"The Revenant" : Iñárritu et DiCaprio ont vu l'ourse

ECRANS | Délaissant comme Tarantino les déserts arides au profit des immensités glacées, Alejandro González Iñárritu poursuit sa résurrection cinématographique avec un ample western épique dans la digne lignée d’Arthur Penn et de Sydney Pollack. Un "survival" immersif et haletant mené par des comédiens au poil, dont le potentiellement oscarisé DiCaprio. Vincent Raymond

Vincent Raymond | Mardi 23 février 2016

Photo : © DR


Aux États-Unis, on excelle dans la culture de l'art du paradoxe. Le pays suit avec un mixte de répulsion et de plaisir la campagne pour l'investiture républicaine menée par Donald Trump, populiste démagogue, ouvertement xénophobe, avide de succéder au premier chef d'État noir de son Histoire ; au même moment, la société s'émeut de voir les membres de l'Académie des Oscars (présidée par l'Afro-Américaine Cheryl Boone Isaacs) s'entre-déchirer à qui mieux-mieux au sujet du manque de représentativité des minorités visibles parmi les candidats à la statuette. Au Texas et en Californie, une muraille-citadelle gardée a été érigée ces dernière années pour préserver le territoire de toute intrusion ; tandis qu'à Hollywood le cinéma sort de l'impasse en empruntant une diagonale mexicaine.

Issus de familles de classe moyenne ou supérieure, Guillermo del Toro, Alfonso Cuarón ou Alejandro González Iñárritu n'ont pas fui de misérables villages (tels que fantasmés par les conservateurs hostiles aux mouvements migratoires) pour profiter des avantages supposés du système étasunien et détruire sa culture (discours identitaire faisant florès un peu partout ces derniers temps). C'est même l'exact contraire qui s'est produit ; les "rednecks" doivent en manger leur Stetson – tant mieux !

Le retour du refoulé (à la frontière)

Car les réussites au box-office des films signés par Cuarón et Iñárritu bénéficient généreusement à l'industrie cinématographique et aux grands studios. Mieux : elles se doublent de triomphes artistiques très logiquement loués par la profession. Voyez Gravity (2013) et Birdman (2014) : deux projets éminemment conceptuels ; deux propositions combinant un usage insensé du plan-séquence à des fins autant (voire davantage) narratives que spectaculaires, qui ont valu à leurs réalisateurs d'être les derniers lauréats en date de l'Oscar. Deux œuvres, enfin, qui touchent à des thématiques attachées à la cosmogonie de l'Amérique ou à son inconscient (la conquête spatiale pour l'une, le foisonnement créatif de la scène théâtrale de Broadway pour l'autre), et qui prennent la forme de films catastrophe – leurs protagonistes étant plongés en plein chaos. The Revenant enfonce le clou en investissant le territoire mythologique des États-Unis et le genre lié à sa fondation : le western.

Héros thaumaturge, le Hugh Glass campé par Leonardo DiCaprio incarne un de ces modèles d'aventuriers obstinés dont la nation se réclame : un trompe-la-mort capable de surmonter tous les obstacles afin de faire valoir son bon droit. Et plus Glass semble progresser, paraissant près de faire entendre sa vérité, plus redoutables sont les périls qu'il a à affronter. Il y a une surenchère dans la dégradation de sa situation rappelant la trajectoire de l'astronaute naufragé de Gravity : les choses vont mal, il faut s'attendre à ce qu'elles empirent. Au-delà de l'imaginable. Car Iñárritu tient la promesse du spectaculaire inhérente au film d'action, en réussissant d'estomaquantes séquences d'action pure qui n'ont rien à envier aux effets 3D. Des phases décisives scandant le récit (l'attaque initiale du camp des trappeurs par les Indiens, le combat entre Glass et l'ours ainsi qu'une cavalcade vertigineuse) et rythmant les longues errances du miraculé, jusqu'à son duel avec Fitzgerald, rôle idéalement dévolu à un Tom Hardy ignoble, à son habitude. Privée d'un opposant de cette stature, la performance de Leo eût été, à coup sûr, moins remarquable.

Revenants multiples

Si le personnage de DiCaprio, pareil à une figure christique, traverse la glace et les embûches pour renaître à la vie, un autre revenant se trouve derrière la caméra : Iñárritu lui-même. Encensé à ses débuts avec Amour chiennes (2000) pour ses entrelacs d'histoires tressés en compagnie de Guillermo Arriaga, le cinéaste avait ensuite répliqué le procédé de façon mécanique, en l'amplifiant : choix de comédiens à la notoriété plus importante, décor à l'échelle grandissante. Résultat ? Une bouillie universaliste et esthétisante, se vidant de son contenu au fur et à mesure qu'elle se gorgeait de prétention – le summum fut atteint avec Babel (2007). Optant ensuite pour le détour en direction du misérabilisme magique dans le pathétique Biutiful (2010), Iñárritu semblait avoir épuisé toutes ses cartouches. Son revirement de Birdman a équivalu à une résurrection (pour lui comme pour Michael Keaton, au reste) : réalisateur sur le déclin, il s'est métamorphosé en auteur incontournable. De fait, The Revenant confirme son nouveau ton, ses nouvelles ambitions et sa maîtrise.

Outre la pluie de récompenses attendue, on espère que le succès de The Revenant permettra l'exhumation du Convoi sauvage (1971). Signée par Richard C. Sarafian, cette précédente adaptation de l'épopée d'Hugh Glass avait pour interprète principal Richard Harris. Le comédien sortait tout juste d'un triomphe personnel : Un homme nommé Cheval, une autre histoire d'Indiens, ces “native people” d'Amérique. En les rendant visibles et légitimes, en perpétuant leur mémoire, leur culture et leur cause là où beaucoup cherchaient à les oblitérer, le cinéma aura fait d'eux d'authentiques revenants. C'est là son ultime bienfait collatéral.

The Revenant d'Alejandro González Iñárritu (É.-U., 2h37) avec Leonardo DiCaprio, Tom Hardy, Domhnall Gleeson…


The Revenant

De Alejandro González Iñárritu (ÉU, 2h36) avec Leonardo DiCaprio, Tom Hardy...

De Alejandro González Iñárritu (ÉU, 2h36) avec Leonardo DiCaprio, Tom Hardy...

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Dans une Amérique profondément sauvage, Hugh Glass, un trappeur, est attaqué par un ours et grièvement blessé. Abandonné par ses équipiers, il est laissé pour mort. Mais Glass refuse de mourir.


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"Once Upon a Time… in Hollywood" : Quentin se fait son cinéma

ECRANS | Les coulisses de l’usine à rêves à la fin de l’ère des studios, entre petites histoires, faits divers authentique et projection fantasmée par Quentin Tarantino. Une fresque uchronique tenant de la friandise cinéphilique, mais qui s’égare parfois dans ses digressions.

Vincent Raymond | Mardi 20 août 2019

Hollywood, 1969. Rick Dalton, vedette sur le déclin d’une série TV, Cliff Booth, son cascadeur homme à tout faire ; leur voisine, la jeune comédienne Sharon Tate, épouse Polanski : trois destins parallèles et convergents dans une ville entre décors, faux-semblants et rêves brisés… Lors de l’une de ses venues au Festival Lumière, Quentin Tarantino avait concocté une sélection de films portant l’estampille 1970. Au-delà du nombre rond, cette année charnière marque en effet l’ancrage définitif du Nouvel Hollywood, l’irrésistible ascension de ses nouveaux moguls et l’inéluctable déclin des anciens nababs. Autant dire que le choix de 1969 pour situer cette semi-fiction est signifiant : il correspond à la fin d’un âge d’or — en tout cas idéalisé par ceux qui l’ont vécu a posteriori. Et à travers l’écran d’argent. Dans sa reconstitution appliquée, Tarantino est loin de tout repeindre en rose pailleté, même si la tentation est grande : le Hollywood de 1969 transpire de coolness ambiante, d’érotisme débridé, ruisselle de musiques indépassables — même les covers

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DiCaprio et l’Oscar : Attrape-moi si tu peux !

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Vincent Raymond | Lundi 29 février 2016

DiCaprio et l’Oscar : Attrape-moi si tu peux !

« Caramba, encore raté ! » C’est une phrase de ce goût que Iñárritu lâchera si, par malheur, Leonardo DiCaprio quittait bredouille le Dolby Théâtre à l’issue de la 88e cérémonie des Oscars. Régulièrement nommé depuis vingt-deux ans, le comédien semble frappé par une malédiction semblable à celle de Peter O’Toole et Kirk Douglas, jamais récipiendaires de la fameuse statuette malgré de multiples citations — obligeant l’Académie, embarrassée, à leur décerner un trophée d’honneur. Pour Leo, la série noire commence en 1994 par un second rôle dans Gilbert Grape : trop tendre du haut de ses 19 printemps, il ne fait pas le poids face au buriné Tommy Lee Jones qui emporte la mise avec Le Fugitif. Ignoré par la profession l’année de Titanic (à contrario de Kate Winslet, qui était en compétition), il revient en lice en 2005 porté par les ailes de l’Aviator de Scorsese ; mais les votants n’ont d’yeux cette année-là que pour Jamie Foxx dans Ray. Transformé en aventurier africain pour Blood Diamond en 2007, il est surclassé par Forest Whitaker qui ava

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Vincent Raymond | Mardi 2 février 2016

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Legend

ECRANS | Célèbre pour son commandement bicéphale, le gang londonien des frères Kray donne à Tom Hardy l’occasion de faire coup double dans un film qui, s’il en met plein les yeux, se disperse dans une redondante voix off.

Vincent Raymond | Mardi 5 janvier 2016

Legend

Ce n’est pas la première fois que les caméras sont appâtées par les hauts faits criminels des zigotos monozygotes du East End : la principale, sobrement titrée Les Frères Kray (1990) de Peter Medak avait pour interprètes les frères — non jumeaux — Gary et Martin Kemp, du groupe Spandau Ballet. Cette version de Brian Helgeland, centrée sur leurs « années de gloire » combine réalisme méticuleux et rythme scorsesien, avec cette idée presque pédagogique de raconter le crime de l’intérieur dans sa frénésie ordinaire. Méthodique et linéaire, le film épouse l’existence de Frances, la compagne de Reggie, qui se fait la narratrice de ce biopic. Choix discutable, cependant : sa voix, qui mêle états d’âmes supposés, constations, explications historiques, vient trop souvent polluer le récit par ses superpositions inutiles. Helgeland en fait souvent trop — voir Chevalier (2001) —, c’est encore le cas avec Legend qu’on raclerait de tous ces commentaires tenant de l’effet de style appuyé. Heureusement que cela ne ruine pas le jeu de Tom Hardy… Tom Hardy, par-delà le mal... et le mal Erich von S

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La Route de Babel

MUSIQUES | Après la tournée "Toboggan", Jean-Louis Murat poursuit sa route avec l'excellente formation post-folk clermontoise The Delano Orchestra. Il sera de passage dans la Loire, à Rive-de-Gier pour présenter le foisonnant double-album "Babel" paru fin 2014. Stéphane Duchêne

Stéphane Duchêne | Mardi 3 mars 2015

La Route de Babel

Lors d'un entretien réalisé en mars 2013 avec Murat pour la sortie de Toboggan, le Bourboulien nous confiait son ras-le-bol des automatismes inhérents à l'enregistrement en groupe. Raison pour laquelle il s'était alors isolé pour donner naissance à un disque comme patiné par cent ans de solitude, pour ne pas dire cent hivers éternels. Un Toboggan si vertigineux qu'on ne pouvait qu'acquiescer à ce «caprice» muratien.. Mais le grand amateur de football – celui d'avant, celui des fougueux avants cavalant cheveux au vent – n'est, on le sait, avare ni de contre-pieds, ni de coups du foulard. Et c'est en changeant radicalement de tactique (ou, comme on dit aujourd'hui, d'animation offensive) qu'il a accouché les chansons du successeur de Toboggan, s'offrant non seulement un groupe, mais en plus pas le moins fourni – six membres solides comme des rocs : The Delano Orchestra, chef de file de la

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Frank

ECRANS | De Lenny Abrahamson (Irl, 1h35) avec Michael Fassbender, Domhnall Gleeson, Maggie Gyllenhaal…

Christophe Chabert | Mardi 3 février 2015

Frank

Quelque part en Irlande, Jon, un jeune musicien, rêve de rock et de gloire, mais végète chez ses parents. Le hasard le met sur la route d’un groupe avant-gardiste dont le claviériste vient de devenir fou ; Jon le remplace au pied levé et découvre, médusé, que le chanteur ne se montre qu’avec une énorme tête en carton-pâte sur scène… mais aussi en privé ! Frank est-il un génie torturé ou un as du buzz post-Daft punk ? Et, par conséquent, Frank-le film est-il une comédie sarcastique ou un hommage à ces doux dingues qui ont construit la légende du rock’n’roll ? Difficile de trancher au départ, tant Abrahamson brouille les pistes, fidèle à un certain esprit de la comédie british qui force le trait de la caricature tout en l’adoucissant d’un sirop émotionnel qu’on sent souvent sincère. Mais il n’arrive jamais à résoudre cette contradiction de base : peut-on faire un film aussi calibré et normé sur des personnages à ce point en dehors des clous, refusant à tout prix de vendre leur âme au music business ? Frank pose par ailleurs une autre question, fondamentale pour quiconque s’intéresse à un si grand acteur : Michael Fassbender est-il magnétique de la tête aux pieds o

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L'Œil du Petit Bulletin #3

ECRANS | Chaque mois, Le Petit Bulletin vous recommande ses coups de cœur cinéma ! Au sommaire de ce troisième numéro (...)

Christophe Chabert | Lundi 2 février 2015

L'Œil du Petit Bulletin #3

Chaque mois, Le Petit Bulletin vous recommande ses coups de cœur cinéma ! Au sommaire de ce troisième numéro : Spartacus et Cassandra de Ioanis Nuguet Réalité de Quentin Dupieux Vincent n'a pas d'écailles de Thomas Salvador Birdman d'Alejandro Gonzalez Iñarritu Hungry hearts de Saverio Costanzo

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Birdman

ECRANS | Changement de registre pour Alejandro Gonzalez Iñarritu : le cinéaste mexicain laisse son désespoir misérabiliste de côté pour tourner une fable sur les aléas de la célébrité et le métier d’acteur, porté par un casting exceptionnel et une mise en scène folle. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 3 février 2015

Birdman

Partons du titre complet de Birdman : la surprenante vertu de l’ignorance. De la part d’un cinéaste aussi peu modeste qu’Alejandro Gonzalez Iñarritu, ce sous-titre a de quoi faire peur, tant il nous a habitués dans ses films précédents à donner des leçons sur la misère du monde sous toutes ses formes. Or, Birdman séduit par sa volonté de ne pas généraliser sa fable, circonscrite entre les murs d’un théâtre à Broadway : ici va se jouer à la fois une pièce adaptée de Raymond Carver et la tragi-comédie d’un homme ridicule, Riggan Thompson. Des années avant, il était la star d’une série de blockbusters où il jouait un super héros ; aujourd’hui, il tente de relancer sa carrière et gagner l’estime de ses contemporains en jouant et mettant en scène du théâtre "sérieux". Le naufrage de son existence ne se résume pas seulement à ses habits de has been : sa fille sort d’une cure de désintox, son mariage a sombré et il se fait écraser par une star mégalomane et égocentrique, Mike Shiner, plus roué et cynique que lui pour conquérir les faveurs de la critique et du public. Pour filmer les secousses qui vont bousculer Thompson dans les jours précéde

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Rentrée ciné 2015 : l’Amérique au firmament…

ECRANS | Les saisons se suivent et ne se ressemblent pas : de janvier à juin, c’est le retour des super auteurs du cinéma américain avec des films qu’on dira, par euphémisme, excitants. À l’ombre de ces mastodontes vrombissants, une poignée de cinéastes d’ici devraient leur donner le change. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 6 janvier 2015

Rentrée ciné 2015 : l’Amérique au firmament…

Les Wachowski, Eastwood, Gonzalez Iñarritu, Paul Thomas Anderson, Michael Mann, Tim Burton, George Miller, à qui on ajouterait bien James Wan et Josh Whedon : le premier semestre 2015 se pose en miroir inversé du dernier semestre 2014. Fini le renouvellement générationnel, les cinéastes du monde entier qui arrivent à une forme de maturité créative, les francs-tireurs décidés à faire trembler le cinoche mainstream ou son frère jumeau, le world cinéma… Certes, il y en aura quelques-uns d’ici à fin mai ; mais ce sont bien les super-auteurs américains qui risquent de faire la pluie et le beau temps sur l’actualité cinématographique d’ici là. Après un mois de janvier en forme de tour de chauffe, ce sont donc Larry et Lana Wachowski qui ouvrent le bal avec leur Jupiter ascending le 4 février — que son distributeur français a, de manière particulièrement débile, rebaptisé Jupiter : le destin de l’univers. Après la fresque spatio-temporelle de Cloud Atlas, génial puzzle d’une ambition folle, les Wachowski s’envoient en l

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Quand vient la nuit

ECRANS | Après l’électrochoc Bullhead, Michael R. Roskam négocie habilement son virage hollywoodien avec ce polar à l’ancienne écrit par le grand Dennis Lehane, très noir et très complexe, servi par un casting parfait. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 12 novembre 2014

Quand vient la nuit

Dans son premier film, le stupéfiant Bullhead, Michael R. Roskam inventait un personnage de gros dur camouflant sa perte de virilité par une surdose de produits dopants le transformant en montagne musculeuse et toutefois taiseuse. Bob Saginowski, le héros de Quand vient la nuit que Tom Hardy campe avec un plaisir cabotin de la retenue, partage avec lui de nombreux points communs : taciturne, maladroit dans ses rapports humains, semblant masquer derrière son apparente absence d’états d’âme ce que l’on devine être un lourd passé. Bob traîne dans le milieu de la mafia russe à Brooklyn, s’occupant avec son cousin Marv — James Gandolfini, dans une puissante et émouvante dernière apparition à l’écran — d’un «bar-dépôt» servant avant tout à blanchir l’argent de tous les trafics nocturnes illicites ; mais il s’entête à prendre ses distances avec ce monde du crime, répétant inlassablement qu’il n’est «que le barman». Il va à l’église mais ne communie pas ; et il s’obstine à élever un pitbull qu’il a ramassé blessé dans la poubelle d’une jeune f

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La Cour de Babel

ECRANS | Un an dans une classe d’accueil parisienne avec des adolescents venus de tous les coins du monde : un beau documentaire de Julie Bertuccelli qui, en adoptant un point de vue local, dresse une carte des troubles qui agitent le monde. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 11 mars 2014

La Cour de Babel

L’école, nouveau lieu d’élection du documentaire français ? Le triomphe d’Être et avoir, la Palme d’Entre les murs — une fiction, certes, mais avec de gros morceaux de réalité à l’intérieur — et le succès au long cours du très réac’ Sur le chemin de l’école pointent en tout cas la salle de classe comme miroir d’une société, de ses conflits, de ses espoirs et de ses doutes. Avec La Cour de Babel, Julie Bertuccelli opère une parfaite synthèse de tous ces films-là, posant sa caméra pendant un an dans une classe d’accueil parisienne, c’est-à-dire un "sas" de remise à niveau pour adolescents étrangers fraîchement arrivés en France. Il y a là une institutrice modèle — Brigitte Cervoni — des élèves attachants, certains très doués — Felipe, un Chilien qui raconte son histoire dans une BD particulièrement inspirée, Andromeda, une Roumaine à l’intelligence éclatante et au regard débordant de bienveillance — et des parents fiers de la volonté d’apprendre manifestée par leur progéniture… Le film avance à coups d’évén

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Aimer, boire et filmer

ECRANS | Une sélection 100% française pour ce mois de mars au cinéma, même si, entre Alain Resnais, Quentin Dupieux et le docu engagé de Julie Bertuccelli, il y a quelques abîmes… Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 4 mars 2014

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Peut-on être encore jeune à 91 ans ? Il serait facile de choisir la démagogie et de répondre oui… Or, la démagogie et le regretté Alain Resnais, ça faisait deux ! Donc, pour son ultime Aimer, boire et chanter (26 mars), il assumait clairement son âge et signe un film de vieux. Mais attention, rien de péjoratif là-dedans… En adaptant pour la troisième fois une pièce de l’Anglais Alan Ayckbourn, il montre comment des couples plutôt rouillés ou mal assortis sont bousculés par l’annonce de la mort prochaine de George Riley, leur «ami». Le dispositif, qui ne cache rien de la théâtralité d’un texte où, justement, les personnages passent une partie de l’action à répéter une pièce de théâtre, paraît d’abord assez lourd, sinon assez laid. Mais le film finit par passionner en créant un magnifique dialogue entre le champ — des personnages englués dans leurs mensonges et paralysés par le temps qui passe — et le hors champ — un George invisible, la pièce qu’on ne verra jamais et surtout une jeunesse qu’ils se contentent de regarder de loin. Dans son dernier acte, Resnais entre chez eux pour s’offrir de splendides envolées de mise en scène. Curieusement, là où ses fi

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Christophe Chabert | Mardi 25 mars 2014

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Peut-on être encore jeune à 92 ans ? Il serait facile de choisir la démagogie et de répondre oui… Or, Alain Resnais et la démagogie, ça fait deux ! Dans Aimer, boire et chanter (26 mars), il assume clairement son âge et signe un film de vieux. Mais attention, rien de péjoratif là-dedans… En adaptant pour la troisième fois une pièce de l’Anglais Alan Ayckbourn, il montre comment des couples plutôt rouillés ou mal assortis sont bousculés par l’annonce de la mort prochaine de George Riley, leur "ami". Le dispositif, qui ne cache rien de la théâtralité d’un texte où, justement, les personnages passent une partie de l’action à répéter une pièce de théâtre, paraît d’abord assez lourd, sinon assez laid. Mais le film finit par passionner en créant un magnifique dialogue entre le champ — des personnages englués dans leurs mensonges et paralysés par le temps qui passe — et le hors champ — un George invisible, la pièce qu’on ne verra jamais et surtout une jeunesse qu’ils se contentent de regarder de loin. Dans son dernier acte, Resnais finit par entrer chez eux pour s’offrir de splendides envolées de mise en scène. Et de laisser tomber les ruminations crépusculair

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Gatsby le magnifique

ECRANS | Cinéaste de l’imagerie pop, Baz Luhrmann surprend agréablement en trouvant la puissance romanesque nécessaire pour transposer le Gatsby de Fitzgerald. Et trouve en Di Caprio un acteur à la hauteur du personnage. Christophe Chabert

Marc Chassaubene | Mercredi 15 mai 2013

Gatsby le magnifique

Gatsby le magnifique version Baz Luhrmann ressemble, dans sa première heure, à ce que l’on pouvait en attendre. Ou presque. Le réalisateur de Moulin Rouge retrouve ce qui a fait sa marque – c’est loin d’être un défaut en période de standardisation : promenade pop à l’intérieur d’une époque à coups de grands mouvements de caméra impossibles, anachronismes musicaux, jeu sur les surfaces et sur la profondeur faisant ressembler sa mise en scène à un livre pop up, et le film dans son entier à un carnaval pop. L’ajout de la 3D intensifie tous ses partis pris – comme si le cinéma de Luhrmann avait toujours désiré cet artifice, mais pouvait enfin en avoir la jouissance – et il serait facile de ne voir là qu’épate visuelle et pyrotechnie gratuite. Mais que raconte Gatsby le magnifique sinon l’histoire d’un homme qui use et abuse de cette pyrotechnie pour attirer l’attention d’une seule personne, et qui déploie un faste sans égal pour mieux disparaître, se fondre dans la masse et faire oublier qui il est vraiment. En cela, Luhrmann a sans doute trouvé un sujet idéal, et ce n’est pas un hasard s’il

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Des hommes sans loi

ECRANS | De John Hillcoat (ÉU, 1h55) avec Shia LaBeouf, Tom Hardy, Jessica Chastaing…

Christophe Chabert | Vendredi 7 septembre 2012

Des hommes sans loi

Un casting en or, un scénario signé Nick Cave, un cinéaste (John Hillcoat) jusqu’ici connu pour son intégrité, l’envie de transposer les codes du western à l’époque de la prohibition : sur le papier, Des hommes sans loi semblait être le film idéal, à la fois ambitieux et divertissant. Et pourtant, il n’est rien de tout ça. Phagocytée par la maniaquerie de sa reconstitution historique, la mise en scène ne prend jamais son envol, ne développe aucun style et échoue à rendre crédible ce qui se passe à l’écran. Le lien entre les trois frères est purement théorique, les relents mythologiques (l’invincibilité de Tom Hardy) sont si maladroitement amenés qu’ils finissent par virer au gag involontaire. Le sommet est atteint avec la prestation, à hurler de rire, de Guy Pearce en méchant dont l’acteur souligne à très gros traits l’homosexualité refoulée. Il faut dire qu’Hillcoat achève de lui savonner la planche lors d’une scène qui, au lieu de révéler au grand jour ce que tout le monde avait compris, noie stupidement le poisson pour éviter de se fâcher avec la censure. Timoré, impersonnel, d’une inexplicable lenteur, Des hommes sans loi n’est même pas un bon film de multi

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