Ken Loach : « Rien ne changera tant qu'on n'aura pas changé le modèle économique »

Entretien | Force tranquille toujours aussi déterminée, Ken Loach s’attaque à la tyrannie inhumaine des Job Center, vitupère les Conservateurs qui l’ont organisée… et cite Lénine pour l’analyser. Ouf, les honneurs ne l’ont pas changé !

Vincent Raymond | Mercredi 19 octobre 2016

Photo : © DR


Comment ce nouveau film est-il né ?
Ken Loach
: Quand Paul Laverty, le scénariste, et moi, avons commencé à échanger les histoires que nous entendions autour de nous, lui en Écosse et moi en Angleterre — entre deux réflexions sur les scores de foot. Des histoires de personnes piégées dans cette bureaucratie d'État, et qui deviennent de plus en plus extrêmes. Je pourrais vous donner des tonnes d'exemples, comme cet homme qui avait téléphoné au Job Center — le Pôle Emploi britannique — pour prévenir qu'il ne pourrait pas honorer un rendez-vous car il assistait aux funérailles de son père. Il est allé à l'enterrement… et on lui arrêté ses allocations ! Durant nos recherches, on a traversé le pays, et on en a entendu plein d'autres identiques. Alors on s'est dit qu'on devrait en raconter une, pour essayer de faire comprendre aux gens ce qu'ils endurent. Paul a écrit les deux personnages principaux de Dan et Katie et voilà, c'était parti.

Pourquoi l'avoir situé à Newcastle ?
C'était une ville que l'on n'avait pas encore filmée, elle est la plus au nord de toutes les grandes villes britanniques. L'industrie minière et la construction de bateaux l'ont façonnée. Elle a également une longue histoire de militantisme. Mais elle est très pauvre aujourd'hui, même si le centre-ville donne toutes les apparences de la richesse. Et puis, les gens parlent un dialecte génial, très riche, qui se prête bien à la comédie.

Avez-vous rencontré des employés des Job Center pour évoquer avec eux la difficulté de leur travail ?
Oui, beaucoup, par l'intermédiaire des syndicats. Ils nous confirmé qu'ils avait des objectifs de nombre de gens à sanctionner. S'ils n'en sanctionnent pas assez chaque semaine, eux-mêmes sont reversé dans un programme de perfectionnement personnel — une dénomination kafkaïenne et orwellienne. Et même si tous les demandeurs d'emploi s'acquittent de leurs missions, les employés doivent quand même en sélectionner certains pour les sanctionner ! Dans les séquences tournées dans le Job Center, à l'exception des deux comédiennes principales, tous les autres travaillaient réellement dans le lieu. Entre les prises, ils nous confiaient que le système étaient tellement cruel pour eux qu'ils avaient décidé de partir.

D'après vous, à quel moment leur mission a-t-elle été dévoyée ?
Les gens qui travaillent dans les agences pourraient répondre mieux que moi, mais c'est venu petit à petit. Après guerre, on avait en Angleterre l'Etat providence. Cela fonctionnait. Mais depuis quarante ans, la décision a été constante de le détruire, sous la direction de Margaret Thatcher, et dans l'intérêt de grandes entreprises. Ça a continué lorsque les Conservateurs sont revenus au pouvoir, en 2010. Iain Duncan Smith a été le ministre responsable — on parle de lui dans le film comme « le salaud chauve ». Mais ça n'a rien contre les chauves : Paul Laverty lui-même n'a pas de cheveux, ne dites pas que je vous l'ai dit (rires) ! À l'origine, le boulot des employés des Job Center était de vous montrer la liste des places vacantes que vous pouviez éventuellement tenter d'obtenir. Maintenant, on leur interdit de la montrer : il s'agit non pas d'aider les gens, mais clairement de leur rendre la vie impossible en leur disant de s'aider eux-mêmes. De tout temps, le pouvoir de droite a culpabilisé les gens pauvres en de leur donner la responsabilité de leur pauvreté. Dès le XIXe siècle, il incitait à faire une différence entre les pauvres méritants et les pauvres qui ne méritaient pas.

Justement, le personnage de Katie a des échos dickensiens…
Inévitablement, les gens qui sont dans le besoin se ressemblent de siècle en siècle. Il est certain qu'une mère célibataire avec des enfants, c'est toujours une figure que la droite aime détester, car pour selon ses critères, elle a tort sur tout, elle est immorale : pourquoi elle n'a pas de mec ?, qu'est-ce qu'elle a fait pour en arriver là ? etc. Avec Paul, on voulait trouver une relation entre Katie et Dan qui puisse les révéler à eux-mêmes, et montrer qui ils sont profondément. C'est comme ça qu'on peut voir leur vulnérabilité mutuelle, et apprendre ce de quoi ils sont faits. Quand elle va prendre cette décision dramatique pour gagner de l'argent, ça va le détruire complètement, et elle aussi.

Vous montrez que si l'État fait défaut, la solidarité et l'entraide sont toujours présents.
Mais je suis certain que ça doit exister dans tous les pays. C'est notre nature d'être de bons voisins. S'il vous manque du lait, vous allez venir taper à ma porte et je vais vous aider. Si l'Etat représentait la bonté et le meilleur plutôt que les intérêts d'une seule classe, ça serait bien…

Quel avenir imaginez-vous pour vos personnages sans George Osborne (ex chancelier de l'Échiquier), sans David Cameron (ex Premier minsitre), sans l'Europe ?
Ce serait possible de faire ajustement mineurs, mais le problème pour moi vient du capitalisme et de l'état dans lequel il est arrivé. Les grandes sociétés, les corporations, sont présentes dans tous les espaces, à tous les stades de notre existence. Leur logique, c'est de grandir, de prendre davantage d'espace. Elles ne trouvent jamais de point d'équilibre : où est le prochain marché, quelle est l'économie que l'on peut faire sur le travail, la main d'œuvre ? Où peut-on trouver les matières premières les moins chères ? Si jamais il faut délocaliser en Indonésie, on y délocalise ; et ensuite, si l'on trouve moins cher ailleurs ? Si elles ne font pas ça, une autre société encore plus impitoyable ravira leur part de marché… Tout cela est la conséquence inévitable du système économique. En occident, il leur faut des consommateurs, pas des travailleurs. Cette contradiction permanente est incarnée par l'Union européenne elle-même, qui oblige et encourage la privatisation — c'est écrit dans sa charte. Donc, rien ne changer en substance… tant qu'on n'aura pas changé le modèle économique.

Selon vous, quelles peuvent être les conséquences du Brexit ?
Le modèle britannique reste un modele néo-libéral, ça ne changera pas. Et tant qu'on aura un gouvernement de droite, beaucoup d'industrie britanniques se déplaceront pour conserver leur marché d'Europe continentale. Les politiques britanniques vont vouloir attirer un grand nombre d'investissements de l'étranger, de façon à remplacer ceux qui partent. Et le seul moyen pour attirer des industries, c'est avoir une main-d'œuvre bon marché. Donc, une fois de plus, baisser la valeur du travail. Quelqu'un a dit « la classe dirigeante peut survivre à toutes les crises tant que la classe laborieuse encaisse » Vous savez qui ? Lénine. Mais chuutttt ! « il est défendu maintenant » [en français dans le texte]

Et concrètement, pour le cinéma britannique ?
C'est une mauvaise nouvelle. Il y a des fonds d'aide européen pour le cinéma européen — pas énormément, mais quand même. Beaucoup d'accords de coproduction reposent sur le fait que la main-d'œuvre peut circuler. Et cela va stopper. Cela enrichit tellement notre culture… Le problème, c'est que le cinéma britannique a tendance à regarder outre-Atlantique. Là, ça va être pire.

En France, vos films sont surtout vus par des spectateurs appartenant aux classes supérieures. N'y a-t-il pas là une inadéquation entre le sujet et le public ?
C'est vrai que dans les cinémas art et essais, on trouve plutôt un public bourgeois. Mais avec ce film le distributeur Le Pacte tente de le propose dans des cinémas qui ne sont pas des cinémas art et essais, d'élargir. Et on a réfléchi à des manière de le rendre disponible à des personnes qui n'ont pas l'argent pour aller au cinéma. Ce serait bien de le montrer dans des centres communautaires, des clubs de foot, dans une salle au fond d'un café… On a le projet de faire ça en Angleterre.

À plusieurs reprises, vous avez annoncé tourner votre “dernier film”. Est-ce la révolte ou l'amour du cinéma qui vous pousse à continuer ?
Avant tout c'est l'amour du cinéma. C'est de lui que tout part, sinon ça ne voudrait rien dire. Il faut aimer raconter une histoire, rassembler une équipe pour la raconter ; c'est la base. La question qui se pose ensuite, c'est : quelle histoire raconter ? Elle doit vous passionner.

Vous travaillez avec Paul Laverty depuis 1995. Pourquoi ne cosignez pas les scénarios ?
Mais parce que c'est Paul qui les écrit ! Il écrit les personnages, les scènes, le scénario… Le scénariste n'est pas assez bien vu, en général. Et je déteste voir sur les affiches « un film de… ». Je crois que les réalisateurs ont un vrai problème d'ego !

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"Moi, Daniel Blake", une couronne pour le Royaume des démunis

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Un semestre en salles | Un Harry Potter, un Star Wars, un Marvel, un Loach Palme d’Or… Non non, nous ne sommes pas victimes d’un sortilège nous faisant revivre en boucle la dernière décennie. Regardez d’un peu plus près : c’est dans les détails que se nichent les nuances…

François Cau | Jeudi 1 septembre 2016

Les films de l'automne 2016 : Comme un (faux) air de déjà-vu

Après un gros premier semestre dévolu aux blockbusters, la fin de l’année accueille traditionnellement le cinéma d’auteur — exception faite des incontournables marteaux-pilons de Thanksgiving et Noël, conçus pour vider une bonne fois pour toutes les goussets des familles. Les candidats 2016 sont, dans l’ordre, Les Animaux fantastiques de David Yates (16 novembre), spin off de la franchise Harry Potter et Rogue One : A Star Wars Story de Gareth Edwards (14 décembre). Qui de Warner ou Disney l’emportera ? Un peu avant (26 octobre), Benedict Cumberbatch tentera de déployer la bannière Marvel dans le film de Scott Derrickson, Doctor Strange — un second couteau parmi les superhéros. Cette impression d’avoir à faire des versions alternatives ou dégraissées de vieilles connaissances se retrouve aussi chez Tim Burton qui signe avec Miss Peregrine et les enfants particuliers (5 octobre) un nouveau conte fantastique sans Helena Bonham Carter, ni Johnny Depp, ni son compositeur fétiche Danny Elfman ! Au moins, on peut espérer un souffle de fraîcheur…

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Comme une promesse, ou une métaphore de cette foire aux vanités qu’est l’industrie de la mode, la première séquence de The Neon Demon offre un condensé glaçant de sang, de flashes et de voyeurisme. Mais on aurait tort de se fier à ce que l’on a sous les yeux : derrière la splendeur et la perfection sans défaut de l’image ; derrière les surfaces lisses et les miroirs, tout est factice. La beauté pure n’existe pas, et lorsqu’elle surgit sous les traits de Jesse, elle est perçue comme une anomalie, une monstruosité dans cet empire des apparences et de l’illusion. Un élément discordant qui va se corrompre en pervertissant son entourage — la pomme cause-t-elle le ver, ou bien le ver détruit-il la pomme ; toujours est-il que la réunion des deux gâte l’ensemble. Talent haut Aux antipodes de la superficialité clinquante de l’ère des supermodels, et de sa foule de mondains papillonnant dans la lumière,

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Jean Labadie, ou le 7e art délicat de la distribution

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N’était l’affiche de Médecin de campagne, le dernier succès maison placardé sur le seul bout de mur disponible — les autres étant recouverts de bibliothèques — on jurerait la salle de réunion d’un éditeur. Rangées dans un désordre amoureux et un total éclectisme, des dizaines de livres s’offrent à la convoitise du visiteur : ici les BD (Jean Graton, Hergé, Larcenet…), là Péguy et Zola côtoyant Hammett et des essais historiques ; ailleurs Tomber sept fois se relever huit de Philippe Labro… « Une fois que j’ai fini des livres, je les amène ici. J’aime l’idée que les gens peuvent se servir », explique le maître des lieux, Jean Labadie. La soixantaine fringante, le patron de la société de distribution Le Pacte confesse « passer aujourd’hui davantage de temps à lire qu’à voir des films. » À voir. Animé d’une curiosité isotrope et d’une énergie peu commune dissimulée sous la bonace, l’homme suit avec acuité l’actualité et la commente, pince-sans-rire, sur son très actif compte twitter

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Café Society : Hollywoody boulevard

ECRANS | Le 47e opus de Woody Allen-réalisateur semble avoir été taillé sur mesure pour effectuer l’ouverture de la 69e édition du festival de Cannes : glamour, artifices et nostalgie des vieilles bobines s’y bousculent. On passe un charmant moment, sans être transporté…

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Un film situé, au moins partiellement, dans les arcanes du Hollywood de l’âge d’or ne pouvait que finir (ou, à tout le moins, commencer sa carrière) sur la Croisette. Café Society tend une sorte de miroir temporel pareil à une vanité à la foule des producteurs, cinéastes, comédiens, agents qui se pressent aux marches du Palais et dans les réceptions pour participer à la gigantesque sauterie cannoise. Car du cinéma, il ne montre absolument rien si ce n’est un extrait de La Dame en rouge (1935) de Robert Florey. En cela, il se situe aux antipodes de Avé César des frères Coen qui avait effectué l’ouverture de la Berlinale. Ici, les stars demeurent cachées dans leurs résidences exubérantes, ou des noms évoqués par paquets de dix, d’éphémères symboles de puissance dans l’Usine à rêve, totalement privées de substance et d’incarnation. Woody et ses doubles C’est plus la nostalgie jazzeuse, l’élégance du cadre et les vestes cintrées qui intéressent Woody Allen dans ce décor-prétexte. Les plateaux, il leur a déjà réglé leur compte dans Hollywood Ending (2002), comédie décriée et pourtant débordant

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Vincent Raymond | Mardi 17 mai 2016

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Cinéma : Comment ça, il n’y a pas de Mai ?

ECRANS | En mai, le cinéma ne fait pas ce qu’il lui plaît : il tourne autour de la Croisette, où des dizaines de films sont présentés avec tonitruance à des professionnels réunis en conclave. Le vrai public, quant à lui, devra attendre des mois pour apprécier la sélection en salles. À d’infimes exceptions près… Vincent Raymond

Vincent Raymond | Mardi 3 mai 2016

Cinéma : Comment ça, il n’y a pas de Mai ?

Sur sa Côte et sous son ciel azuréens, Cannes fait la pluie et le beau temps de l’année cinématographique. La quinzaine est ce moment prodigieux où des professionnels de la profession se livrent à un gavage insensé de productions audiovisuelles et les soumettent sans recul ni distance à leur appréciation. Se condamnant à émettre des jugements lapidaires et extrêmes, s’abstenant de tout avis mitigé parce que le rythme effréné du festival les presse et pousse à faire assaut de saillies définitives, ces intoxiqués au binge viewing s’abîment parfois dans des surenchères risibles lorsqu'elles sont suivies de prises de positions diamétralement opposées, l’exaltation cannoise évaporée. Et affligeantes lorsqu’elles ont des films pour victimes collatérales. La Forêt des songes de Gus Van Sant, vilipendé et sifflé lors de sa présentation l’an dernier n’est qu’un exemple parmi tant d’autres : il aura fallu onze mois pour faire oublier sa volée de bois vert et un faux-nez (en tout cas, un nouveau titre, Nos Souvenirs) pour qu’il puisse repointer son museau sur les écrans. En même temps dans les salles… Toutes sections confondues, c’est près d’une cent

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Jimmy’s Hall

ECRANS | Ken Loach retrouve sa meilleure veine avec ce beau film autour d’une utopie réconciliatrice dans l’Irlande du Nord encore meurtrie par la guerre civile, ruinée par les archaïsmes de l’église et l’égoïsme des possédants. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 2 juillet 2014

Jimmy’s Hall

On avait hâtivement présenté Jimmy’s Hall comme une suite au Vent se lève de la part de Ken Loach et de son fidèle scénariste Paul Laverty ; ce qu’il est sans l’être, au final, puisque s’il prolonge historiquement l’exploration de l’Irlande du Nord traumatisée par sa guerre civile, il le fait avec une humeur nouvelle. Tout tient finalement dans l’ellipse qui sert d’introduction mais aussi de parenthèse dans la vie de son héros Jimmy Gralton : ce militant communiste a passé dix ans comme ouvrier en Amérique et revient dans son Irlande natale chassé par la crise économique. La situation politique s’est en apparence pacifiée, même si les divisions au sein du peuple restent fortes. Loach choisit pourtant de montrer que cette fracture en dissimule une autre, reproduction de celle qui taraude son cinéma depuis ses débuts : c’est avant tout une question sociale, morale et culturelle. C’est à cela que va s’atteler Gralton : combler le fossé qui sépare générations, confessions et classes, à travers un lieu symbolique, un dancing abandonné qu’il transforme en foyer d’éducation populaire et de fête laïque. Jazz, whisky et lutte des classes Ji

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