Lettre de Cannes #1

Festival de Cannes 2017 | Où j'ai vu des portiques de sécurité, un film très noir et très fort de Zviaguintsev, et un beau film premier degré de Todd Haynes.

Christophe Chabert | Vendredi 19 mai 2017

Cher Petit Bulletin,

M'y voici de nouveau, au soleil de Cannes, pour y humer l'air du temps cinématographique et y humer l'air tout court d'une Côte d'Azur désormais meurtrie par trop de jardinières géantes décourageant badauds et camions de se rencontrer en une étreinte assassine. Le Festival de Cannes fête son 70e anniversaire en étalant à son générique les noms de ses chers cinéastes disparus et en transformant chaque avant-projection en une vaste zone de sécurité pour aéroport : déposons donc quatre fois par jour nos clés, portefeuilles et téléphones avant de franchir de peu esthétiques portiques magnétiques ; ouvrons nos sacs pour en supprimer tout élément dangereux, à commencer par la crême solaire en tube, nous laissant ainsi plus de chances de mourir d'un mélanome que d'un attentat terroriste — pléonasme assumé. Ainsi, l'honneur est sauf car, comme disait Claudette Colbert dans La Huitième femme de Barbe-Bleue, avec l'accent français s'il vous plait : "Don't blame it on the Riviera".

De plus, entre le moment où j'ai récupéré mon accréditation et celui où le festival a été officiellement déclaré ouvert, s'est produit un élément d'ampleur stratosphérique : la nomination de Gérard Collomb comme ministre de l'intérieur. Donc c'est à lui, et rien qu'à lui, que je pense chaque fois que je passe sous un de ces portiques, le saluant intérieurement d'un "Merci Gérard !" qui, évidemment, m'évoque aussi la mémoire de mon paternel, qui fut affublé du même sobriquet, un brin dâté, je l'admets. Gageons cependant que les nouvelles fonctions dudit Gérard — Collomb, pas mon paternel — ne manqueront pas de le remettre à la mode chez les jeunes générations en âge de procréer.

Je ferme cette parenthèse inaugurale et politique en te livrant une anecdote : tout à l'heure, lors d'un cocktail organisé par le Luxembourg — car j'ai désormais, à défaut d'un compte en banque là-bas, quelques connexions luxembourgeoises dont je me flatte sans honte — le premier ministre du cru faisait remarquer qu'il cumulait aussi les fonctions de ministre des médias et de la culture. Diantre ! En voilà des économies, dans un pays pourtant réputé à l'abri de la misère… On devrait s'en inspirer, pensais-je à voix haute, ce qui eût pour effet immédiat de me faire passer pour un lunatique, ou simplement pour un de ces pique-assiettes qui, déjà, aurait abusé du vignoble de son altesse sérénissime — car, tu ne le sais pas et je te l'apprends, SAS du Luxembourg fait aussi du vin, comme Francis Ford Coppola, qui devrait venir faire coucou mardi soir pour la soirée spéciale anniversaire du festival, avec plein d'autres gens ayant deux qualités : avoir déjà reçu la Palme d'or ; être encore en vie. Nul ne sait, en revanche, si Francis apportera quelques bonnes bouteilles pour fêter ça…

Je suppose, et j'ai sans doute raison de supposer, que tu t'attends à ce que je te dise ce que j'ai pensé des films que j'ai vus ? Je dirais qu'à part le Desplechin, dont tu as déjà bien causé, pas la peine de revenir là-dessus, j'ai vu des choses franchement enthousiasmantes. Il est rare, d'ailleurs, de commencer une compétition cannoise avec de si beaux films, comme par exemple celui d'Andrei Zviaguintsev, Faute d'amour. Beau film n'est sans doute pas l'adectif idoine pour en parler, car comme je vais te le dire tout de suite, ce n'est pas une œuvre aimable, mais un truc qui sent la colère, l'envie d'en découdre avec son pays et ceux qui le peuplent. Comme tu as de la mémoire, tu te souviens que déjà, dans Elena et Leviathan, les deux précédents films de Zviaguintsev, la Russie en prenait pour son grade, notamment ses classes moyennes égoïstes et ses élites corrompues. Là, Zviaguintsev vide tout ce qui restait dans son sac : agrippés à leur portable, checkant leur Facebook, matant de la télé-réalité et faisant des selfies avec n'importe quoi, ses personnages évoluent dans le monde de merde qui est devenu notre réalité quotidienne. Ces trentenaires bourgeois cons comme des balais et incapables de donner de l'amour sinon lors de spectaculaires étreintes physiques que le cinéaste magnifie avec un sens inattendu de l'érotisme, se mettent sur la gueule sans en mesurer les conséquences pour leur progéniture. Résultat : un enfant de 12 ans a disparu, et ses parents, en instance de divorce et déjà bien avancés dans leur nouvelle vie avec leurs nouveaux amants, ont mis une journée pour s'en rendre compte.

Si tu as déjà vu un film de Zviaguintsev, je ne vais pas te faire l'article, juste une piqûre de rappel : l'enquête qui s'ensuit est filmée avec ce sens hallucinant du cadre, du rythme et de la tension que ce grand maniaque du contrôle est capable de déployer. Je te donne un exemple : à un moment, la mère et son nouveau copain vont coller des avis de recherche pour retrouver le gosse. Ils en placardent sur tous les poteaux au bord de la route, puis sortent du cadre et continuent leur besogne hors-champ. Zviaguintsev reste un temps sur le dernier poteau avec l'affichette : plan fixe et vide. Puis arrive un quidam qui passe devant le panneau sans le regarder, et continue son chemin dans un petit sous-bois légèrement enneigé. Le cinéaste l'accompagne par un panoramique très voyant… Que sera le plan suivant ? Va-t-on le suivre jusqu'à ce que celui-ci fasse une découverte ? Le cadavre du gosse, peut-être ? En faisant durer cette fin de plan, Zviaguintsev nous maintient puissamment sur nos gardes de spectateur. On peut le dire sans le blesser : il fait partie, avec Polanski et les frères Coen, de ces cinéastes qui parviennent à contrôler chaque émotion de celui qui regarde leurs films. C'est pourquoi Faute d'amour est, et c'est sa plus grande qualité, un film captivant. J'insiste sur le mot : captivant.

Pas que, cependant, car s'il ne lâche rien sur la rigeur de son suspens, Zviaguintsev propose pour le même prix un tour particulièrement dépressif de la Russie d'aujourd'hui, sorte de no man's land politique où, par exemple, des entreprises sont tenues pas des fanatiques orthodoxes qui refusent que leurs employés n'aient pas une vie de famille irréprochables ; où les vestiges de l'Union soviétique sont devenus des squatts en ruine dans lesquels les enfants vont jouer, pleurer ou simplement mourir ; où la police, résignée et démissionnaire, préfère déléguer son boulot à des assosiations para-étatiques dont les membres sont tellement roués à leur tâche qu'ils paraissent indifférents à la misère qu'ils sont supposées combattre ; et où même le cinéaste en vient à choper au détour d'un plan le numéro d'une pute de luxe comme s'il s'incluait dans le portrait apocalyptique d'un pays en pleine déconfiture morale.

Un grand film de bile noire et amère : Faute d'amour. Et, le lendemain, un grand film d'amour triste, le genre d'amour qui traverse le temps et dessine un destin romanesque : Wonderstruck de Todd Haynes. Je pense que tu te souviens que Todd Haynes, il y a deux ans, avait déjà ému la croisette avec le très beau Carol. Quand le film était sorti, les spectateurs, pas tous, mais certains, avaient dit que c'était bien, mais un peu froid. J'ai l'impression que Todd Haynes a entendu leur critique — c'est dire si les nôtres lui importent — et que pour ce film-là, il a tenté d'être le moins post-moderne possible. Mais très premier degré, par contre. Sauf qu'on ne se refait pas, enfin, jamais complètement…

1927. L'Amérique avant le cinéma parlant et la grande dépression. Une petite fille sourde nourrit une passion totale pour une actrice dont on apprendra qu'elle est en fait sa maman, partie connaître la gloire sur les plateaux de cinéma et les planches de Broadway. 1977. Un gamin qui vient de perdre sa mère dans un accident est frappé par la foudre, perd l'ouïe et décide d'aller à New York pour retrouver le père qu'il n'a jamais connu. Qu'est-ce qui unit ses deux récits ? Je ne vais pas te le dire, et Todd Haynes ne te le dira pas tout de suite non plus. Au contraire, il choisit de créer un gradn fossé esthétique entre les deux parties : la première aura la forme d'un film muet façon The Artist ; la seconde celle d'un soul film très nouvel hollywood matiné de quelques touches Amblin. Mon tout est un superbe récit d'apprentissage aux accents mélodramatiques déchirants, dans lequel Haynes laisse libre cours à ses deux penchants : son goût pour les expérimentations et son envie de retrouver la pureté émotionnelle du cinéma classique hollywoodien.

J'avoue que le bougre m'a bien fait chouiner dans les dix dernières minutes, où il retourne aux sources-même de son cinéma : après avoir réussi le pastiche du film muet, après avoir réussi à réénchanter le New York mal famé des années 70, avec ses delaers, ses voleurs à la sauvette et les rats qui sortent des bouches d'égoûts — des amis me disent que sur ce dernier point, la gentrification n'a pas changé grand chose — il réussit un flashback bouleversant avec des techniques rudimentaires venues du cinéma d'animation. C'est aussi l'occasion pour lui de retrouver sa muse Julianne Moore, qui accepte de creuser avec une humilité qui l'honore ce rôle de mater dolorosa digne et droite dans lequel Haynes la projette. Wonderstruck, c'est donc très beau, avec quelques longueurs par-ci ou par-là, mais c'est pas grave, on s'en fout, car Haynes choisit in fine le camp de la naïveté, de l'amour et de l'amitié. Dis comme ça, je sais, tu penses que c'est aussi neuneu qu'une mauvaise chanson de variété ou qu'un discours de Miss France. Je te jure pourtant que ça ne l'est pas. Et que, en moins de 24 heures, on peut aimer un film qui vomit le monde et un autre qui choisit de le réenchanter. Que te dire pour justifier d'une telle aberration, cher PB, avant de te souhaiter une bonne soirée ? Que je suis multiple ? Ça fait un peu con, mais après tout, au point où j'en suis…

À très vite.

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"Dark Waters" : Eaux sales et salauds

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"Carré 35" : La vérité sur Christine

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Adulte, Éric Caravaca a découvert l’existence d’une sœur aînée, morte enfant, dont ses parents lui avaient caché l’existence. Intrigué par ce silence et surtout le secret entourant l’absente, le comédien part en quête de son histoire. Et d’une trace : aucune photo d’elle n’a été conservée… De sa blessure intime toute fraîche (bien qu’ancienne) Caravaca aurait pu faire l’exhibition obscène en fouillant les douleurs et les non-dits familiaux. C’est tout le contraire qu’il obtient dans ce documentaire miraculeux porté par la douceur de sa voix, où l’on perçoit son désir sincère d’offrir une postérité légitime à celle qu’on avait voulu oblitérer. Déjouant les mensonges pudiques ou honteux, les oublis et les refoulés, Caravaca recoupe les témoignages, élucide un à un les mystères : Christine était née “différente”, les circonstances de son décès particulières, tout comme le contexte algérien en ce début des années soixante. Peu à peu se dessinent au milieu de ces vérités exhumées deux portraits entremêlés : celui d’une époque, et le visage de cette sœur inconnue dont ce film devient l

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"Mise à mort du cerf sacré" : Brame et Châtiment

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"The Square" : Sans mobile apparent

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Vincent Raymond | Jeudi 12 octobre 2017

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Happy End : Point trop final

ECRANS | de Michael Haneke (Fr.-Aut.-All., 1h48) avec Isabelle Huppert, Jean-Louis Trintignant, Mathieu Kassovitz…

Vincent Raymond | Mercredi 4 octobre 2017

Happy End : Point trop final

Après avoir causé la mort de sa mère dépressive par surdose d’anxiolytique, une pré-adolescente débarque chez son chirurgien de père, qui partage la demeure familiale calaisienne avec un patriarche réclamant l’euthanasie, une sœur entrepreneuse en plein tracas professionnels… Toujours aussi jovial, Michael Haneke convoque ici des figures et motifs bien connus pour une mise en pièce classique d’une caste déclinante, résonnant vaguement avec l’actualité grâce à l’irruption un tantinet artificielle de malheureux migrants. Dans le rôle du patriarche appelant la mort, Trintignant joue une extension de son personnage de Amour — il y fait explicitement allusion ; quant à Huppert, elle fronce le museau, écarquille les sourcils et incarne un bloc de béton congelé — quelle surprise ! Happy End ressemble hélas à du Haneke en kit : si tous les éléments habituels dérangeants sont là, manque un liant — comme la durée obstinée des plans, par exemple. Privé des longues séquences de tension faisant l’ordinaire si perturbant du cinéaste autrichie

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"Good Time" : Lose poursuite

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Vincent Raymond | Jeudi 14 septembre 2017

Connie Nikas et son frère handicapé mental Nick braquent une banque. Dans la fuite, Nick est capturé. Alors Connie fait l’impossible au cours d’une nuit riche en rebondissements pour le libérer. Par les voies légales d’abord. Et puis les autres… Incroyable : Robert Pattinson peut afficher une gueule expressive et des nuances de jeu ! Merci aux frères Safdie pour cette révélation, ainsi que pour ce thriller nocturne haletant rappelant ces polars signés Hill, Carpenter, Scorsese et consorts qui éraflaient le New York crasseux des années soixante-dix. L’effet vintage et déréalisant se trouve conforté par la B.O. synthétique de Daniel Lopatin, alias Oneohtrix Point Never, ainsi que par le matraquage de visages hallucinés, cabossés, arrachés à la pénombre, systématiquement cadrés en gros — voire très gros — plan. Dans leur quête formelle, les Safdie n’empruntent pas le chemin de l’esthétique pure, à la différence de NWR. Et s’ils partagent sa soif d’urgence ou son aptitude à fabriquer des sensations organiques, ils le font sans recourir aux sempiternelles armes à feu. Encore

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Hubert Charuel : « Une manière de dire au revoir à la ferme familiale »

LE RÉALISATEUR DE PETIT PAYSAN | Petit Paysan deviendra-t-il grand cinéaste ? C’est bien parti pour Hubert Charuel, qui signe un premier long métrage troublant. Entretien cartes sur étable.

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Hubert Charuel : « Une manière de dire au revoir à la ferme familiale »

De quelle(s) épidémie(s) vous êtes-vous inspiré ? HC La maladie du film est fictive : elle présente plusieurs symptômes de maladies réelles, mais qui se soignent. J’ai grandi pendant la période de vaches folles et de fièvre aphteuse. On était dans cet esprit de paranoïa : l’angoisse de mes parents, de ma familles, des amis aux alentours était totale, personne ne comprenait ce qui se passait. Les vétérinaires ne savaient pas ce qu’était Creutzfeld-Jacob, n’avaient pas les résultats… Ça a vraiment choqué beaucoup de monde. Les abattages, c’est horrible : les gens arrivaient, on tuait tous les animaux, on creusait une fosse au milieu de la ferme, on brûlait les animaux sur place. Un traumatisme pour les éleveurs et les vétérinaires. Certains ne s’en sont pas remis de faire des abattages totaux à la chaîne. D’autres ne s’en pas remis financièrement. Quand on dit à l’éleveur qu’il va toucher des indemnités, c’est plus complexe que ça. Elles viennent parfois un an, deux ans après ou jamais. En attendant, il y a un crédit à rembourser, des emprunts pou

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"Petit Paysan" : De mal en pis

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Difficile d’être plus en phase avec l’actualité qu’Hubert Charuel. Au moment où l’on s’interroge sur la pérennité des aides à l’agriculture biologique, et où l’on peine à mesurer les premières conséquences du n-ième scandale agro-industriel, son film nous met le nez dans la bouse d’une réalité alternative : celle des petits paysans. Ceux qui n’ont pas encore succombé, rongés par l’ingratitude de leur métier et les marges arrières de la grande distribution, ni été aspirés par leurs voisins, gros propriétaires fonciers ou de fermes automatisées — on en voit ici. Sans foin ni loi Pierre est un petit paysan à la tête d’un domaine raisonnable — c’est-à-dire qu’il la gère tout seul, mais en lui consacrant tout son temps. Lorsqu'il détecte dans son troupeau des animaux malades d’une mystérieuse fièvre hémorragique, il redoute le pire : l’abattage de la totalité de ses bêtes. La dissimulation lui offre une illusion de répit, mais les conséquences ne font qu’aggraver le problème. Hubert Charuel signe un portrait “empathique” de ce prolétaire rural, a

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L’incompris

"Faute d’amour" | « Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé ». Deux parents obnubilés par leurs égoïstes bisbilles vont méditer sur Lamartine après que leur fils a disparu. Un (trop modeste) Prix du Jury à Cannes a salué ce film immense et implacable du puissant Zvyagintsev.

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L’incompris

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JLG, Portrait chinois

"Le Redoutable" | Une année à part dans la vie de Godard, quand les sentiments et la politique plongent un fer de lance de la Nouvelle Vague dans le vague à l’âme. Une évocation fidèle au personnage, à son style, à son esprit potache ou mesquin. Pas du cinéma juste ; juste du cinéma.

Vincent Raymond | Mardi 5 septembre 2017

JLG, Portrait chinois

1967. Au sommet de sa gloire, Jean-Luc n’est pas à une contradiction près : s’il provoque en public en professant des slogans marxistes ou égalitaristes, il aspire en privé à une union conformiste de petit-bourgeois jaloux avec la jeune Anne. Tiraillé entre son Mao et son Moi, le cinéaste passe de l’idéologie au hideux au logis. L’insuccès de La Chinoise ne va rien arranger… Toutes proportions gardées, la vision du Redoutable rappelle celle de AI (2001), cette étonnante symbiose entre les univers et manière de deux cinéastes (l’un inspirateur, l’autre réalisateur), où Spielberg n’était jamais étouffé par le spectre de Kubrick. L’enjeu est différent pour Hazanavicius, à qui il a fallu de la témérité pour se frotter à un Commandeur bien vivant — certes reclus et discret, mais toujours prompt à la sentence lapidaire ou la vacherie définitive. Hommage et dessert En savant théoricien-praticien de l’art du détournement, Hazanavicius a extrait du récit autobiographique d’Anne Wiazemsky Un an après une substance p

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Robin Campillo : « Les films sont beaucoup plus forts quand on s’y perd un peu »

120 BATTEMENTS PAR MINUTE | Auréolé du Grand Prix du Jury au Festival de Cannes, le scénariste et réalisateur de 120 battements par minute revient sur la genèse de ce film qui fouille dans sa mémoire de militant.

Vincent Raymond | Lundi 21 août 2017

Robin Campillo : « Les films sont beaucoup plus forts quand on s’y perd un peu »

Comment évite-t-on de tomber dans le piège du didactisme ? Robin Campillo : Ça fait longtemps que se pose pour moi le problème des scénarios qui prennent trop le spectateur par la main comme un enfant et qui expliquent absolument tout ce que vivent les personnages. La meilleure façon que j’aie trouvée, c’est de reprendre ce truc à Act Up Paris : il y avait un type qui fait l’accueil, qui expliquait très bien comment fonctionnait la prise de parole. Mais ensuite, quand on était dans le le groupe, on ne comprenait absolument plus rien à la manière dont fonctionnaient les gens : il y avait trop d’informations ! On s’apercevait que le sujet sida était éclaté en plein d’autre sujets, et on était perdus. J’ai donc voulu jeter le spectateur dans cette arène, comme dans une piscine pour qu’il apprenne à nager tout seul. Je voulais qu’il n’ait pas le temps de réagir à ce qui se produisait, aux discours ni aux actions, lui donner l’impression que les choses arrivaient sans qu’il ait le temps d’en prendre conscience. Les films sont beaucoup plus forts quand on s’y perd un peu, quand on ne sait pas ni où ni à quel moment on est. Et comme ce

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120 battements par minute : Charge virale

120 battements par minute | de Robin Campillo (Fr., 2h20) avec Nahuel Perez Biscayart, Arnaud Valois, Adèle Haenel… (sortie le 23 août)

Vincent Raymond | Lundi 21 août 2017

120 battements par minute : Charge virale

Histoires de révoltes et de combats. Celles des militants d’Act Up Paris à l’orée des années 1990 pour sensibilisant à coup d’actions spectaculaires l’opinion publique sur les dangers du sida et l’immobilisme de l’État. Et puis la romance entre Nathan et Sean, brisée par la maladie… Grand Prix à Cannes, ce mixte d’une chronique politique et d’une histoire sentimentale est aussi une autobiographie divergée de Robin Campillo. Ancien membre d’Act Up, il a toute légitimité pour évoquer le sujet de l’intérieur, en assumant sa subjectivité, et tenant compte du temps écoulé. Le portrait collectif qu’il signe n’est ainsi ni un mausolée aux victimes, ni un panégyrique aux survivants, ni un documentaire de propagande : il s’inscrit dans un contexte historique, à l’instar d’un conflit armée. Campillo emprunte d’ailleurs sa construction aux films de guerre, chaque génération ayant les siennes — les AG étant les réunions d’état-major avant les actions et manifs ; le champ de bataille les lieux d’intervention. Sauf qu’il y a ici deux guerres à mener : l’une, visible, contre les institutions et les labos pharmaceutiques ; l’autre,

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Ava : Jeune fille en fleur avant l’ombre

ECRANS | Dernier été pour les yeux d’Ava, ado condamnée à la cécité s’affranchissant des interdits ; premiers regards sur le cinéma de Léa Mysius (coscénariste des Fantômes d’Ismaël) avec ce film troublant et troublé, ivre de la séduction solaire de la jeune Noée Abita.

Vincent Raymond | Mercredi 28 juin 2017

Ava : Jeune fille en fleur avant l’ombre

Ava a treize ans, une mère célibataire fantasque, une petite sœur au biberon et une maladie qui va la rendre aveugle à la fin des grandes vacances. Loin de s’apitoyer sur son sort, l’ado profite de ce qui lui reste de vue pour longer les marges avec un jeune gitan qui la fascine… Bonne pioche pour la Semaine de la Critique que ce premier long métrage de Léa Mysius, tout à la fois empli de la vitalité rebelle de la jeunesse et confronté à l’inéluctable d’une disparition précoce. Un poème sensoriel débarrassé d’un ancrage forcené au réalisme, Ava qui s’octroie des parenthèses de folie douce lorsqu’il s’agit d’évoquer le ressenti de la liberté, le frisson de l’incertain. Une révolte métaphorique dans une fuite à la poursuite de la beauté, où la suggestion discrète l’emporte sur la pataude monstration. Garde à vue On sait combien un film peut se trouver transfiguré par son acteur·trice grâce à l’accord intime entre l’interprète et son personnage. Ce que livre ici la débutante Noée Abita tient de la vibration : à l’âge

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Lettre de Cannes #5

Festival de Cannes 2017 | Ou comment on prend un aller simple de la Black Lodge à l'Hôpital du Vinatier

Christophe Chabert | Vendredi 26 mai 2017

Lettre de Cannes #5

Cher PB, laisse-moi te raconter une scène vue sur la Croisette, qui illustre à mon sens la folie qui gagne le festival, et peut-être plus que ça, le pays tout entier – à moins que ce ne soit le micro-climat du sud, mais je ne mange pas de ce pain-là. En plein carrefour, un type se fait renverser en scooter par une voiture. Rien de bien grave a priori, car le propriétaire du deux roues, assez vénér’, est déjà en train de tambouriner contre la vitre de l’automobiliste en le traitant de… Bon, pas besoin de te faire un dessin ou d’aligner des grossièretés. Un des mille policiers aux abords du Palais vient alors se mêler à l’affaire pour calmer le différend. Et là, sidération totale, l’homme au scooter s’adresse au représentant des forces de l’ordre – note l’expression – et lui demande s’il a le droit de « frapper » le mec dans la voiture. Sérieusement. Même pas pour rire. Gloups ! De folie, il fût question ces derniers jours dans les films de Cannes, alors que la compétition touchait à sa fin avec les films de François Ozon – rires – de Fatih Akin – argh – et de Lynne Ramsay – tout à l’heure. D’abord avec ce qui restera comme le choc ultime du festival : les deu

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Lettre de Cannes #6

Festival de Cannes 2017 | Ou comment un dernier film vient relancer la compétition, et où il faut apprendre à finir.

Christophe Chabert | Lundi 29 mai 2017

Lettre de Cannes #6

Cher PB, je t’envoie cette dernière lettre à quelques heures d’un palmarès que, comme à son habitude, la presse s’empressera de mettre en pièces. Habitude étrange, à vrai dire : qui, du cinéaste et des acteurs qui font des films et composent un jury collectif ou du critique qui se contente de les voir, est le plus apte à en juger la valeur ? Qui est le meilleur spectateur de cinéma ? Vaste question que je ne trancherai pas ici, car bon, j’ai autre chose à faire. Mais l’an dernier, quand l’agora critique hurlait à la mort après la Palme remise à Moi, Daniel Blake, estimant qu’il s’agissait d’une « mauvaise Palme », on pouvait légitimement lui rétorquer que le film ne la DÉMÉRITAIT pas, quand bien même d’autres films la méritaient tout autant, sinon plus. The Last face, le film de Sean Penn, eût été d’évidence une mauvaise palme, car personne – à part Luc Besson, c’est dire – n’a défendu la chose, la jugeant unanimement nulle et nocive pour le cinéma. De toute façon, l’envie de réécrire l’histoire d’un palmarès à l’aune de ses choix personnels tient tout autant de l’égocentrisme que de l’illusion rétrospective, ce fléau qui empêche d’accepter la réalité telle qu’elle es

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Lettre de Cannes #4

Festival de Cannes 2017 | Ou comment on fête un anniversaire, et comment Nicole Kidman est devenue notre copine de festival

Christophe Chabert | Jeudi 25 mai 2017

Lettre de Cannes #4

Cher PB, hier soir, le festival de Cannes fêtait son soixante-dixième anniversaire, dans une cérémonie qui faisait des ponts entre passé, présent et je ne sais pas quoi, avec des palmés passés – dont David Lynch, prêt à présenter les premiers épisodes de la nouvelle saison de Twin Peaks que tu as déjà dû voir, petit coquinou, en streaming sur je ne sais quelle plateforme de mauvaise vie –, des palmés futurs – Sorrentino et Park Chan-wook, cette année préposés à la remise de palme au sein du jury – et des presque palmés – Pedro Almodovar, dans le rôle du cinéaste cocu mais bon joueur au milieu des ex-vainqueurs. On notait quelques absences de poids : Terrence Malick, qui pourtant n’a plus peur de montrer sa trogne en public ; les frères Dardenne, pourtant grands potes de Therry Frémaux ; Steven Soderbergh, sans doute un peu vexé que son dernier Logan Lucky est atterri piteusement au Marché du film cette année ; les frères Coen, Nuri Bilge Ceylan ou encore Lars Von Trier, dont on ne sait trop s’il est encore persona non grata au festival, ou simplement retenu par le montage de son dernier film, ou si son camping car est au garage pour réparation – va lire le d

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Lettre de Cannes #3

Festival de Cannes 2017 | Ou comment la courtoisie est une valeur qui se perd, un grand cinéaste se suicide à Cannes, et Netflix invente le vidéo-film.

Christophe Chabert | Mardi 23 mai 2017

Lettre de Cannes #3

Cher PB, Au son d’un hélicoptère tournoyant dans le ciel, loin au-dessus de la croisette, je t’écris à nouveau pour te parler de cinéma. Mais avant, j’aimerais te raconter un petit jeu que je pratique avec quelques amis depuis que je me rends au festival. Ce jeu, qui est plutôt une forme de compétition honorifique, s’appelle le Prix de la courtoisie. Rien à voir avec la radio d’extrême droite éponyme — cela me rappelle qu’autrefois, quand moi-même je faisais de la radio, un des animateurs ne cessait de présenter les titres musicaux en parlant d’albums « éponymes », sans trop savoir ce qu’il racontait puisqu’il allait jusqu’à dire de certains qu’ils étaient « parfaitement éponymes », laissant penser que d’autres étaient « un peu éponymes » et d’autres encore « moyennement éponymes »… Le Prix de la courtoisie consiste à saluer chaleureusement TOUS les agents d’accueil que l’on croise avant d’accéder aux projections, de les remercier chaque fois qu’ils font quelque chose pour nous — biper nos badges, nous indiquer nos places… — et, plus globalement, de leur sourire et de ne pas les traiter comme des paillassons. La base, quoi… Sauf au festival de Cannes où les

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Lettre de Cannes #2

Festival de Cannes 2017 | Ou comment une projection vire à la farce, des militants bouleversent la Croisette et un cinéaste parle à un autre cinéaste.

Christophe Chabert | Lundi 22 mai 2017

Lettre de Cannes #2

Cher PB, il faut que je te raconte ce qui s’est passé l’autre matin à la projection d’Okja, le film Netflix de Bong Joon-ho. Depuis l’annonce par Thierry Frémaux de l’entrée en compétition de deux films coproduits mais surtout distribués par l’opérateur de vidéo à la demande par abonnement à 10 boules par mois, plus en version HD, les exploitants français ne cessent de faire les scrogneugneus, et de réclamer peu ou prou qu’on chasse ses malotrus yankees qui viennent sur le territoire français bousiller notre sacro-sainte exception culturelle. On ne leur fera pas l’injure, à certains du moins, de leur rappeler qu’ils ont tous très bien sortis les précédents films de Bong Joon-ho ou de Noah Baumbach, l’autre social-traître à avoir signé chez Netflix. C’est vrai, merde, Mistress America, quoi, au moins 800 salles l’ont programmé ! Et Mother, j’en parle même pas… Et pendant des mois en plus ! Toujours est-il qu’ils avaient prévu leur coup : à peine le logo Netflix apparu sur l’écran, la bronca s’est levée dans le Grand Théâtre Lumière, et s’ils avaient pu passer les portiques de sécurité avec des piques et des fourches pour traîner jusq

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Cannes en salles : À la diète !

Festival | S’il se targue d’être la plus grande manifestation culturelle au monde, le festival de Cannes demeure un rendez-vous professionnel faisant insuffisamment bénéficier de son aura les salles de cinéma.

Vincent Raymond | Mardi 2 mai 2017

Cannes en salles : À la diète !

Après un millésime 2016 des plus fastes, qui avait permis aux spectateurs de découvrir en même temps que les festivaliers une demi-douzaine de films issus de la sélection officielle — et pas des moindres : les Almodóvar, Dumont, Verhoeven en compétition, auxquels il fallait ajouter le Woody Allen de l’ouverture, le Jodie Foster et le Shane Black —, les cinéphiles connaîtront cette année la disette. Ils pourront néanmoins compter sur la délégation française pour leur offrir de quoi vibrer en écho avec la Croisette. Grâce notamment à Arnaud Desplechin, qui ouvre mercredi 17 mai cette 70e édition avec Les Fantômes d’Ismaël. Le choix de cet auteur exigeant, fidèle dès marches rouges, (plusieurs fois en lice et juré l’an passé), peut surprendre. Mais la distribution de son nouvel opus possède le glamour attendu pour pareil événement, qui lui permet notamment de renouer avec Marion Cotillard qu’il avait révélée dans Comment je me suis disputé… (1996). Son fidèle Mathieu Amalric, et Charlotte Gainsbourg, tous deux appréciés à l’international, feront aussi crépiter les flashes.

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L’âme russe amère de Zviaguintsev

ECRANS | Événement de cette rentrée cinéma, Leviathan place Andreï Zviaguintsev en orbite dans la galaxie des grands cinéastes mondiaux. Son œuvre, encore brève — quatre films — a évolué avec son pays d’origine, la Russie, dont il est aujourd’hui le critique le plus cinglant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 3 septembre 2014

L’âme russe amère de Zviaguintsev

Son entrée en cinéma fut fracassante : Le Retour, premier film, Lion d’or à Venise, révélation d’un immense metteur en scène doté d’une puissance visuelle perceptible dans le moindre de ses cadres, capable d’apporter une dimension mythologique à un récit simple — deux enfants voient leur père revenir au foyer et s’embarquent avec ce géniteur inconnu et ténébreux en direction d’une île symbolique. Il était aisé à l’époque de comparer le travail d’Andreï Zviaguintsev à celui de Tarkovski, figure tutélaire d’un cinéma soviétique dont il fut le martyr exilé. Comparaison piégée puisque cette captation d’héritage pouvait passer pour une tentative de maniérisme pure et simple, que seule la force émotionnelle du Retour venait contredire. Zviaguintsev commence sa carrière de cinéaste  en 2001, dans le premier âge de la Russie poutinienne, en quête d’un passé mythique tout en laissant la corruption gangrenée ses élites. Les datchas aux cheminées fumantes, les paysages hors du temps et les figures bibliques de son premier film semblaient synchrones avec ce désir de célébrer l’âme russe éternelle. Soupçon confirmé avec son deuxième long, Le Bannissement ;

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Leviathan

ECRANS | De la farce noire à la tragédie en passant par le polar mafieux, Andreï Zviaguintsev déploie un étourdissant arsenal romanesque pour faire le portrait d’une Russie gangrenée par la corruption, où sa mise en scène atteint un point de perfection vertigineux. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 3 septembre 2014

Leviathan

Quelque part, dans un bout de Russie oubliée de tout, se joue un drame minuscule aux échos majuscules. Kolia vit avec sa seconde femme et son fils au bord de la mer de Barents, dans une vieille maison que convoite le maire de la ville. Condamné à être expulsé, il fait appel à un avocat moscovite pour tenter d’infléchir la décision de la justice. Comme dans un western, cet étranger débarque en territoire inconnu et sa présence va bouleverser une micro-société déjà divisée, précipitant la tragédie tout en révélant les mœurs du pouvoir local. Sujet ô combien politique qu’Andreï Zviaguintsev va aborder par d’imprévisibles ruptures de ton. Lui, le cinéaste austère et grave du Retour et d’Elena, choisit de traiter toute la première partie comme une farce noire où les personnages, régulièrement imbibés de vodka, sont comme les reflets tordus et hilarants de la Russie éternelle, celle de Tchekhov ou de Mikhalkov, dont Leviathan serait l’antidote parfait. La caricature des édiles locaux, que ce soit le maire alcoolique et adepte de parties fines, ses adjoints idiots ou ce pope aux allures de parrain mafieux, jette ainsi un regard sardonique sur la corruption qu

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Elena

ECRANS | Incroyable retour du réalisateur du Retour d’Andreï Zviaguintsev avec cette œuvre faussement tranquille et réellement subversive où la langueur contemplative explose face à la violence de classe. Pas loin du chef-d’œuvre ! Christophe Chabert

Marc Chassaubene | Vendredi 2 mars 2012

Elena

«Comme un oiseau sur la branche, j’ai essayé, à ma manière, d’être libre» chantait Leonard Cohen. Andreï Zviaguintsev commence effectivement par filmer longuement un oiseau sur une branche. Très longuement. Remonte le souvenir (douloureux) de son précédent Bannissement, sa Russie rupestre et mythologique, ses plans répétitifs… Souvenir qui se prolonge dans les premières scènes, où le cinéaste déploie sa précision photographique au service d’une lenteur trop calculée. On y découvre Elena aux petits soins avec Vladimir, vieillard glacial et autoritaire. Est-ce sa bonne ? Son épouse ? Les deux, en fait : Elena était femme de ménage mais a fini par se marier avec son employeur. Là encore, leur demeure bourgeoise figure une Russie hors du temps, figée, loin des temps présents. Et soudain, boum ! Elena sort, prend le métro et se retrouve de plain-pied avec le Moscou d’aujourd’hui. C’est un choc, que la mise en scène intensifie par des plans plus courts et la musique sérielle de Philip Glass, judicieusement employée. Fracture ouverte  Le film prend alors son envol et ne redescendra plus des hauteurs. On découvre qu’Elena a un

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