"3 Billboards, Les Panneaux de la vengeance" : Une ville mise aux placards

ECRANS | Marqué par un enthousiasmant trio d’interprètes (Frances McDormand/Woody Harrelson/Sam Rockwell) et une narration exemplaire, ce revenge movie décalé nous fait tomber avec délices dans le panneau. Le Midwest, le vrai…

Vincent Raymond | Mercredi 3 janvier 2018

Photo : © Twentieth Century Fox


Excédée par l'inertie de la police dans l'enquête sur le meurtre de sa fille, l'opiniâtre Mildred le fait savoir sur trois pancartes géantes jusqu'alors à l'abandon au bord d'une route peu fréquentée. Les conséquences indirectes de cette initiative dépasseront tout ce qu'elle aurait pu imaginer…

La présence en tête de gondole de Frances McDormand biaise sans doute l'appréciation. N'empêche : Joel & Ethan Coen auraient pu signer 3 Billboards… Son scénariste et réalisateur, Martin McDonagh, qui s'était déjà illustré avec Bons baisers de Bruges (2008) — polar sérieusement déviant en dépit de son titre français bien naze — fond en effet avec une maestria comparable chronique sociale et sarcasme décapant dans une matrice de film noir. Certes, la géographie les sépare (McDonagh opte pour le Missouri quand les Coen balancent entre la froidure du Minnesota et le torride du Texas), mais le creuset humain est le même : une population globalement rurale riche en stéréotypes conservateurs ; un vase clos éloigné de l'administration fédérale conspuée à l'envi.

Attention : virages sur 1h56

On pourrait croire que 3 Billboards… va tourner en dérision le bouseux redneck selon des procédés communs, le renvoyant à son indécrottable arriération, son racisme et autres joyeusetés. En réalité, McDonagh offre un plaisir ineffable — et si rare — au public : celui de le déconcerter, de le déranger sans cesse dans ses attentes. Chaque séquence offre son lot d'inattendu ; chaque personnage agit à l'encontre de nos prévisions. Le manichéisme en prend pour son grade, la morale n'est pas épargnée, le politiquement correct aussi et surtout la fin se révèle fabuleusement frustrante puisqu'elle ne boucle pas l'histoire. Un tel irrespect de la doxa de la satiété comme du culte de la narration parfaite force l'admiration. Et la gratitude.

Petit bijou d'originalité, 3 Billboards… ne relève en rien du cinéma indépendant, puisqu'issu de la division “recherche” — c'est-à-dire “auteurs” — de la Fox, au même titre que La Forme de l'eau de Guillermo del Toro (Lion d'Or à Venise, sur les écrans le mois prochain) avec lequel il concourt pour les Golden Globes, en attendant les Oscar. Un studio où l'on dénombre une belle proportion de productions s'écartant des canons de la facilité, et ce bien qu'il ait été jusqu'à décembre dernier la possession du très conservateur Rupert Murdoch. Fasse que Disney, le nouveau maître des lieux, joue la continuité. Il convient parfois d'être conservateur…

3 Billboards, Les Panneaux de la vengeance de Martin McDonagh (G.-B.-E.-U., 1h 56) avec Frances McDormand, Woody Harrelson, Sam Rockwell… (17 janvier)

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"Nomadland" : Une reconquête de l’Ouest

Film du mois de juin 21 | Une année en compagnie d’une sexagénaire jetée sur la route par les accidents de la vie. Un road trip à travers les décombres d’un pays usé et, cependant, vers la lumière. Poursuivant sa relecture du western et des grands espaces, Chloé Zhao donne envie de (re)croire à la possibilité d’un rêve américain. Primé au Tiff, Lion d’Or à Venise, Oscar du meilleur film.

Vincent Raymond | Mercredi 9 juin 2021

L’Ouest, le vrai : frappé par la désindustrialisation. Où les baraques préfabriquées sont ouvertes aux quatre vents et les villes devenues fantômes. Où une partie de la population, victime de maladies professionnelles, dort au cimetière et les survivants… survivent comme ils le peuvent. Certains, comme Fern à bord de son vieux van, ont pris la route et joint la communauté des nomades, enchaînant les boulots saisonniers au gré des latitudes. Loin d’ une partie de plaisir, son voyage sera tel un pèlerinage l’obligeant à se priver du superflu, l’autorisant à se défaire du pesant… Inspiré d’un livre-enquête de Jessica Bruder consacré aux victimes collatérales de la crise des subprimes de 2008 (des sexagénaires privés de toit poussés au nomadisme), Nomadland s’ouvre sur un carton détaillant l’exemple de la ville d’Empire dans le Nevada, passée de florissante à miséreuse, et nous fait suivre sa protagoniste en âge d’être à la retraite, cumulant des petits jobs précaires chez les nouveaux rois de l’économie. Des éléments à charges supplémentaires contre l’ubercapitalisme, direz-vous ; un

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7 psychopathes

ECRANS | De Martin McDonagh (Ang, 1h50) avec Colin Farrell, Woody Harrelson, Sam Rockwell, Christopher Walken…

Christophe Chabert | Mardi 29 janvier 2013

7 psychopathes

Dans 7 psychopathes, Colin Farrell incarne un scénariste alcoolique, coincé sur un script intitulé 7 psychopathes. Du coup, il ne faut pas avoir fait de hautes études pour oser l’identification entre le personnage et l’auteur du film, Martin McDonagh — même si on ne sait rien de ses penchants pour la bibine. En revanche, quand on voit Farrell et son pote taré (Sam Rockwell, au-delà du cabot) devant un Kitano au cinoche, alors que le précédent film de McDonagh, Bons baisers de Bruges, se référait avec malice au Sonatine du maître Takeshi, il n’y a plus de doute sur le degré de mise en abyme. Le problème, comme souvent dans ce genre de projets où l’écriture de la fiction et sa mise en scène à l’écran se fondent l’une dans l’autre, c’est de conserver une rigueur narrative là où le grand n’importe quoi est évidemment autorisé. Alors que McDonagh n’a même pas encore tiré le portrait des 7 psychopathes du titre, le voilà déjà en train d’en fusionner deux en un, puis d’en faire le co-auteur de l’histoire des autres psychopathes… Vous n’y comprenez rien ? Normal, le film cherche la confusion et broie dans son délire tous ses atouts, à commencer par un

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