Gaspard Ulliel : « La parole sert de fuite, tout est dans le non-dit »

Juste la fin du monde | Acteur discret et intérieur, Gaspard Ulliel incarne Louis, le pivot de Juste la fin du monde. Xavier Dolan et lui reviennent sur la genèse de ce film, ainsi que leur rapport à l’écriture de l’auteur, Jean-Luc Lagarce…

Vincent Raymond | Lundi 19 septembre 2016

Photo : © Sayne Laverdière Sons of Manual


Ce film marque-t-il, selon vous, un moment crucial dans votre carrière ?
Xavier Dolan : Oui. Ce n'est pas un “entre-film” ; je ne l'ai pas fait envers ou en en attendant un autre. Les choses se prolongeaient sur la préparation de The Death and Live of John F. Donovan et moi, j'avais besoin de tourner, de raconter une histoire. Si on m'avait appelé pour me dire « on peut faire Donovan tout suite », j'aurais dit « trop tard, c'est celui-ci que je fais. »

Quels rapports aviez-vous avec cette pièce de Lagarce et de manière plus générale, avec son théâtre ?
X. D. : Un rapport un peu ignare. Je n'ai pas lu toute son œuvre et je n'ai jamais vu ses pièces jouées sur scène. Anne Dorval un jour m'a parlé d'une pièce que je devais absolument lire, qui lui avait été donnée de jouer, absolument inoubliable, « faite sur mesure pour moi » selon ses mots. J'ai ramené chez moi son grand cahier — son texte de théâtre, en fait — avec ses annotations en marge, les déplacements... J'ai commencé à lire la pièce et je n'ai pas été convaincu de ressentir le choc qu'elle m'avait promis, de m'attacher aux personnages, à l'intrigue… J'étais plus ou moins intéressé par l'écriture, mais il y avait une partie de moi qui savait que je la comprenais mal ; que ce n'était pas pour moi — pas là, pas maintenant. Je l'ai rangée dans la bibliothèque.

Après Lawrence Anyways, Tom à la Ferme et Mommy, j'ai écrit le scénario de mon film américain, Donovan, et j'ai croisé Marion Cotillard à Cannes, puis Gaspard Ulliel. Dans l'avion du retour, je me suis dit qu'il était temps de trouver un vaisseau pour réunir ces talents et j'ai immédiatement pensé à Juste la fin du monde. Et aussi que Nathalie [Baye] ferait la mère — je voulais la retrouver depuis longtemps. Le projet est donc venu avant que je relise la pièce ; encore fallait-il que je l'aime ou je la comprenne. Mais cette fois, à la page 5, cela m'est apparu évident !

Qu'est-ce qui vous a alors autant captivé ?
X.D.: Les personnages compliqués, complexes, brutaux, violents, haineux, de mauvaise foi, amers, qui cachent une grande souffrance… Tout était là depuis le début ; je ne pouvais pas imaginer de personnage plus prometteurs, plus intéressants ni plus intrigants. C'était le plus haut niveau d'écriture possible pour un personnage. Tout en contraste, qui mentent, qui cachent la vérité, égoïstes, maladroits, nerveux. Et cette langue de Lagarce, qui exprime leur malaise…

Très tôt, je savais qu'il ne serait jamais question de perdre la langue de Lagarce. Alors oui, j'ai changé l'ordre des scènes et l'action, parce que la deuxième partie est très théâtrale dans sa déstructuration et son abstraction, mais je me suis exprimé visuellement comme je pensais que le film devait être exprimé. Ça donne un film que je trouve tellement différent des autres, où il y a des choses qu'on retrouve tout le temps : des manies, des regards, des angles, des nuques, des ralentis, une nostalgie de l'enfance et l'absence du père — mais ça, c'était dans la pièce !

Comment avez-vous appréhendé ce rôle de Louis qui vous place quasiment à chaque plan du film ?
Gaspar Ulliel : Je ressentais une certaine pression. L'erreur aurait été de rechercher un rôle de la même intensité que celui que Bertrand m'avait offert dans Saint Laurent. J'étais parti avec l'idée de revenir avec un personnage secondaire. Quand Xavier m'a parlé pour la première fois de ce projet, cela a bouleversé ce que j'avais décidé ou anticipé — c'est ce qui est fabuleux dans ce métier : on ne sait jamais ce qui nous attend. D'autant qu'il voulait le tourner de façon très rapide, en deux semaines, ce qui me semblait totalement impossible ! Finalement, ça a été plus long que cela, mais pas beaucoup plus : un mois, ce qui est quand même très rapide. Je me suis demandé comment j'allais investir et visiter l'univers de Xavier, qui est fort et singulier, avec la pression d'être très performant, efficace tout de suite. Et celle de me retrouver face à d'immenses acteurs et actrices.

Justement, ce rôle principal semble malgré tout secondaire : vous incarnez un auteur, donc un détenteur de mots en visite pour en délivrer mais qui, paradoxalement se tait et en reçoit des autres. Il est leur “sparring partner”…
G. U : Oui, il est un peu le catalyseur des angoisses de chacun. Le postulat de départ, c'était que mon travail d'acteur porterait plus sur la réaction, sur l'écoute — un défi supplémentaire… Mon travail préparatoire a été d'essayer de me raconter la vie de cet homme, en me focalisant sur le passé commun avec les siens, avant qu'il décide de partir durant ces douze années. Ce qui me permettait de réagir. Ses paroles peuvent sembler anodines — c'est le message de cette pièce : la parole sert de fuite, de masque ; elle tourne sur elle même, puisqu'à la fin les personnages ne disent pas grand-chose. Tout est dans les non-dits, les regards, le sous-texte. Mais il y a ces fois où des paroles en apparence anodines viennent faire vaciller les personnages. Ils peuvent être très violents dans ce qu'ils se disent.

Le gros plan était-il pour vous une manière d'éviter l'écueil du théâtre filmé ?
Xavier Dolan : En étant éloigné d'eux, on aurait été dans un “téléthéâtre” ; en étant au plus près, on pénètre le double-discours de Lagarce : il nous parle du non verbal, des choses essentielles qu'on tait…. Le gros plan capte les regards dérobés, nous ramène à l'essentiel, leur détresse, les silences, les secrets… Il est à ce film ce que le sous-texte est à Lagarce. Lui écrit des mots pour éviter de dire l'essentiel, son message est très clair : « tout ce que j'ai écrit, structuré, pensé, fignolé, bricolé pour vous, créé n'a aucune importance, parce que ce sont des mots qui ne servent qu'à taire les choses qui comptent : je t'aime, tu m'a manqué, je vais mourir, je te pardonne… » les seules choses qu'ils ont envie de dire.

Si on enlevait la mauvaise foi, la honte, la rancœur et qu'on en faisait une pièce avec des personnages volubiles, décomplexés et sans ego, la famille dirait : « tu nous a manqué, on t'en veut, tout ce temps sans toi a été très long, mais on t'aime », il répondrait « je vais mourir, passons du temps ensemble et voyons-nous au cours de la prochaine année » et ça serait un court-métrage d'une minute ! Lagarce essaie de nous dire que l'on vit dans une période où nos échecs et nos frustrations nous sclérosent, on se replie sur nous-mêmes, nos oreilles se referment, on n'arrive plus à écouter et on s'engage dans de grands monologues avec nous mêmes. On parle, mais on ne se parle pas.

Saviez que vous seriez “pris au piège” par ces gros plans permanents ?
Gaspar Ulliel : Pas du tout. La seule fois où on s'est parlé avec Xavier avant le film, il avait plutôt envie de filmer différemment et d'élargir ses plans par rapport à ses films précédents : ça lui semblait sensé par rapport à l'idée d'une pièce de théâtre, et de montrer ses personnages dans les mêmes cadrages à des moments, de les séparer à d'autres. Il est arrivé avec cette envie de plan un peu plus large, de respiration, et très très rapidement, ça s'est imposé comme une évidence, de resserrer davantage pour trouver ce format très présent sur toute la longueur du film, plus que dans ses précédents. Cela ajoute un côté asphyxiant, suffoquant, au huis clos. Ce que j'ai trouvé fascinant dans notre travail d'acteur, c'était une totale nouveauté par rapport à nos expériences précédentes : comme si ça permettait de capter la moindre respiration, le moindre frémissement, le moindre battement de cil. On se dit que tout va être magnifié, sublimé. Il a fallu adapter son jeu, minimiser certaines choses qui, rapprochées, prenaient une ampleur démesurées…

L'auriez-vous joué différemment au théâtre ?
G. U. : Totalement. On est dans l'antithèse de ce qui se serait fait au théâtre. Il y a ici une puissance cinématographique indéniable : chaque plan prend une nécessité cinématographique. Cependant, nous avions cette volonté d'être fidèle au dialogue. Et l'idée de rendre hommage à cette langue lagarcienne qui est assez précise, tout en l'adoucissant dans un travail d'adaptation. Le personnage le plus caractéristique de cette langue, c'est celui interprété par Marion. Avec ses répétitions et son langage heurté… Les autres ne font que parler pour combler un vide existentiel dans lequel ils ont peur de tomber. Le seul qui arrive à se taire et à exister dans le silence, c'est Louis.

De quel personnage vous sentez-vous le plus proche ?
Xavier Dolan : Je m'identifie à tous ; et moins à Louis — c'est un automatisme de penser que ce serait un peu mon alter ego. Même si moi j'arrive à ressentir une forme d'empathie pour lui, j'ai souvent craint qu'il ne soit jamais aimé parce qu'on se demande pourquoi il est parti si longtemps. J'ai l'impression qu'il est revenu chez lui non pas pour se soulager de cette nouvelle, mais se donner bonne conscience. Et ça en fait un personnage complexe, compliqué, capricieux. Alors que je pardonne beaucoup aux autres.


Juste la fin du monde

De Xavier Dolan (Can-Fr, 1h35) avec Gaspard Ulliel, Nathalie Baye...

De Xavier Dolan (Can-Fr, 1h35) avec Gaspard Ulliel, Nathalie Baye...

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Après douze ans d’absence, un écrivain retourne dans son village natal pour annoncer à sa famille sa mort prochaine. Ce sont les retrouvailles avec le cercle familial où l’on se dit l’amour que l’on se porte à travers les éternelles querelles, et où l’on dit malgré nous les rancœurs qui parlent au nom du doute et de la solitude.


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Tu honoreras ta mère et ta mère

ECRANS | De Brigitte Roüan (Fr, 1h32) avec Nicole Garcia, Éric Caravaca, Gaspard Ulliel, Emmanuelle Riva…

Christophe Chabert | Mardi 5 février 2013

Tu honoreras ta mère et ta mère

À l’image de Nous York, Tu honoreras ta mère et ta mère ressemble à un film de vacances, dans tous les sens du terme. Vacances des protagonistes, venus en Grèce participer à un festival finalement annulé pour cause de crise économique, et du coup réduits à des chamailleries familiales où la mère (Nicole Garcia) devient le centre de toutes les névroses ; mais aussi vacances du scénario, dont on attend sans succès qu’il fasse apparaître un quelconque enjeu dramatique. Le film ne joue donc que sur l’accumulation, à commencer par celle des personnages, innombrables et dont on survole les caractères sans jamais les approfondir. Cette superficialité se retrouve aussi dans des allusions à l’actualité sans conséquence — de la Syrie à l’influence néfaste du FMI — ou les références brouillonnes à la tragédie grecque. Le film avance en roue libre, amenant des péripéties qu’il règle dans la minute suivante, des conflits qu’il oublie en cours de route. Du coup, quand le film s’achève, on a le sentiment qu’il n’a même pas commencé. Christophe Chabert

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