéréotypes pour offrir un grand bain de bonheur avec un doigt de mélancolie. Podalydès retrouve ici la santé qui irriguait son génial Dieu seul me voit, et signe sans conteste la comédie française de l’année.

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