Éric Caravaca : « Pour être un bon réalisateur il faut être un peu pervers ; je ne le suis pas totalement »

ECRANS | Éric Caravaca a entrepris un parcours solitaire pour apaiser une douleur muette qui minait sa famille depuis un demi-siècle. Son documentaire raconte "Carré 35" cette démarche, et lui raconte son cheminement ?

Vincent Raymond | Mardi 31 octobre 2017

Photo : © Thomas Gogny


Qu'est-ce qui vous a convaincu de démonter “la vérité” racontée par vos parents ?

EC : C'est quelque chose qui s'imposait. Au départ, j'avais envie de redonner une existence à une enfant qui, au fond, était presque morte deux fois. Comment la réhabiliter ? Quand j'essayais d'en parler, je sentais que les choses et la parole se fermaient ; je sentais quelque chose de honteux. Et puis aussi, c'était un peu obsessionnel : quand on cache quelque chose à un enfant — même à un grand enfant, il a l'instinct de chercher. J'avais cette envie d'éclaircir, de déshumilier une mémoire, de réhabiliter une enfant.

Et puis, surtout, j'ai commencé à questionner des gens parce qu'une tante — la sœur aînée de ma mère est mort. Puis son mari, ensuite une autre demie-sœur de ma mère qui avait fait un AVC avait perdu la parole. Quand j'ai vu que mon père allait lui aussi y passer, j'y suis allé en me disant si je ne le fais pas maintenant, je ne le ferai jamais.

Comment expliquez-vous que votre mère, qui a elle-même souffert d'un non-dit, en ait reproduit un à son tour ?

EC : Ma mère fait partie d'une époque où la psychanalyse était quelque chose de honteux. Du coup, ce n'est pas une femme qui a été psychanalysée.

Pensez-vous qu'elle prend conscience de cela ?

EC : Non, pas du tout, je ne pense pas. Ou alors c'est caché. Au fond, les choses lui échappent. Elle vit la réalité quand les choses lui échappent, finalement. On a coupé plein de moment, les interviews ont été longues, elle était très tendue au début, je lui faisais boire un peu de bière pour la détendre (sourire) Elle n'a pas vu le film, mais même si elle le voit, elle se cachera encore la réalité.

Lorsque vous avez entrepris ce film, avez-vous dit à vos parent qu'il portait sur votre sœur ou bien qu'il s'agissait d'un récit de la famille ?

EC : Sur un récit de la famille plutôt. Ils se sont vite aperçus que les questions tournaient autour d'elle et je les ai laissés interpréter. Cela dit, j'ai fait un film sur cette enfant ; elle est devenue au fur et à mesure de mes recherches la symbolique du caché, des choses qu'on cache.

Votre frère vous a-t-il soutenu ?

EC : Non… non… Mon frère n'a pas réagi comme moi à toute cette histoire. Lui est passé à côté. Je ne sais pas pourquoi j'ai porté cette histoire ; probablement parce que je portais une certaine forme de culpabilité de ma mère.

À partir de quel âge avez-vous commencé à prendre conscience qu'il y avait “quelque chose” ?

EC : Je n'en sais rien. En fait, probablement assez tôt, mais je ne m'en souviens plus vraiment. C'est ce qui m'a conduit, peut-être, à faire le métier que je fais. Mon métier d'acteur, au début, c'est un rapport avec les morts — les auteurs morts. On reste enfermé dans des salles, dans le noir ; on apprend des textes de gens qui sont décédés et on essaie de faire ressortir une mémoire, un sentiment de l'auteur quand il était en train d'écrire, que ce soit Shakespeare ou Tchekov. On travaille avec des morts. Au finale, je pense que cette enfant qui est ma sœur n'est pas pour rien dans mon choix de carrière et d'aller vers le théâtre et la littérature.

Votre métier a aussi un rapport avec la dissimulation et la vérité…

EC : Oui, mais si je l'ai fait dans mon cas, c'est surtout pour ce rapport avec les morts

Avez-vous suivi une analyse ? Et si oui, l'avez-vous finie ?

EC : On ne finit jamais, hein… J'ai interrompu, je crois que je vais reprendre.

Vous avez réussi à la ramener sur la tombe de votre sœur ? Comment elle l'a vécu ?

EC : Comme son mari (mon père) est décédé, elle s'emmerdait toute seule chez elle ; alors je lui ai dit « allez, on va quelque part », elle était assez contente. À 82 ans, elle marchait très bien, elle faisait de longues journées avec nous. Je l'ai filmée les pieds dans l'eau jusqu'à 9 h du soir où elle avait froid (rires), elle n'a rien dit. Mais à partir du moment où je l'ai laissée à l'aéroport avec quelqu'un de la régie pour la ramener chez elle, la vieille dame est réapparue. Mais là-bas elle était plutôt joyeuse. Je pense qu'elle a enfoui les choses qu'elle ne laisse pas sortir son émotion ; elle est très pudique.

Avez-vous obtenu toutes les réponses aux questions que vous vous posiez ?

EC : Non. J'ai aussi comblé les pièces de puzzle manquantes en recouvrant divers témoignages. Ma mère évite les questions, d'autres auxquelles elle n'a jamais voulu répondre. Pour être un bon réalisateur il faut être un peu pervers ; moi je ne le suis pas totalement. Donc je m'arrête au moment où ça résiste en face. L'identité de ma mère maintenant tourne autour de ce silence ; à tel point que si vous la mettiez devant ce film, elle sortirait en disant : « Oh ben c'est bien ce film » et en évitant complètement le sujet.


Carré 35

De Eric Caravaca (Fr, 1h07) Carré 35 est un lieu qui n’a jamais été nommé dans ma famille ; c’est là qu’est enterrée ma sœur aînée, morte à l’âge de trois ans. Cette sœur dont on ne m’a rien dit ou presque, et dont mes parents n’avaient curieusement gardé aucune photographie. C’est pour combler cette absence d’image que j’ai entrepris ce film. Croyant simplement dérouler le fil d’une vie oubliée, j’ai ouvert une porte dérobée sur un vécu que j’ignorais, sur cette mémoire inconsciente qui est en chacun de nous et qui fait ce que nous sommes.
UGC Ciné-Cité Confluence 121 cours Charlemagne Lyon 2e
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

L'éPOPée Verte, le docu

Scène stéphanoise | L'avenir de la musique pop française, c'est Saint-Etienne. Attention, ne voyez pas là l'adjectif "pop" comme un épitèthe péjoratif. À l'instar de ce qu'a pu (...)

Nicolas Bros | Mercredi 5 mai 2021

L'éPOPée Verte, le docu

L'avenir de la musique pop française, c'est Saint-Etienne. Attention, ne voyez pas là l'adjectif "pop" comme un épitèthe péjoratif. À l'instar de ce qu'a pu constituer Rennes pour le rock dans les années 80, Saint-Étienne est aujourd'hui le berceau d'une scène musicale d'où émergent de nombreux talents mêlant chanson, rap et électro. Parmi ceux-ci, Terrenoire, Zed Yun Pavarotti, La Belle Vie, Fils Cara et Coeur ont pris part à un projet destiné à mettre en avant cette effervescence créative stéphanoise : l'éPOPée Verte. Si le concert parisien réunissant tous ces artistes n'a pu se tenir pour cause de Covid, une soirée s'est déroulée au Fil de Saint-Etienne le 3 octobre 2020. Si ce live est passé, vous pouvez le revoir

Continuer à lire

"The Last Hillbilly" : Chroniques des Appalaches

ECRANS | ★★★☆☆ De Thomas Jenkoe & Diane-Sara Bouzgarrou (Fr.-Qat., 1h20)… Sortie le 30 décembre

Vincent Raymond | Mardi 8 décembre 2020

Au fin fond du Kentucky, dans une montagne jadis exploitée pour son charbon, subsistent quelques rares familles, dont celle de Brian. Mémorialiste et aède des “derniers bouseux“ de cette contrée, il donne une vision intérieure, volontiers bucolique, de cette population souvent oubliée et généralement assimilée aux “white trash“ dégénérés — les consanguins de Délivrance, la famille de Claytus dans Les Simpson — ou que le dénuement conduit aux lisières du monde social (Winter’s Bones), puis politique (voir les interlocuteurs de Claus Drexel dans son documentaire America). Même si Brian n’a pas le côté survivaliste extrême du Captain Fantastic de Matt Ross, il partage avec lui une forme d’érudition naturaliste plus proche de Thoreau que de Trump. The Last Hillbilly rappelle que cette Amérique existe, au même titre qu’existe chez nous la Creuse ou la Lozère, et que si elle souffre, elle est attachée à son territoire et n’a pas encore abandonné tout espoir. Pour combien de temps encore ?

Continuer à lire

"Un pays qui se tient sage" : Et dans un triste État…

ECRANS | ★★★★☆ Documentaire de David Dufresne (Fr., 1h26)

Vincent Raymond | Mercredi 30 septembre 2020

Le comble pour un journaliste-documentariste est de signer un film en phase avec l’actualité. Hélas, serait-on tenté d’ajouter à propos de celui de David Dufresne, édifiant travail d’information et d’analyse sociologique, intellectuelle, historique sur les violences policières (et leurs conséquences) observées — subies — par les manifestants français depuis 2017. Coïncidence : cela correspond à l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Élysée. Alors que le nouveau dispositif de sécurité (le “schéma national du maintien de l’ordre”) tout juste paru laisse entendre que tous les journalistes et observateurs des manifestations — et donc potentiels témoins d’exactions policières — seront désormais susceptibles d’être interpelés pendant l’exercice de leur métier, en violation de leur imprescriptible droit d’informer, Un pays qui se tient sage tombe à pic. Dufresne a en effet collecté toutes ces images captées durant le mouvement des Gilets jaunes notam

Continuer à lire

"The Great Green Wall" : Et le désert avance…

Documentaire | Documentaire de Jared P. Scott (G.-B., 1h30) avec Inna Modja…

Vincent Raymond | Lundi 22 juin 2020

Pour contrer leur désertification, les États du Sahel et du Sahara ont lancé le projet de “Grande muraille verte“ destiné à doter l’Afrique d’une ceinture forestière d’ouest en est. Du Sénégal à l’Ethiopie, la chanteuse Inna Modja s'en fait l’ambassadrice auprès des populations locales… Voici un bien drôle de fourre-tout, dans lequel il convient de faire le tri : les informations géopolitiques ou écologiques sur la conception, l’inspiration sankarienne, la mise en œuvre et l’intérêt de cette barrière végétale sont recouvertes de diverses couches plus ou moins pertinentes. Passons sur l’enveloppe à la BBC/National Geographic — offrant une vision stéréotypée et impersonnelle d’une nature transcendante grâce à une kyrielle de plans par drones —, mettons de côté la fraction du film aux allures de making off-bonus de l’album en gestation. Ne nous appesantissons pas non plus sur les séquences où Inna Modja interviewe les paysans sur le mode « alors, c’est dur la terre ? » ou une responsable de l’ONU, ni celles où elle est filmée dans les médias locaux faisant la promo de la Grande Barrière Verte ; ni celles où e

Continuer à lire

Mamacita : La mamatriarche

ECRANS | Documentaire de Jose Pablo Estrada Torrescano (Mex., 1h15)

Vincent Raymond | Mercredi 12 février 2020

Mamacita : La mamatriarche

Bientôt centenaire, la Mexicaine Mamacita n’a rien d’une grand-mère gâteau. Partie de rien, cette femme à poigne ayant réussi à monter une chaîne de salons de beauté, avait fait promettre à son petit-fils parti étudier le cinéma en Allemagne, qu’il lui consacrerait un film. Le voici… Impressionnante, irritante et attachante à la fois… Au fil de ses images, Jose Pablo Estrada Torrescano révèle sans filtre une maîtresse-femme assumant fièrement sa coquetterie et son autorité (voire, son autoritarisme) mâtinée d’une redoutable mauvaise foi chronique. Mais cet aplomb d’acier, conjugué à son tempérament baroque, apparaissent comme les piliers de sa résilience, Mamacita ayant eu à dépasser les revers de fortune de ses parents. Bien que volontiers rudoyé par son aïeule, Jose Pablo Estrada Torrescano va parvenir à force de présence et de bienveillance à lui arracher des confidences très intimes sur son rapport à ses “fantômes“ et lui faire fendre l’armure pour la première fois de sa tumultueuse vie. Mamacita aurait-elle livré toutes ces vérités sans l’interface artéfactuelle de la caméra, et donc la certitude d’une part de postérité ? Rien n’est moins sûr. Ce qu’elle

Continuer à lire

Vincent Delerm présente son documentaire

ECRANS | Parallèlement à ses deux concerts au festival Les Poly'sons de Montbrison (4 et 5 février prochains), Vincent Delerm en profite pour présenter, au cours de (...)

Nicolas Bros | Mercredi 8 janvier 2020

Vincent Delerm présente son documentaire

Parallèlement à ses deux concerts au festival Les Poly'sons de Montbrison (4 et 5 février prochains), Vincent Delerm en profite pour présenter, au cours de deux séances les mêmes jours à 18h au cinéma Rex de la sous-préfecture ligérienne, son premier quasi long-métrage documentaire Je ne sais pas si c’est tout le monde. Je ne sais pas si c’est tout le monde, de Vincent Delerm, mardi 4 et mercredi 5 février à 18h au cinéma Rex Montbrison, en présence du réalisateur

Continuer à lire

3 potes, 2 roues et une boucle au Vietnam

Road trip visuel & sonore | En février 2019, trois amis, Robert Chauchat, notre confrère journaliste radio Julien Trambouze et notre pigiste Niko Rodamel, partent (...)

Nicolas Bros | Jeudi 21 novembre 2019

3 potes, 2 roues et une boucle au Vietnam

En février 2019, trois amis, Robert Chauchat, notre confrère journaliste radio Julien Trambouze et notre pigiste Niko Rodamel, partent en road-trip dans l'extrême nord du Vietnam, au coeur de la boucle de Ha Giang. Une expédition sans grande préparation mais avec l'envie de se laisser porter au gré des rencontres et des paysages d'un territoire encore préservé du tourisme de masse, « où le temps semble s'être arrêté ». Au lieu de conserver leurs souvenirs seulement pour leurs archives personnelles, Julien et Niko ont décidé d'aller plus loin, en réalisant un film sur cette expédition qui les a marqués. Le résultat constitue une immersion au cœur de la province d'Ha Giang, un géoparc UNESCO à la frontière avec la Chine, avec des photographies de Niko Rodamel et des prises de sons de Julien Trambouze. Une réalisation qui emprunte la route du documentaire mais d'une manière originale. Ha Giang Loop, une immersion photographique et sonore sur les routes du nord Vietnam, mardi 26 novembre à 19h au Méliès Jean Jaurès

Continuer à lire

"Les Éblouis" : Il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir

Un Christ d'horreur | De Sarah Suco (Fr., 1h39) avec Camille Cottin, Jean-Pierre Darroussin, Eric Caravaca…

Vincent Raymond | Mercredi 27 novembre 2019

Depuis que sa famille a rejoint la communauté chrétienne de Luc-Marie, Camille a vu sa mère sortir de son apathie dépressive. Mais les règles et les rites qui lui sont imposés, ainsi qu’à ses frères, l’étouffent. Camille sent bien l’anormalité de cette aliénation souriante, au nom de la foi… Dans une semaine faste en films d’épouvante, Les Éblouis ne dépare pas. S’inspirant de ses souvenirs personnels, la comédienne Sarah Suco signe un premier long métrage d’autant plus effrayant qu’il se passe d’effets en décrivant au jours le jour et à travers les yeux d’une adolescente, les conséquences du mécanisme d’embrigadement sectaire. Comment un loup aux allures débonnaires se déguise en berger pour attirer à lui les proies qu’il a flairées fragiles — en l’occurence, la mère de Camille, dépressive et flétrie dans son existence. Et parvient à tout obtenir d’eux grâce à un conditionnement culpabilisateur. Se revendiquant du christianisme et pratiquant une lecture très personnelle des Écritures, la “communauté“ déviante de Luc-Marie est l’un de ces trop nombreux cercles de fêlés prétendant détenir la Vérité en droite

Continuer à lire

"Nous le peuple" : Constituante tuée dans l’œuf

ECRANS | Documentaire de Claudine Bories & Patrice Chagnard (Fr., 1h39)

Vincent Raymond | Mercredi 25 septembre 2019

2018. À l’occasion du projet de réforme constitutionnelle, trois groupes travaillent ensemble, échangeant par vidéo. Les uns sont en prison, d’autres dans un lycée ; les troisièmes sont issues d’une association de mères de familles en banlieue parisienne. Que naîtra de leurs débats ? On peut légitimement entrer à reculons dans ce film, redoutant une confiscation de la parole par des médiateurs socio-cu ou le téléguidage par un quelconque sous-bureau d’un vague Ministère de la Cohésion de la Ville et de la Participation participative. Et puis non : l’association agrée d’éducation populaire Les Lucioles du Doc à l’initiative de ces ateliers reste discrète, stimulant les réflexions. Quant aux intervenants, ils sont loin d’être des figurants ou déconnectés de la “chose constitutionnelle“ — ce texte commun, fédérateur et garant des valeurs nationales. Leur voix est patiemment recueillie, soupesée, et naturellement des propositions plus vastes qu’une somme de revendications individuelles se forment au sein de cette agora virtuelle. Hélas, la réussite de ce processus démocratique (entérinant la viabilité d’une démarche participative) va se

Continuer à lire

"Le Fils" : La fabrique des petits soldats

ECRANS | Documentaire De Alexander Abaturov (Ru.-Fr., 1h11)…

Vincent Raymond | Mercredi 29 mai 2019

Deux trajectoires parallèles : celle du cousin du réalisateur, Dima, soldat d’excellence russe mort au combat, et celle des nouvelles recrues aspirant à rejoindre le corps d’élite des Spetsnaz dont Dima était issu. D’un côté, le deuil sobre ; de l’autre l’exaltation d’une jeunesse ultra patriote… On aimerait que cela fût une fiction et non point un documentaire. Mais Alexandre Abaturov dépeint une réalité crue et froide : celle de de super-soldats contemporains interchangeables et soudés au sein d’une unité impatiente de servir la mère Russie. N’étaient leurs marinières rouges, ils pourraient êtres les bidasses de Full Metal Jacket (1987) effectuant leurs classes sous les ordres d’instructeurs les conditionnant psychologiquement et physiquement, sélectionnant les plus solides (environ un quart du contingent), seuls aptes à porter le distinctif béret rouge des Spetsnaz. Entre les parcours dans la boue, les pugilats “pour de rire“ — avec pommettes en charpie et nez explosé —, les cérémonies d’hommage aux aînés tombés pour la patrie, Abaturov glisse des ins

Continuer à lire

"Premières Solitudes" : Dis-moi qui tu es…

Documentaire | de Claire Simon (Fr., 1h40)

Vincent Raymond | Mercredi 14 novembre 2018

À l’occasion d’un partenariat au long cours avec les élèves d’une classe du Lycée d’Ivry, Claire Simon instaure un jeu de rôle leur permettant, par le dialogue, de dévoiler les coulisses de leur vie et de livrer devant la caméra des secrets que leurs potes ne soupçonnaient pas… « On se côtoie tous les jours, mais on ne sait rien les uns les autres ». Telle est, en substance, le déclencheur de ce film mu non par une curiosité voyeuriste, mais l’envie sincère de partager le parcours de vie de ses compagnons d’études. Sans avoir peur de mettre les pieds dans le plats avec une question embarrassante ; sans craindre le regard des autres lorsqu’une confidence s’étrangle dans un sanglot. Or il y a dans ce groupe en apparence banal beaucoup de fractures secrètes, de récits de divorces parentaux, de sentiment d’abandon ou de solitude avérée, d’adoptions… La force des confessions, parfois déchirantes, est estomaquante et compense une construction formelle fragile, voire bancale : un bout à bout de séquences au cadrage incertain, à la lumière inconstante ou au montage minimaliste.

Continuer à lire

"Wine Calling - Le Vin se lève" : La cave se rebiffe

Sans sulfites | de Bruno Sauvard (Fr., 1h30) documentaire

Vincent Raymond | Jeudi 11 octobre 2018

Elles et ils sont vignerons, venu·e·s parfois à la terre sur le tard, mais partagent la même ambition : élaborer un vin naturel, débarrassé de tout intrant et des artifices chimiques. Une passion exigeante mais gratifiante : entraide, plaisir et qualité du produit se trouvent au rendez-vous… Comment ne pas avoir de la sympathie pour ces viticulteurs passionnés et dévoués au produit, plus soucieux du goût que de la faire pisser la vigne ? Comment ne pas souscrire à leur philosophie du partage et de l’environnement ? Comment, enfin, ne pas trouver magnifiques les plans de Bruno Sauvard célébrant la beauté des terroir dans la magic light, et inscrivant de belles personnes à leur avantage dans des cadres amoureusement composés ? Et pourtant… Ce sujet qui aurait de quoi attirer n’importe quel amateur de cru comme les abstinents forcenés, assomme aussi sûrement (et vite) qu’une piquette en cubi. La faute à une enfilade quasi-ininterrompue de témoignages ; un flot de paroles coulant par hectolitres et ne prenant pas le temps de s’oxygéner. Oui, la matière est riche et il y a à dire. Mais il faut faire des choix

Continuer à lire

"Blue" - Blub blub et bla bla

Documentaire | de Keith Scholey & Alastair Fothergill (É.-U., 1h18) avec la voix de Cécile de France…

Vincent Raymond | Mardi 27 mars 2018

Dans le sillage des grands dauphins, à travers les mers et les océans… Un environnement liquide d’une valeur incommensurable, peuplé d’une faune extraordinaire de diversité et de menaces ; où la beauté le dispute à la fragilité. Jadis lancé par Cousteau (et repris depuis, notamment par Jacques Perrin), le message de Blue est clair comme de l’eau de roche : la faune marine mérite d’être protégée, c’est une question de survie pour l’écosystème planétaire. Et cette nouvelle production Disneynature — la division documentaire et environnement du studio californien — se dote pour le faire passer des “armes” conventionnelles pour le faire passer : trouver d’attachants protagonistes pour susciter l’empathie et offrir les plus spectaculaires prises de vues possibles. Si grâce aux progrès de la technique, les images sont en effet d’un piqué et d’une richesse chromatique saisissante, les personnages choisis comme fil rouge, les dauphins, restent prisonniers d’un anthropomorphisme un peu dépassé, appuyé par une narration un peu invasive — désolé Cécile de France.

Continuer à lire

"America" : God blesse

ECRANS | de Claus Drexel (E.-U., 1h22) documentaire…

Vincent Raymond | Mercredi 14 mars 2018

Alors que la campagne présidentielle américaine bat son plein, le documentariste Claus Drexel fait une longue escale à Seligman, Arizona. Et donne la parole à ces ressortissants de l’“Amérique profonde”, dont les voix comptent autant que celles, plus médiatisées, des Côtes Est et Ouest. À la manière d’un zoom, America complète et approfondit le We Blew it de Jean-Baptiste Thoret, tourné partiellement (et concomitamment) à Seligman : on note d’ailleurs quelques protagonistes en commun, dont le coiffeur vétéran. Avec Martin Weil pour l’émission Quotidien, Drexel est l’un des rares à avoir ausculté la réalité, pressentant ce qu’aucune bonne conscience (malgré le précédent Bush/Gore) ne se résolvait à considérer comme possible. Prenant le temps d’interroger longuement des citoyens — gens ordinaires, électeurs, militants ou non —, le documentariste fouille une conscience sociale baignée plus qu’abreuvée par les discours de propagande de Trump. On ne voit pour ainsi dire jamais les images du candidat républicain, mais sa band

Continuer à lire

Comme c'est curieux

Festival | Pour sa 39ème édition, le festival de films Curieux Voyageurs prend davantage d'ampleur. Du 9 au 11 mars, au total 37 séances et 25 films seront proposés aux visiteurs entre le Centre des congrès, l'amphi annexe de l'école des Mines mais également pour la première fois au Planétarium.

Aliénor Vinçotte | Mardi 6 mars 2018

Comme c'est curieux

Pour sa 39e édition, Curieux Voyageurs revient avec une mosaïque de 25 films de voyage — autant de pays, de cultures et de terrains infinis révélés par des aventuriers partageant leurs expériences vécues avec la caméra. Créé il y a près de 40 ans par cinq amis passionnés, le festival n’a cessé d’étendre son territoire ; en 2017, 16 000 “curieux” étaient ainsi venus le visiter. Au programme du millésime 2018, les spectateurs pourront suivre un chef papou dans son combat pour la protection de la nature, marcher sur les traces de la voyageuse Ella Maillart, ou encore grimper le redouté K2 avec l’alpiniste Sophie Lavaud. À l’issue des projections, des rencontres seront organisées avec les aventuriers-réalisateurs — mais aussi avec un responsable d’Amnesty International dans la foulée de Le Vénérable W réalisé par Barbet Schroeder, troisième volet de sa Trilogie du Mal, où il raconte l’histoire d’un moine bouddhiste birmane très influent prônant la violence.

Continuer à lire

L'Insoumis : Un portrait un peu gauche

ECRANS | de Gilles Perret (Fr., 1h35) documentaire avec Jean-Luc Mélenchon…

Vincent Raymond | Mercredi 28 février 2018

L'Insoumis : Un portrait un peu gauche

Au soir du premier tour de l’élection présidentielle de 2017, on s’étonnait de ne pas avoir dès 20h de déclaration à chaud ni d’images de Jean-Luc Mélenchon. Cette absence médiatique du bouillonnant candidat, si présent durant la campagne, était-elle consécutive à la stupéfaction, la déprime ou une bouderie de se retrouver classé quatrième à l’issue du scrutin ? Près d’un an plus tard, cet instant d’actualité, devenu fragment d’histoire immédiate, nous parvient grâce à la “caméra embarquée” exclusive d’une production privée — le paradoxe s’avère pour le moins étrange concernant le champion de La France Insoumise — ; celle du documentariste Gille Perret, alors en train de tourner son portrait. Las, on devrait parler d’hagiographie tant le film du bon camarade Perret, partageant les idées de Mélenchon, s’emploie à renvoyer du candidat un reflet flatteur, visant à rectifier la caricature de loup-garou ordinairement diffusée par ses adversaires. D’un côté comme de l’autre, il s’agit pourtant de propagande, et aucune n’est donc recevable. Proche idéologiquement de son sujet, il peut d

Continuer à lire

The Ride : Sur la réserve

File indienne | de Stéphanie Gillard (Fr.-É-U., 1h26) documentaire…

Vincent Raymond | Lundi 12 février 2018

The Ride : Sur la réserve

En hommage à leurs ancêtres Sioux massacrés à Wounded Knee, les jeunes du peuple Iakota accomplissent chaque hiver sous la conduite de leurs aînés une chevauchée de 450 km à travers le Dakota. Un rite initiatique pour perpétuer le souvenir de Sitting Bull et de leur culture… Au-delà de la chronique d’un voyage de formation, ce documentaire raconte simplement comment les Américains natifs ont été spoliés et comment aujourd’hui leur culture serait dissoute dans le tout-venant étasunien s’ils n’avaient pris l’initiative de ce pèlerinage pacifique. Garants d’une histoire et de traditions, ils font en sorte de les préserver de l’ultra-modernité qui, insidieusement, les contamine. Lorsqu’ils communiquent entre eux, c'est toujours sans fil-qui-chante, mais désormais sans fumée : avec un téléphone portable, comme tout le monde. Le “moment” que constitue cette équipée rituelle, précédée de la cérémonie de “décolonisation des âmes” (quel symbole !) est pour les Iakotas, si attachés à leurs noms et à la transmission orale, un monument immatériel qu’aucun colon ne pourra jamais confisquer ni

Continuer à lire

Atelier de Conversation : Un salon où l’on cause

Documentaire | de Bernhard Braunstein (Aut.-Fr., 1h10)

Vincent Raymond | Mercredi 21 mars 2018

Atelier de Conversation : Un salon où l’on cause

Pareille à un aquarium posé au milieu de la Bibliothèque publique d’information du Centre Pompidou, une drôle de salle accueille chaque semaine des étrangers résidents en France pour une session de discussion dans la langue de Molière. Un sacré melting-pot — pardon : mélange. Bribes de séances, fragments d’échanges captés lors de ces ateliers, intervenants de tous les pays filmés en plan rapproché devant s’acquitter une seul règle (parler en français)… Le dispositif, des plus minimalistes, suffit à bâtir un film d’une incroyable richesse humaine en télescopant les unes contre les autres les destinées de celles et ceux qui s’expriment ici, dans le sanctuaire du groupe. Chacun·e vient lesté·e de son histoire — qui réfugié·e, qui étudiant·e, qui retraité·e — et participe à la construction d’un récit contemporain d’une authentique mixité. La volonté commune de maîtriser l’idiome du pays hôte est supérieure à toute considération, et les emportements naissants sont vite apaisés par les modératrices et modérateurs du lieu, garants de la stricte neutralité de l’enclave. Documen

Continuer à lire

"Sugarland" : Le sucre, notre poison quotidien

ECRANS | Pour prouver la nocivité du sucre, un Australien s’impose le régime moyen de ses compatriotes et observe les résultats sur son organisme. Une plongée terrifiante dans nos assiettes donnant envie de gourmander nos dirigeants. Sans aucune douceur.

Vincent Raymond | Mardi 23 janvier 2018

Après avoir découvert ce documentaire, le moindre hydrate de carbone d’extraction industrielle vous semblera plus pathogène qu’un virus Ebola fourré au cyanure ; même l’écoute d’un titre de Sixto Rodriguez vous incitera à tester votre glycémie à jeun et d’expier par précaution avec une heure de step. Sortant sur les écrans en pleine période de détox, Sugarland aura-t-il une influence sur le consommation des crêpes au sucre durant la Chandeleur d’ici moins de dix jours ? Peu de chances, en tout cas, de le voir programmé dans des salles vendant du pop-corn : il y a des limites au masochisme. Le réalisateur australien Damon Gameau, lui, l’est tout de même un brin. Suivant le principe de Supersize Me! (2004), il s’inflige devant la caméra pendant deux mois le régime “normal” d’un de ses compatriotes comptant 40 cuillers à café de sucres quotidiennes (!) Des sucres cachés, présents dans l’alimentation transformée en apparence saine et/ou bio, qu’il ingurgite donc sans même recourir à la junk food. Évidemment catastrophiques, les résultats sur son organisme révè

Continuer à lire

"12 jours" : Depardon psittasice

ECRANS | de Raymond Depardon (Fr., 1h27) documentaire…

Vincent Raymond | Mardi 28 novembre 2017

Film de demande plus que de commande, 12 jours répond à une invitation de tourner dans un établissement psychiatrique (en l’occurence, le Vinatier à Bron) avec des patients hospitalisés sans consentement lors de leur présentations devant un juge des libertés et de la détention — celle-ci devant se dérouler au plus tard 12 jours après leur première admission. S’ensuivent donc dix auditions, à la queue-leu-leu. Dix portraits entre détresse et absurde de la “folie” ordinaire, et surtout un épuisant sentiment de déja, déjà-vu. Car malgré tout le respect et toute l’estime que l’on porte à Depardon, force est de constater qu’il éprouve de moins en moins l’envie de sortir du cadre et des repères qu’il a jadis balisés. 12 jours transpose en effet de manière manière mécanique son dispositif de Délits flagrants ou de 10e chambre, instants d’audience dans un décor lui aussi familier pour le cinéaste, qui avait déjà arpenté avec San Clemente

Continuer à lire

L'École de la vie : Entre deux

ECRANS | de Maite Alberdi (Fr.-Chi-.P.-B., 1h32) documentaire…

Vincent Raymond | Mercredi 15 novembre 2017

L'École de la vie : Entre deux

La vie quotidienne dans une école chilienne spécialisée accueillant des adultes atteints du syndrome de Down (la Trisomie 21) : le travail à l’atelier gastronomie, l’amitié et les histoires de cœur minées par les décisions des tuteurs légaux… Maite Alberdi cadre les élèves serrés, dans une très grande proximité, à l’extrême limite parfois de l’intimité gênante (sans franchir la ligne jaune de l’obscénité), gardant parents et éducateurs dans un flou visuel volontaire. Ce dispositif tranché facilitant la focalisation sur ses héros — Rita, au régime, qui tente de soustraire du chocolat en cachette, Anita et Andrés désireux de se marier malgré l’opposition parentale…—, et permettant d’adopter plus aisément leur point de vue, est sans doute la meilleure idée de ce documentaire. L’École de la vie laisse en effet une impression mitigée, découlant pour partie des méthodes en apparence paradoxales de l’école. Certes, les élèves semblent disposer d’une liberté d’action complète et s’épanouir lorsqu’ils préparent de la pâtisserie, mais ils sont étrangement infantil

Continuer à lire

"Carré 35" : La vérité sur Christine

ECRANS | de et avec Éric Caravaca (Fr., 1h07) Documentaire

Vincent Raymond | Mardi 31 octobre 2017

Adulte, Éric Caravaca a découvert l’existence d’une sœur aînée, morte enfant, dont ses parents lui avaient caché l’existence. Intrigué par ce silence et surtout le secret entourant l’absente, le comédien part en quête de son histoire. Et d’une trace : aucune photo d’elle n’a été conservée… De sa blessure intime toute fraîche (bien qu’ancienne) Caravaca aurait pu faire l’exhibition obscène en fouillant les douleurs et les non-dits familiaux. C’est tout le contraire qu’il obtient dans ce documentaire miraculeux porté par la douceur de sa voix, où l’on perçoit son désir sincère d’offrir une postérité légitime à celle qu’on avait voulu oblitérer. Déjouant les mensonges pudiques ou honteux, les oublis et les refoulés, Caravaca recoupe les témoignages, élucide un à un les mystères : Christine était née “différente”, les circonstances de son décès particulières, tout comme le contexte algérien en ce début des années soixante. Peu à peu se dessinent au milieu de ces vérités exhumées deux portraits entremêlés : celui d’une époque, et le visage de cette sœur inconnue dont ce film devient l

Continuer à lire

"L’Assemblée" : Retiens la Nuit

ECRANS | de Mariana Otero (Fr., 1h39) Documentaire…

Vincent Raymond | Lundi 16 octobre 2017

Fin mars 2016. Le projet de Loi de réforme du Code du travail (dite Loi El Khomri) provoque l’inquiétude de nombreux salariés. À Paris, des citoyens occupent la place de la République où ils tiennent réunions et assemblée générales durant des semaines. C’est Nuit debout. Du crépuscule du soir à son petit matin bien blême, Marina Otero arrive à condenser l’utopie boiteuse de Nuit debout dans ce qu’elle a de sympathique, de spontané et de désorganisé. Même sans connaître l’issue du mouvement, on lit dans cette micro résurgence d’un mai-68 hivernal (plus diurne que nocturne) son inéluctable inaboutissement : l’agora de la place de la République semble pleine, mais bien vide du peuple authentique (combien d’ouvriers, de précaires réels, de pauvres ?). Et si faible face aux forces de l’ordre, qui dispersent gaz lacrymogènes et manifestants avec une redoutable efficacité. Vécu de l’intérieur, en sympathie avec les apprentis néo-démocrates de la place, L’Assemblée est un document pour mémoire ; la trace mélancolique de ce mois de mars d’une centaine de jours…

Continuer à lire

"Latifa, le cœur au combat" : Mère qui roule…

ECRANS | de Olivier Peyon & Cyril Brody, (Fr., 1h37), documentaire avec Latifa Ibn Ziaten…

Vincent Raymond | Mercredi 27 septembre 2017

Après l’assassinat de son fils par le terroriste Mohamed Merah, Latifa Ibn Ziaten a voulu dépasser la douleur : elle a donc converti son malheur en un combat contre la haine, sillonnant les routes à la rencontre d’une jeunesse à qui elle prêche la tolérance. Des causes justes n’inspirent pas forcément des films exempts de reproches. Ce documentaire, en voulant rendre hommage à Latifa Ibn Ziaten, met en évidence quelques aspects paradoxaux de sa démarche. Dédiant sa vie à son association (la confondant avec elle ?), Latifa est devenue une “icône” du dialogue, partout accueillie et célébrée. Si son deuil inspire le respect, il l’enferme aussi dans une position de victime appelant une compassion légitime et dont la parole ne peut jamais souffrir la moindre contradiction. Donc d’interlocutrice non qualifiée pour un réel dialogue, ni apte à déconstruire des argumentaires de jeunes radicalisés. Latifa porte en outre un message bien ambigu en arborant en permanence un foulard (alors que des photographies anciennes la montrent tête nue…) qu’elle justifie par son deuil ou le fait que l’é

Continuer à lire

"Une suite qui dérange : le temps de l'action" : La cause n’est toujours pas entendue

ECRANS | Dix ans après Une vérité qui dérange, le Prix Nobel de la Paix et ex vice-président étasunien Al Gore poursuit son combat en faveur de l’environnement, alors que l’actualité mêle COP21, cataclysmes climatiques et élection d’un climato-sceptique aux USA. On se bouge ?

Vincent Raymond | Mercredi 27 septembre 2017

Notre maison brûle et nous regardons ailleurs. Les mots prononcés par Chirac durant le sommet de Johannesburg pourraient figurer dans chacun des one-Gore-show que Al le pèlerin promène de par le monde. Ces conférences — sortes de monologues nourris de Powerpoint, d’images sans cesse réactualisées de villes dévastées par des catastrophes météorologiques ; de diagrammes pour certains affolants (l’élévation de la température moyenne), pour d’autres encourageants (l’évolution de la production d’énergie renouvelable et l’abaissement de son coût) — servent une nouvelle fois de socle à ce documentaire. Reconverti prêcheur, l’ancien politicien se fait l’avocat médiatique de la planète, le témoin de ses hauts-le-cœur et, plus intéressant, lobbyiste au service de sa cause : il est montré comme ayant favorisé la ratification de l’Inde à l’accord de Paris. Dégagé de tout mandat, mais jouissant d’une aura et d’un capital sympathie considérables (que ce film, malin, contribue à accroître), Gore prouve que dans son cas ne plus gouverner, c’est agir et prévoir. Un film Gore Ne craignant jamais

Continuer à lire

"Le Maître est l'enfant" : Mauvais points

Documentaire | de & avec Alexandre Mourot (Fr., 1h30) documentaire avec également Anny Duperey, Christian Maréchal…

Vincent Raymond | Mercredi 27 septembre 2017

Jeune papa, Alexandre Mourot trouve que la société protège trop les tout-petits en bridant leur instinct d’apprentissage. Pensant avoir trouvé la panacée éducative dans la méthode Montessori, il s’immerge une année dans une classe adhérant à ce modèle pédagogique alternatif… Classe apaisée, encadrant à la voix douce bannissant le dirigisme, quasi absent pour que s’exprime la spontanéité de chaque enfant ; encourageant les approches expérimentales et l’entraide…Bien que tourné dans le Nord, ce film tient de l'image d’Épinal. Scandé d’extraits de textes théoriques de la pédagogue italienne ayant donné son nom à la “méthode”, s’il livre une image idyllique de l’enseignement, il tient davantage de la réclame que du documentaire impartial — puisque grandement financé par les écoles et leurs apôtres. Et si ce qu’il montre semble positif sur les enfants, ce qu’il tait (ou ce qu’il omet de préciser) est problématique : payantes, privées, hors contrat avec l’Éducation nationale, les Montesori ne sont pas des parangons de mixité sociale. Ces oublis, inconscients ou non, lui confèrent une o

Continuer à lire

"Laetitia" : Ring parade

ECRANS | de Julie Talon (Fr., 1h20) documentaire avec Laetitia Lambert…

Vincent Raymond | Mercredi 27 septembre 2017

Après avoir décroché la couronne mondiale de boxe thaïe, Laetitia Lambert peine à trouver des adversaires et ne combat plus. Plusieurs mois plus tard, lorsqu’elle se remet sérieusement à l’entrainement, elle doit presque repartir de zéro. Il faut souffrir pour rester au top. Très bonne surprise que ce documentaire sur ce sujet pourtant ô combien rebattu du·de la champion·ne repartant en conquête d’une gloire évanouie. Car au-delà de la conservation du titre, il est question du corps sous toutes ses coutures : de la condition physique (l’obsédante maîtrise du poids, la préparation toujours insuffisante) à l’apparence physique (ce qu’il faut montrer à l’adversaire, ce que l’on doit cacher de ses émotions). Discrètes et nécessaires, les incursions dans la vie privée de l’athlète contribuent à l’équilibre de ce film épique, où les enjeux sont davantage humains que sportifs : Laetitia gère l’économie domestique, élève son fils, manque des entraînements, se fait chapitrer par Jean-Marc son entraîneur, craque, persévère ; parle de sa féminité, ne s’épargne jamais. Il y a là une pureté et une sincérité sans commun

Continuer à lire

"Des rêves sans étoiles" : Prison de filles

ECRANS | de Mehrdad Oskouei (Irn., 1h16) documentaire…

Vincent Raymond | Mercredi 8 novembre 2017

Iran. Des jeunes femmes à la lisière de la majorité sont filmées dans leur quotidien de détenues d’un centre de “réhabilitation” pour mineures. Souvent en rupture de famille, certaines sont délinquantes, d’autres enceintes, voire mères ; toutes dans l’angoisse de leur sortie… Voilà un projet intéressant sur le papier, qui peine pourtant à aller au-delà de ses évidentes bonnes intentions. Notamment parce que le réalisateur parasite son propre film, en intégrant des interviews qu’il réalise, voix off, avec les détenues. De témoin, il devient acteur des événements ; il interagit avec ceux. À ces “tête-à-tête“ trop polis pour être honnêtes (ont-ils été répétés ? ont-ils été surveillés durant le tournage ?), on préfère les rares séquences d’imprévus, plus crues, montrant la détresse d’une gamine tétanisée par l’irruption de ses parents, ou une autre effondrée parce que sa grand-mère refuse de l’accueillir. Le cours d’instruction religieuse, abordant la question de l’égalité homme-femme, est aussi un grand moment.

Continuer à lire

Buena Vista Social Club : Adios : Leçons de son

ECRANS | de Lucy Walker (É.-U.-Cu., 1h50) documentaire avec Ibrahim Ferrer, Omara Portuondo, Manuel Mirabal… (26 juillet)

Vincent Raymond | Vendredi 11 août 2017

Buena Vista Social Club : Adios : Leçons de son

Vingt ans ou presque après le documentaire de Wenders, y avait-il encore des choses à apprendre sur le groupe d’octo- et nonagénaires cubains ? Étonnamment, oui. Réalisé à l’occasion de la tournée d’adieux du Buena Vista Social Club, ce film est davantage qu’une séquelle du précédent opus : il creuse aussi ses racines grâce à un luxe d’archives inédites. Si Lucy Walker opte pour la structure plus classique et une réalisation moins “virtuose” que son prédécesseur allemand, elle compense par un supplément de valeur informative et d’émotion : les maîtres du son dont elle établit le parcours médiatique (Ibrahim Ferrer, Compay Secundo, Rubén González…) avant leur entrée dans l’illustre orquesta sont désormais tous mort, exception faite de la vaillante Omara Portuondo. La cinéaste exhume par ailleurs des images (parfois tendues) de la conception de l’album de 1996, rendant au producteur Nick Gold des lauriers souvent indument tressés au seul bottlenecker Ry Cooder, qu’elle panache de moments forts de l’ultime tournée — tel un segment politique avec Barack O

Continuer à lire

Visages, Villages : Agnès Varda et JR à la colle

Film de la semaine | Sans vraiment se connaître, une figure tutélaire des arts visuels et une nouvelle tête du street art partent ensemble tirer le portrait de bobines anonymes et dévider le fil de leur vie. Hanté par les fantômes d’Agnès Varda ce buddy-road-movie est un surtout film sur le regard.

Vincent Raymond | Mercredi 28 juin 2017

Visages, Villages : Agnès Varda et JR à la colle

L’attelage peut paraître baroque. Agnès Varda, auto-proclamée non sans humour “grand-mère de la Nouvelle Vague”, s’allie à JR, l’installateur graphique à la mode. On ne peut suspecter la malicieuse doyenne des cinéastes français de tenter un coup pub. Il s’agit là de curiosité pour la démarche de son cadet : avant même sa naissance, ne tournait-elle pas déjà Mur, murs (1980), un documentaire sur ce support que l’ancien graffeur affectionne ? Donnant le tempo, mais aussi son architecture globale au projet — elle a assumé quasi seule la discipline du montage, c’est-à-dire de l’écriture finale du film —, Agnès Varda guide notre regard et montre ce qu’elle à envie de montrer. Tout à l’œil Davantage que la “machinerie” JR (l’alpha et l’oméga du dispositif technique de la photo grand format de gens normaux contrecollée sur des murs), le film capte l’interaction de cette image avec les modèles, les passants ou parfois les souvenirs. La photo se fait catalyseur, porte d’entrée dans leur intimité, dans leurs histoires. Bienveillante maïeuticienne, Varda obtie

Continuer à lire

Macadam Popcorn : Grandeurs et évolutions des petits commerces de cinéma

ECRANS | de Jean-Pierre Pozzi (Fr., 1h19) documentaire avec Mathieu Sapin…

Vincent Raymond | Mercredi 28 juin 2017

Macadam Popcorn : Grandeurs et évolutions des petits commerces de cinéma

Voici un documentaire qu’on voudrait aimer par principe ; autant pour son sujet que pour l’opiniâtreté de sa démarche et ses (modestes) tentatives formelles. Jean-Pierre Pozzi et son camarade le dessinateur Mathieu Sapin y écument la France des salles de cinéma alternatives, après le passage au “tout numérique”, et donnent la parole aux défenseurs acharnés de l’exception “art et essai” — ces propriétaires de salles maintenant coûte que coûte leurs écrans dans le paysage. Scandé de trop rares séquences animées, ce road movie leur a pris des mois, voire des années. Hélas, une partie de leur énergie s’est diluée au fil du temps, et le film s’en ressent : on devine à sa réalisation bancale, à son montage façon coq-à-l’âne et à l’absence hurlante de continuité que les protagonistes (au jeu merveilleusement approximatif) ont dû caler les sessions de tournage au gré de leurs disponibilités. Cette forme inachevée, parasitant un fond édifiant (notamment les témoignages d’intervenants pittoresques, aventureux et sympas — clin d’œil au vaillant CinéDuchère) montre les limites d’un cinéma militant privilégiant les inte

Continuer à lire

Trashed : Le plastique, c’est satanique

ECRANS | Jeremy Irons nous guide à travers le monde des déchets gouverné par de belles saloperies : dioxines et plastiques — des polluants ubiquistes impossibles à recycler, résidus de la révolution industrielle et des Trente glorieuses. Un documentaire aussi édifiant qu’effrayant.

Vincent Raymond | Mercredi 16 novembre 2016

Trashed : Le plastique, c’est satanique

Fin octobre, le WWF publiait une étude révélant l’extinction de 50% des espèces de vertébrés durant les quarante dernières années. À qui la faute ? Trashed délivre davantage qu’une ébauche de réponse à ce cataclysme supérieur à tous les accidents géologiques passés, en accumulant des strates d’informations. Pour certaines collectées au grand jour ; pour d’autres ramassées dans la fange putride de nos poubelles. Lesquelles, sous nos yeux obstinément aveugles, ont gagné notre espace vital. Elles gagneront tout court, si l’on n’y prend garde. Ordures ! Sur le front environnemental, d’aucun(e)s pensent qu’il est plus productif pour la cause d’encenser en sautillant benoîtement un chapelet de micro-initiatives positives, en prenant grand soin d’éviter de s’attarder sur la situation actuelle, décidément trop anxiogène. Une étrange forme de méthode Coué consistant à consentir un traitement, sans accepter de reconnaître la maladie — tout à fait en phase avec notre époque de l’aseptisé triomphant. Ici, Jeremy Irons ne fait pas de cœurs avec les doigts, ni n’étreint ses interlocuteurs sur fond chill-out. Pas plus qu’il ne déverse un discours ruissel

Continuer à lire

Les Habitants : un Depardon décevant

ECRANS | Raymond Depardon déplace un studio-caravane sur les routes de France, invitant les badauds à poursuivre devant sa caméra la discussion qu’ils tenaient sur (...)

Vincent Raymond | Mercredi 27 avril 2016

Les Habitants : un Depardon décevant

Raymond Depardon déplace un studio-caravane sur les routes de France, invitant les badauds à poursuivre devant sa caméra la discussion qu’ils tenaient sur le trottoir. Le cadre, fixe, est partout identique, mais les propos (re)tenus très inégaux : l’on passe ainsi de la philosophie de comptoir à quelques (trop rares) considérations constructives. Comme si Depardon avait manqué de matière utile dans ses rushes, et s’était cru obligé de conserver des séquences d’habitants mal à l’aise devant l’objectif, ressassant artificiellement leur conversation, ou meublant le vide par des rires gênés (voir le joli couple évoquant sa prochaine union). Le dispositif rappelle Délits flagrants, mais en moins intense du fait de son montage plus lâche. Il ressemble surtout à une sorte de face B (ou de bonus DVD grand format) du remarquable Journal de France (2012), portrait itinérant de l’Hexagone à travers ses paysages et quelques témoignages saisis sur le motif. La déception se situe donc à la mesure de l’attente. Doit-on la tempérer en affirmant que les Français n’ont, en réalité pas grand-chose à dire et que Depardon a fidèlement restitué leurs pensées ? Év

Continuer à lire

Marion Stalens : « Tous les artistes ont en eux une part de folie »

SCENES | Après avoir été marraine de la 5ème édition du festival DesArts//DesCinés, la réalisatrice Marion Stalens, sœur de Juliette Binoche, revient à Saint-Étienne afin de présenter deux de ses documentaires : "Les acteurs singuliers" et "L'actrice et le danseur". Ces films sont des œuvres marquantes de sa filmographie tournant principalement autour de la thématique de la relation à l'autre. Une question plus que jamais d'actualité... Propos recueillis par Nicolas Bros.

Nicolas Bros | Mercredi 3 février 2016

Marion Stalens : « Tous les artistes ont en eux une part de folie »

Vous allez présenté deux films lors de votre venue à Saint-Étienne : Les acteurs singuliers et L'actrice et le danseur. Concernant le premier, vous vous êtes rapprochés d'acteurs handicapés pour réaliser ce documentaire ? J'ai suivi pendant quelques mois une troupe de comédiens en situation de handicap psychique, c'est-à-dire des autistes, des schizophrènes, des gens ayant des pathologies de type trisomie... Ce sont tous des comédiens professionnels avec un réel talent, des artistes à part entière. Ce qui était passionnant, c'était de voir à quel point ils sont bons acteurs mais également, et surtout, de pouvoir capter leurs personnalités. Même si la maladie est présente, on peut sentir une parenté avec eux, puisque nous avons tous des failles même en étant « bien portants ». Nous avons tourné pendant six mois. Je les ai suivis dans le montage d'un spectacle d'après des poèmes d'Henri Michaud. Ils rendent la poésie accessible et vivante, une poésie qui nous bouleverse. Parallèlement, l'acteur et metteur en scène Olivier Brunhes les a fait parler à partir d'écrits que les comédiens ont eux-mêmes r

Continuer à lire

Tu honoreras ta mère et ta mère

ECRANS | De Brigitte Roüan (Fr, 1h32) avec Nicole Garcia, Éric Caravaca, Gaspard Ulliel, Emmanuelle Riva…

Christophe Chabert | Mardi 5 février 2013

Tu honoreras ta mère et ta mère

À l’image de Nous York, Tu honoreras ta mère et ta mère ressemble à un film de vacances, dans tous les sens du terme. Vacances des protagonistes, venus en Grèce participer à un festival finalement annulé pour cause de crise économique, et du coup réduits à des chamailleries familiales où la mère (Nicole Garcia) devient le centre de toutes les névroses ; mais aussi vacances du scénario, dont on attend sans succès qu’il fasse apparaître un quelconque enjeu dramatique. Le film ne joue donc que sur l’accumulation, à commencer par celle des personnages, innombrables et dont on survole les caractères sans jamais les approfondir. Cette superficialité se retrouve aussi dans des allusions à l’actualité sans conséquence — de la Syrie à l’influence néfaste du FMI — ou les références brouillonnes à la tragédie grecque. Le film avance en roue libre, amenant des péripéties qu’il règle dans la minute suivante, des conflits qu’il oublie en cours de route. Du coup, quand le film s’achève, on a le sentiment qu’il n’a même pas commencé. Christophe Chabert

Continuer à lire