Anne Fontaine : « Avoir un autre regard sur soi peut permettre d'exister autrement »

ECRANS | Queer Lion à la Mostra de Venise, le quinzième long métrage d’Anne Fontaine est une adaptation aussi lointaine que promet de l’être son futur Blanche-Neige, qu’elle tournera en avril et mai entre Lyon et Vercors avec Isabelle Huppert…

Vincent Raymond | Mardi 21 novembre 2017

Photo : © DR


Adapté d'un livre racontant une “renaissance” passant par un changement de nom, votre film Marvin change également le nom du protagoniste. À travers le prisme du cinéma, il s'agit donc d'un changement au carré…

A.F. : Le point de départ a été la rencontre avec En finir avec Eddy Bellegueule dont j'ai voulu sortir en inventant le parcours que j'imaginais pour le personnage à travers les années : comment il pouvait trouver sa vocation, comment il pouvait s'en sortir… Ce qui n'est pas le cas du livre, qui est sur l'enfance, et ne traite pas l'épanouissement ni la singularité de son destin. Très vite avec Edouard Louis [l'auteur du livre, NDR], on est tombé d'accord sur le fait que c'était pas une adaptation, mais un acte d'inspiration. Près de 70% du film est inventé à partir d'une enfance traumatisante et difficile. Mais j'ai aussi mis beaucoup d'éléments personnels : j'ai moi aussi changé de nom quand j'avais 17 ans, j'ai été actrice… J'ai construit l'histoire avec des points communs, et elle un peu mienne.

Y avait-il chez vous le même besoin compulsif et vorace que Marvin pour arriver à renaitre sous une autre identité ?

Je ne voulais pas être actrice en particulier, et j'ai rencontré une icône du théâtre, Robert Hossein qui m'a baptisée Esmeralda pour Notre-Dame-de-Paris. J'ai ressenti ce que va ressentir Marvin : être dans une peau de quelqu'un d'autre que soi, travailler à transmettre une énergie, des phrases à d'autres qui les entendent. Avoir un autre regard sur soi peut permettre tout d'un coup de se déployer autrement, d'exister autrement. Pour moi ça a joué ; pour Marvin sans le regard de cette principale qui le met dans cette classe de théâtre où il se met à improviser les dialogues qu'il connait mais qu'il restitue de manière différente, c'est le premier acte d'une voie d'espérance. La culture et l'art sont salvateurs pour lui qui vit dans un monde enfermé sur lui-même et qui n'y a pas accès. Marvin est dans une précarité existentielle très violente, comme exilé chez ses propres parents. Ce film parle de la différence au sens propre du terme, on s'est tous senti différent. Personne ne peut dire ne pas s'être senti différent, de manière plus ou moins visible.

Et le théâtre est le réel déclencheur de sa métamorphose, le révélateur ?

Au théâtre, l'expression de soi permet d'ouvrir un chemin inédit, inattendu dans l'existence. Je l'ai vu sur d'autres, je l'ai expérimenté moi et je pense que l'ai transmise dans Marvin cette manière de jouer sur la matière première qu'est son enfance, sa jeunesse. Comment on la transcende, ce qu'on en fait, ce qu'on arrive à transmettre, le rapport avec ses racines…

Avez-vous eu un dialogue après le film avec Edouard Louis ?

Non, je l'ai eu après le scénario. Je l'ai eu avant, parce que je lui ai dit que je n'allais pas adapter le livre tel quel et que si c'était son souhait et il fallait qu'on se sépare tout de suite. Il a approuvé mon choix. Ensuite, quand il a vu le scénario, qui était si loin — j'avais changé le nom, les lieux, placé des personnages qui ne sont pas dans son livre — il a préféré ne pas avoir son nom au générique et je l'ai approuvé. Mais il a quand même voulu que ça devienne un film.

C'est la première fois que vous travaillez le scénariste Pierre Trividic. Comment cette collaboration est-elle née ?

Il faut toujours des premières fois (sourire). J'avais admiré son travail avec le premier film de Pascale Ferran (Petits arrangements avec le morts), avec Chéreau (Ceux qui m'aiment prendront le train) et le fait qu'il soit très fort dans des constructions “différentes”. C'est quelqu'un qui a une grande culture et une façon de concevoir le cinéma pas uniquement naturaliste. Il était sensible à l'idée qu'il fallait que “ça danse” entre les périodes — peut-être parce que j'ai été danseuse —, ça lui a beaucoup plu. Les thématiques l'intéressaient de manière personnelle et profonde, puisque lui-même, sans se cacher, est homosexuel. J'ai beaucoup aimé travailler avec lui : il a une grande rigueur et une grande intelligence sur un milieu où justement il ne fallait pas être unidimensionnel ni caricatural. Même si on a toujours l'air de l'être au début quand on le dépeint.

Même question pour le metteur en scène de théâtre Richard Brunel…

Quand j'ai décidé de faire le spectacle avec le personnage de Vincent Macaigne directeur de théâtre, je me suis dit que ce serait un équivalent de la Comédie de Valence que je connaissais. J'ai décidé de tourner là-bas et j'ai demandé à Richard de me faire la chorégraphe du spectacle. Je lui ai demandé de faire 3/4 tableaux différents que je choisirais. Il a été très intéressé par cette collaboration pour le cinéma.

Le sous-titre, du film, La Belle Éducation, est-il une réponse à Almodóvar ?

Ce serait plutôt un clin d'œil. C'est une phrase que dit le personnage que joue Berling. Je trouvais que c'était joli de mettre le mot “éducation”, ça donnait une direction. Bien sûr, j'adore Almodóvar, je suis tout à fait contente d'échanger indirectement quelque chose avec lui.

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"Police" : Protéger ou servir ?

ECRANS | De Anne Fontaine (Fr., 1h38) avec Omar Sy, Virginie Efira, Grégory Gadebois…

Vincent Raymond | Jeudi 3 septembre 2020

Virginie, Aristide et Erik sont flics au sein de la même brigade parisienne, enchaînant les heures et les missions, sacrifiant leur vie privée aux aléas de leur métier. Un soir, on leur confie une mission différente : convoyer un réfugié à l’aéroport en vue de son expulsion. Doit-on toujours obéir ? Film à thèse, film sociétal ? Sans doute : Anne Fontaine ne s’intéresserait pas aux atermoiements de représentants des forces de l’ordre si elle-même ne voulait pas à la fois parler de l’étrange ambivalence de la “patrie des droits de l’Homme” lorsqu’elle procède à des *reconduites à la frontière* (terme pudique) de personnes en péril dans leur pays d’origine, ainsi qu’aux conditions de vie et de travail des policiers. Dès lors, on comprend mieux la construction violemment hétérogène de Police, juxtaposition de deux films formellement différents, voire opposables. Le premier, archi découpé, syncopé même, combinant les points de vues de trois protagonistes offre une vision heurtée, parcellaire, parfois contradictoire de leurs interventions au quotidien. Outre

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Dans l’ombre des paillettes

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Niko Rodamel | Mercredi 4 avril 2018

Dans l’ombre des paillettes

Après l’adaptation de Starmania, la troupe Mosaïque présente sur scène Marvin, une nouvelle création originale de Pascal Descamps, mettant en scène soixante comédiens-chanteurs accompagnés par quatre musiciens. Brillant auteur-compositeur, pianiste et chanteur, Pascal s’est vu confier dès 2011 la direction du chœur de la troupe avec la finalité affichée de produire des comédies musicales. Puisant en partie son inspiration dans ses souvenirs personnels (on ne parle jamais aussi bien que de soi-même), l’artiste raconte cette fois-ci le parcours de deux amis qui montent tenter leur chance à Paris, ville de toutes les promesses. Lucy écrit des chansons pour son ami Marvin, qui lui rêve de devenir une star. De rencontres insolites en désillusions, les deux complices ont rendez-vous avec leur véritable destin. À travers l’épopée de de ses personnages, Pascal Descamps fait la critique d’un milieu complexe, celui du showbizz, où les paillettes cachent bien mal l’hypocrisie, la manipulation et la trahison, entre lumière éblouissante et sournoises ténèbres. L’artiste questionne ainsi l’idée de la réussite et du succès, s’interrogeant sur les véritables clés du bonheur. T

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"Marvin ou la Belle Éducation" : Le gay savoir

ECRANS | Marvin ou la belle éducation de Anne Fontaine (Fr., 1h53) avec Finnegan Oldfield, Grégory Gadebois, Vincent Macaigne…

Vincent Raymond | Mardi 21 novembre 2017

Depuis toujours, Marvin Bijou se sent “à part”. Traité de “pédé” et harcelé au collège, il étouffe aussi dans sa famille à peine quart-monde. Grâce à un atelier théâtre et à sa rencontre avec un metteur en scène, il va découvrir qu’une issue existe qu’il peut s’affirmer dans son identité… Anne Fontaine a une manière de filmer la misère sociale qui rappelle, sans vouloir faire offense ni à l’une ni à l’autre, le Scola de Affreux, sales et méchants. Sauf que le cinéaste italien tournait au second degré. Pas la réalisatrice française, qui pense nécessaire de représenter dans leur caricature la plus élimée des pauvres qu’elle ne doit guère connaître. Non qu’il faille adoucir ni faire de l’angélisme, mais cette représentation tient davantage du vieux stéréotype que du réalisme — curieusement, sa vision des sphères bourgeoises est plus réaliste. De fait, elle pousse vers une outrance aussi aberrante qu’inutile ses comédiens, au premier chef desquels Grégory Gadebois plus excessif à lui seul que toute la famille Groseille de La Vie est un long fleuve tranquille et Vin

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Matches nuls, balles au centre

Panorama ciné novembre | Nul besoin de beaujolais nouveau pour voir double : la masse absurde de films déferlant ce mois sur les écrans contient déjà son pesant de décalques, miroirs et autres psittacismes…

Vincent Raymond | Mardi 31 octobre 2017

Matches nuls, balles au centre

Grosse bataille de romans d’apprentissage en perspective sur les écrans : d’un côté, un délinquant manqué repris en mains par un convoyeur à la retraite dans un bon petit polar argentin, La Educación del Rey de Santiago Esteves (22 novembre) ; de l’autre, trois apprentis comédiens francophones réussissent à force d’échouer. D’abord Maryline (15 novembre) de — mais sans — Guillaume Gallienne, où Adeline D’Hermy incarne sans beaucoup de charisme une aspirante actrice rongée par le trac tombant dans l’alcool. Bof. Ensuite, Marvin ou la belle éducation (22 novembre), lointaine adaptation de l’autobiographie d’Eddy Bellegueule, dans laquelle Anne Fontaine dépeint le quart-monde picard avec une telle ironie qu’on a du mal à percevoir l’intention. Rebof. Enfin, Nawell Madani dans C'est tout pour moi (29 novembre), un autobiopic tiré de ses nombreuses galères assumant son ego et sa réflexivité, où la comédienne se joue elle-même sans pour autant (trop) se la jouer.

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Les Innocentes

ECRANS | Anne Fontaine, qui apprécie toujours autant les sujets épineux et a pris goût aux distributions internationales, en a débusqué un en Pologne : l’histoire de religieuses enceintes après avoir été violées par des soudards soviétiques…

Vincent Raymond | Mercredi 17 février 2016

Les Innocentes

C’est une fort étrange apocalypse que l’irruption de cette œuvre dans la carrière d’Anne Fontaine. Même si la cinéaste a continûment manifesté son intérêt pour les histoires un brin dérangeantes, celles-ci se déroulaient dans des familles ordonnées, aux meubles et parquets bien cirés ; la perversité et l’audace transgressive demeuraient domestiques, circonscrites aux périmètre intime. Les Innocentes change la donne. Premier réel film historique de la réalisatrice (Coco avant Chanel (2009), comme son nom l’indique, était un portrait bancal d’une Gabrielle Chanel en pleine ascension), il s’extrait surtout du récit bourgeois pour investir un “ailleurs”, ou plutôt “des” ailleurs. Le contexte de la guerre, la situation des autres (et non plus le “moi” du couple, de la famille idéale chamboulée) ; l’apprentissage du dialogue corps-esprit et surtout la place des femmes, universelles premières victimes des conflits, dessinent ici les lignes de force de ce qui n’est pas qu’une reconstitution. L’histoire pourrait hélas se dérouler en des temps contemporains : Les Innocentes montre que des médecins doi

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Le boucan béni de la Colonie

MUSIQUES | Les Quatre Fantastiques. Le Club des 4. Les quatre cavaliers de l'Apocalypse. Les quatre filles du docteur March. Les quatre Charlots mousquetaires. (...)

Benjamin Mialot | Mardi 3 mars 2015

Le boucan béni de la Colonie

Les Quatre Fantastiques. Le Club des 4. Les quatre cavaliers de l'Apocalypse. Les quatre filles du docteur March. Les quatre Charlots mousquetaires. L'union ne fait jamais autant la force que lorsque la somme des individus la constituant est égale à ce nombre qui, en Extrême-Orient, symbolise le chaos. Ce même chaos que les groupes Marvin, Electric Electric, Pneu et Papier Tigre, soit le dessus du panier de la noise d'origine française, ordonnent en prenant soin de ne pas le faire disparaître, pour reprendre une formule du réalisateur mexicain Michel Franco – dont on n'aime pas franchement le cinéma, mais c'est une autre histoire. Depuis 2010, ils le font de concert sous le nom de La Colonie de Vacances. Et les chiffres parlent d'eux-mêmes : quatre scènes réparties dans autant de coins du lieu d'accueil, en l'occurrence Le FIL, onze musiciens, quatre batteries, cinq guitares, trois claviers (le compte n'est pas bon, c'est normal, il y en a un qui triche), deux heures de furie sonique, un nombre indéterminé de nouveaux morceaux, une perte auditive de vingt à quarante décibels à la fin et une date à retenir, le 26 mars. Benjamin Mialot La Colonie de Vacances

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Gemma Bovery

ECRANS | D’Anne Fontaine (Fr, 1h39) avec Fabrice Luchini, Gemma Arterton, Jason Flemyng…

Christophe Chabert | Mardi 9 septembre 2014

Gemma Bovery

Martin Joubert, un boulanger féru de littérature, s’ennuie dans son petit village normand jusqu’à ce que débarquent de leur Angleterre natale Gemma Bovery et son mari Charles. À la fois troublé par la sensualité de la jeune femme et par sa ressemblance avec Emma Bovary, l’héroïne de Flaubert, Martin s’embarque dans un jeu fait de voyeurisme et de fantasmes, érotiques autant que littéraires, envers elle. Cette trame-là est de loin ce qu’il y a de plus intéressant dans le nouveau film d’Anne Fontaine, mais la cinéaste n’en tire aucun point de vue fort dans sa mise en scène. Plutôt que de coller au regard de Martin et à sa capacité à interpréter sauvagement la réalité en fonction de son désir et de ses références, elle va régulièrement filmer son contrechamp, ce qui tue instantanément toute ambiguïté et tout trouble. L’exemple évident est la relation entre Gemma et Hervé, le fils à maman friqué qui devient son jeune amant fougueux ; la scène où Martin "double" leur dialogue à distance est une belle idée, mais Fontaine la réduit à néant en enregistrant aussi la vraie conversation entre les deux tourtereaux. Cette manière tiède et rassurante de raconter son histoire i

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