Le Garçon et la Bête

ECRANS | Encore trop peu connu en France, le réalisateur Mamoru Hosoda est bien parti pour faire sortir l’anime nippon de sa zone de confiance totoresque. Il le prouve encore une fois avec cette déclinaison de La Belle et la Bête…

Vincent Raymond | Mardi 5 janvier 2016

Photo : © DR


La mise en retrait de Miyazaki a du bon. Considéré un peu hâtivement en occident comme l'unique figure tutélaire de la japanimation, au détriment de son alter ego, l'immense Isao Takahata (l'auteur du Tombeau des lucioles, œuvre majeure du cinéma nippon), le vieux maître attirait trop les regards sur ses seules productions. Le paysage étant désormais libre de sa statue de Commandeur, les spectateurs n'auront plus l'impression de commettre un sacrilège en s'intéressant à la nouvelle génération, dont Mamoru Hosoda constitue un éminent représentant. Depuis La Traversée du Temps (2006), et surtout Summer Wars (2009) — que suivra Les Enfants loups (2012) — le réalisateur a imprimé une dynamique nouvelle à l'anime. Tout autant fasciné par les mondes parallèles peuplés de divinités que ses aînés, son ton plus rock n'amenuise en rien son sens de la narration poético-épique, pas plus qu'il ne modère ses ardeurs comiques et rabelaisiennes — en particulier dans le langage. Volontiers grossier, le dialogue dans Le Garçon et la Bête se révèle surtout en adéquation parfaite avec les mines hérissées de personnages passant leur temps à se hurler au museau et à se claquer le groin ! Il restitue sans hypocrisie la rugosité sympathique du milieu des combattants-gladiateurs dans lequel le héros, le jeune Ren, se trouve propulsé. Et où ce dernier s'affirme, développant ses qualités intérieures, apprenant à contenir sa part sauvage — lui, l'humain intégré dans un monde d'animaux anthropomorphes.

Les bonnes recettes de Mamoru Hosoda

Conte philosophique empruntant à la fois aux mythes traditionnels, à La Belle et la Bête, bien sûr, dans une version héroïco-grotesque, mais aussi aux récits initiatiques de chevalerie (de la même manière que la saga Star Wars ou les aventures de Spider-Man), le film de Hosoda raconte par évocations métaphoriques les phases tourmentées de la vie adolescente. Comme cette nécessité de se construire dans un univers transitoire débarrassé des verrous sociaux, avant d'accéder à une nouvelle forme, un nouvel état. Si le cinéma de Hosoda fascine autant, au-delà de ses méta-messages et de sa profonde cohérence, c'est aussi grâce à sa perfection et sa fluidité — à la différence d'un Keiishi Hara (Miss Hokusai) plus inégal, misant sur davantage sur l'idée dégagée, l'impression suscitée que sur le ressenti à travers l'effet artistique réalisé. Tout cela augure d'un futur alléchant dans l'animation japonaise…

Le Garçon et la Bête de Mamoru Hosoda (Jap., 1h58) Avec les voix (v.o.) de Koji Yakusho, Aoi Miyazaki, Shôta Sometani… (sortie le 13/01)

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Mamoru Hosoda : « Le temps que je passe avec mes enfants m’a inspiré »

Miraï, ma petite sœur | Cela fera bientôt vingt ans que Mamoru Hosoda a débuté sa carrière de cinéaste. Il n’a depuis cessé de livrer des œuvres d’envergure, le plaçant parmi les plus grands noms de la japanimation. Conversation à l’occasion de la sortie de son dernier-né, Miraï, ma petite sœur.

Vincent Raymond | Mardi 18 décembre 2018

Mamoru Hosoda : « Le temps que je passe avec mes enfants m’a inspiré »

Tirez-vous l’inspiration de Miraï de votre vécu de petit ou grand frère ? MH : En réalité, je suis un enfant unique : ce sont mes propres enfants qui ont servi de modèles. Quand ma fille est née, j’étais presque jaloux de mon fils car grâce à elle, il pouvait connaître une vie que je n’avais jamais connue. J’ai fait ce film pour imaginer ce que représente le fait d’avoir une petite sœur ou un petit frère. D’une certaine manière, c’est votre jalousie d’adulte que vous avez transposée et qui vous a inspiré… C’est le temps que je passe avec mes enfants qui m’a vraiment inspiré. Avant de devenir père, je croyais que les parents étaient des gens qui éduquaient, qui apprenaient aux enfants. Mais depuis, j’ai compris que c’était exactement l’inverse : ce sont eux qui m’apprennent plein de choses. Ils me permettent en plus de revivre ma propre enfance, l’époque où j’étais petit… Vous êtes donc à la fois dans le monde des grands et celui des petits. Justemen

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"Never-Ending Man" : Hayao Miyazaki : Demain, j’arrête (ou pas)

Documentaire | de Kaku Arakawa (Jap., 1h12) Avec Hayao Miyazaki, Toshio Suzuki, Yuhei Sakuragi…

Vincent Raymond | Dimanche 6 janvier 2019

En 2013, après plusieurs faux-départs, le cinéaste Hayao Miyazaki effectue l’annonce solennelle de sa retraite définitive. Peu dupe, Kaku Arakawa entreprend de le suivre et enregistre son incapacité à demeurer inactif : le fondateur des studios Ghibli se remet rapidement au travail… D’une insolente brièveté, ce documentaire tourné au plus près de Miyazaki — parfois sous son nez pendant qu’il déguste son bol de ramen — possède de nombreuses vertus. Dont celle de nous immiscer dans l’intimité du père de Totoro, révélant ses habitudes et ses manies (le port de la blouse, les cigarettes, les tressautements de jambes machinaux) d’un über perfectionniste conscient d’avoir, à l’instar d’un Cronos, dévoré ses enfants par crainte qu’il lui succèdent. On pourrait croire qu’il s’agit d’une charge contre un vieux maître reclus dans son égotisme et la certitude de son indépassable excellence ; or justement, Miyazaki ne cesse de s’ouvrir à la nouveauté (ici, à la 3D) et à la jeunesse. Et quand il ose avouer vouloir réaliser dans un premier temps un nouveau court métrage, Boro la chenille, c’est (aussi) p

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"Miraï, ma petite sœur" : La cadette de ses soucis

Animation | Ce futur classique, où un enfant unique apprend à aimer sa petite sœur nouvelle-née en voyageant dans le futur et le passé familial, comptera autant que Totoro ou Le Tombeau des Lucioles au panthéon de la japanimation, dont Mamoru Hosoda est l’indiscutable nouveau maître.

Vincent Raymond | Mardi 4 décembre 2018

Heureux petit bonhomme passionné par les trains, Kun voit d’un mauvais œil l’arrivée au foyer de sa petite sœur, Miraï, qui lui vole selon lui l’attention et l’affection de ses parents. Mais grâce à des “sauts dans le temps”, il comprendra à quel point cette nouvelle venue lui est précieuse… Où l’on découvre que le chef-d’œuvre nippon de décembre n’était pas celui que l’on attendait… même si l’on le soupçonnait un peu. La gentille histoire de famille de Kore-Eda aura du mal à rivaliser avec ce qui doit être désormais considéré comme LE film à montrer à tout enfant connaissant le *bonheur* d’accueillir un·e puîné·e. Par sa capacité à se mettre à la place d’un gamin chamboulé et à métaphoriser ses chagrins jaloux ; par sa force poétique comme sa richesse visuelle ou sa faculté à égrener les petits riens (tels que l’apprentissage du vélo) Miraï ma petite sœur touche à quelque chose d’universel. Cela en s’inscrivant pourtant dans un environnement on ne peut plus extrême-oriental : alors que beaucoup d’anime jouent par coutume une schizophrénique partition — où les personnages, dotés de

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Le Conte de la Princesse Kaguya

ECRANS | On le sait, les garçons naissent dans les choux et les filles dans les roses. Grâce au dernier film d’Isao Takahata, on apprend que les princesses, elles, (...)

Christophe Chabert | Mardi 24 juin 2014

Le Conte de la Princesse Kaguya

On le sait, les garçons naissent dans les choux et les filles dans les roses. Grâce au dernier film d’Isao Takahata, on apprend que les princesses, elles, naissent dans des bambous les soirs de pleine lune. Idée aussi fantastique qu’évidente à l’écran, que le réalisateur a tirée d’un récit fondateur de la littérature japonaise et qu’il a développée pour en faire un conte universel sur la condition féminine, sinon la condition humaine. Car cette princesse, qui grandit de manière surnaturelle, va être prise entre deux feux : ses aspirations et son destin. Ainsi, lors d’une des premières séquences, elle doit décider si elle suivra des enfants qui l’appellent «pousse de bambou» ou si elle rejoindra son père d’adoption qui l’a baptisée «Princesse» ; l’amitié du peuple et le désir de liberté d’un côté, l’ambition d’une vie d’exception que l’on projette sur sa progéniture de l’autre. C’est la deuxième option qui l’emporte, mais le dilemme est sans cesse redoublé sous de nouvelles formes dans le film, notamment lors de la valse des prétendants que la princesse "rebelle" (les points communs sont nombreux avec le chef-d’œuvre de Pixar) cherche à esquiver.

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Le Vent se lève

ECRANS | Pour ses adieux au cinéma, Hayao Miyazaki propose une fable ample, adulte et très personnelle mêlant histoire du Japon et envol romanesque pour dessiner un autoportrait en créateur aveuglé par sa passion. Magnifique. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 3 janvier 2014

Le Vent se lève

Ce n’est pas la première fois qu’Hayao Miyazaki annonce sa retraite cinématographique ; c’est même devenu un sujet de plaisanterie comme furent, en leur temps, les adieux des mythiques Compagnons de la chanson… Non seulement Le Vent se lève donne du crédit à ce départ longtemps reporté, mais il explique aussi en creux les tergiversations du maître. Le parcours de son protagoniste, Jiro, évoque ainsi métaphoriquement celui de Miyazaki lui-même : celui d’un homme mû par une passion si exclusive qu’elle lui fait passer à côté du monde et de la vie. Ainsi, dès son plus jeune âge, Jiro s’obsède pour l’aviation, ayant trouvé un mentor imaginaire en la personne de Giovanni Caproni, pionnier italien de la construction. Devenu ingénieur, il va tout faire pour donner au Japon des modèles dignes de ceux fabriqués en Europe, et notamment dans l’Allemagne hitlérienne. Car Le Vent se lève se déroule dans une période tumultueuse de l’Histoire japonaise que Miyazaki circonscrit à deux événements : le séisme qui dévaste la région de Kanto et la participation de son pays à la Deuxième Guerre Mondiale. Une dernière envolée Du premier, spectaculairement r

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La graine et les têtes de mule

ECRANS | Vacances scolaires = festival de cinéma jeune public. L’équation est simple et vérifiée par le festival Tête de mule au France, mais avec ce petit plus qui consiste à glisser dans la programmation des événements inattendus qui plairont aux petits comme aux grands. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 29 mars 2013

La graine et les têtes de mule

Le cinéma jeune public se portant comme un charme avec une créativité assez inouïe, que ce soit en Europe, aux États-Unis ou en Asie, il est normal que les festivals qui s’y consacrent puissent eux aussi afficher une réjouissante santé. Tête de mule, qui se tiendra du 20 avril au 5 mai au cinéma Le France, en témoigne, mais la qualité de sa riche programmation tient autant au panorama qu’il dresse de la production actuelle qu’à des événements encore plus audacieux, qui font sa marque et sa singularité. Niveau compétition, Tête de mule aligne le gratin du cinéma animé contemporain, que ce soit à travers les désormais incontournables programmes de courts métrages — on recommande particulièrement le très amusant Contes de la Taïga de Konstantin Bronzit — ou le chef-d’œuvre de Mamoru Hosoda, Les Enfants loups, Ame et Yuki. Sorti en août dernier, cette fable sur l’enfance, la culture et l’éducation, traitée avec un mélange de fantastique et de réalisme, a propulsé son auteur comme un des grands noms à suivre dans les années qui viennent, en tout cas comme un prétendant sérieux au trône du roi nippon M

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