Christa Théret : « J'ai besoin de sentir le centre de la terre.. »

ECRANS | Déjà une petite quinzaine d’années de carrière pour la comédienne découverte dans "Le Couperet" de Costa-Gavras et révélée par "LOL". Dans "Gaspard va au mariage", elle ne voit pas l’ours : elle revêt sa peau.

Vincent Raymond | Mercredi 31 janvier 2018

Photo : © AGAT FILMS / Jeannick Gravelines


Est-ce le ton comique ou mélancolique du scénario de Gaspard va au mariage qui vous a le plus touchée à la première lecture ?

CT : Sa mélancolie — je suis très mélancolique. Il y a des envolées, de la légèreté, plein de métaphores. Et l'on ressent aussi du spleen. Même si on n'est pas dans Baudelaire ! (rires)

Trouvez-vous cette famille “normale” ?

Aucune famille ne l'est. Mais celle-ci est en train de se libérer : les choses ne sont pas tues et il n'y a pas d'hypocrisie. Souvent, dans les repas de famille, on dit que chacun doit avoir une place, être bien sous tout rapport… Ici, la folie peut se libérer et il y a une honnêteté dans les rapports.

Vous endossez une peau d'ours durant quasiment tout le film. En quoi un costume de cette nature vous a-t-il aidé à composer votre personnage de Camille ?

Ça aide toujours, un costume. Avec une peau d'ours, on se sent un peu exclue, et en même temps il y a un côté très familier : c'est un peu comme un cocon, une cabane dont elle n'aurait jamais voulu descendre. Ça fait penser aussi à un déguisement d'enfance. Je ne me sentais pas déguisée quand je l'avais, c'était assez naturel — d'autant qu'il faisait un peu froid lorsqu'on tournait à l'extérieur. C'était comme un truc de super-héros : je me disais que Coline avait des super-pouvoirs, et que la nuit elle partait… Qu'elle était un peu princesse Mononoke, un peu guerrière…

Pensez-vous que votre jeu a été “contaminé” par l'animalité de l'ours ?

Un petit peu, oui. Quand je répétais avec le coach, les mouvements que l'on faisait, le fait d'être à quatre pattes, de grogner, se gratter, faisait écho à des choses de l'enfance qui ne sont pas si éloignées. En grandissant, on doit gommer tout cela parce que l'on vit ensemble et que l'on ne peut plus faire cela. Mais finalement, si on se laisse un peut aller…

Est-il possible de donner son avis sur les costumes ?

Quand on se sent mal à l'aise, on peut réfléchir. Je sais je ne suis pas très à l'aise avec des talons : j'ai besoin de sentir le centre de la terre. Déjà, on est un peu fébrile quand on joue, on est anxieux, donc ça me déstabiliserait. Si ça sert le personnage, c'est bien. Mais de moi-même, je n'en mettrais pas.

Comment se sont passées vos retrouvailles avec Félix Moati ?

Ça a aidé que l'on se connaisse d'avant : il y avait cet esprit un peu fraternel. Félix m'a vu un peu grandir, évoluer. Entre nous, il n'y avait n'avait pas de “manières” et un côté enfantin qui revenait assez vite.

Depuis LOL (2009), vos choix vous ont davantage conduit vers le cinéma d'art et d'essai…

J'ai adoré faire LOL ! Tourner avec Lisa Azuelos, c'était vraiment génial. Le film se passe de générations en génération : les gamines de 13 ans aujourd'hui me disent qu'elles le regardent tous les jours, et j'en suis super fière. C'est une grande joie pour moi que ce film perdure. Mais après, j'ai fait des choix : je ne suis pas entré dans le cinéma populaire, je me sentais moins proche de cette famille de cinéma-là. Donc j'ai opté pour des rôles dans des films plus marqués socialement, humainement, expérimentalement — et peut-être aussi qui m'intéressaient plus.

Je vois moins le cinéma comme un divertissement. Pour moi, ce n'en est pas un. Quand je vais au cinéma, je ne me dis pas : « je vais me marrer » ; j'aime regarder un beau cadre, que ce soit lent. Tout ça me touche, et j'aime de plus en plus de m'orienter dans cette direction. Bon ensuite, on choisit dans le choix qu'on a : je n'ai pas été prise pour certains films que je voulais faire. Mais j'en ai fait d'autres.


Gaspard va au mariage

De Antony Cordier (Fr, 1h45) avec Félix Moati, Laetitia Dosch... Après s'être tenu prudemment à l'écart pendant des années, Gaspard, 25 ans, doit renouer avec sa famille à l'annonce du remariage de son père. Accompagné de Laura, une fille fantasque qui accepte de jouer sa petite amie le temps du mariage, il se sent enfin prêt à remettre les pieds dans le zoo de ses parents et y retrouver les singes et les fauves qui l'ont vu grandir... Mais entre un père trop cavaleur, un frère trop raisonnable et une sœur bien trop belle, il n'a pas conscience qu'il s'apprête à vivre les derniers jours de son enfance.
Cinéma Le Méliès Jean Jaurès 10 place Jean Jaurès Saint-Étienne
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

Deux fils : Soutiens de famille

ECRANS | De Félix Moati (Fr., 1h30) avec Vincent Lacoste, Benoît Poelvoorde, Mathieu Capella…

Vincent Raymond | Vendredi 15 février 2019

Deux fils : Soutiens de famille

Dans la famille Zucarelli, la mère est partie depuis belle lurette, le père médecin déprime depuis deux ans et se rêve romancier, le fils aîné Joachim fait semblant de préparer sa thèse ; le cadet Ivan se passion pour le latin (et la fille du gardien du collège). On a connu des jours meilleurs… Avec cette histoire touchante de mecs cabossés, Félix Moati prouve qu’on peut signer en guise de premier long métrage un film de copains, une déclaration d’admiration pour ses confrères et consœurs, ainsi qu’une dramédie tournant plus loin que les environs immédiats de son petit nombril — il s’agit vraiment du parcours d’un trio —, le tout dans une réalisation un peu bringuebalante et jazzy, très en phase somme toute avec le sujet. Sous des dehors éminemment masculins, Deux fils fait ressortir les fragilités de ses protagonistes, fanfaronnant ou s’abandonnant à diverses excentricités pour masquer (mais en vain) leur sentiment d’être orphelins — de mère, de compagne. Moati les montre dans un délitement pathétique, petit îlots de solitude comprenant qu’ils doivent v

Continuer à lire

"Lola et ses frères" : Affaires de famille

ECRANS | de et avec Jean-Paul Rouve (Fr., 1h45) avec également Ludivine Sagnier, José Garcia…

Vincent Raymond | Mardi 11 décembre 2018

Depuis la mort de leurs parents, Lola joue un peu le rôle de grande sœur pour ses deux frères aînés que rien ne rapproche : Benoît est aisé et aime avoir tout contrôler ; Pierre, en difficulté, très soupe-au-lait. Ils en oublieraient presque que leur benjamine à, elle aussi, à une vie à elle… Voici l’histoire de famille que l’on aurait aimé voir réalisée par Michel Blanc il y a quelques semaines, et que son excellent interprète du pathétique Voyez comme on danse signe avec la sensibilité qu’on lui connaît. Oh certes, il n’est ne retrouve pas la grâce de Quand je serai petit (2012) mais s’obstine (à raison) dans cette trajectoire qui lui fera accomplir un jour une indiscutable réussite ; ce film sur les relations entre frères et sœurs, parents et enfants autour duquel beaucoup tournent sans aller nulle part, mais que lui pressent. Dans les familles cinématographiques de Rouve — et donc dans celle de Lola — il n’y a pas que des cadres sup’ urbains, ni de coucheries entre notaires blancs, ni de magot en héritage : c’est la

Continuer à lire

"Carmen et Lola" : Gitanes sans filtre

¡Hola Amor! | de Arantxa Echevarría (Esp., 1h43) avec Rosy Rodriguez, Zaira Romero, Moreno Borja…

Vincent Raymond | Mercredi 14 novembre 2018

Carmen s’apprête à convoler avec un jeune Gitan de sa communauté madrilène, quand elle rencontre Lola, travaillant sur les marchés comme elle. Rebelle, grapheuse et lesbienne, Lola lui révèle la possibilité d’une autre romance. Avec, comme conséquences, le secret ou l’exil… De la difficulté de sortir du rang et des traditions séculaires… Drame sentimental urbain et bariolé, Carmen et Lola est aussi un film ethnographique où Arantxa Echevarría montre à quel point l’homosexualité féminine, considérée comme une malédiction dans une culture soumise à des codes ultra patriarcaux, peut encore créer de rejet et de violence, avec de surcroît — hélas — la complicité des femmes de la précédente génération. En filigrane, la réalisatrice montre l’ostracisme et la méfiance dont les Gitans sont l’objet en Espagne, qui les contraint à demeurer en vase-clos, dans un analphabétisme humiliant. Ce contexte permet de mieux mesurer la menace pesant sur les deux protagonistes hors du groupe : une marginalisation définitive sans espoir de future, ni retour en arrière possibl

Continuer à lire

Novembre : Au(x) détour(s) du regard

Panorama ciné | On le sait, voir n’est pas regarder. Ainsi, il est des films qu’on peut laisser filer d’un œil distrait et d’autres à scruter. Et puis d’autres encore, où la question d'un regard attentif se révèle cruciale…

Vincent Raymond | Mercredi 31 octobre 2018

Novembre : Au(x) détour(s) du regard

Commençons par regarder au-delà de notre champ de vision, à perte de vue, en compagnie de Thomas Vinterberg. On l’avait quitté évoquant ses souvenirs d’enfance dans La Communauté (2017), le réalisateur de Submarino (!) persiste d’une certaine manière dans le huis clos avec Kursk (7 novembre) récit inspiré par la tragédie du sous-marin nucléaire russe homonyme passé par le fond avec son équipage en 2000. Terriblement d’actualité, alors que les tensions est/ouest regèlent, ce drame raconte l’obstination mortifère des nations et des militaires — quel que soit leur pavillon —, davantage prompts à sauver leurs vaniteuses apparences que leurs marins. Sobrement spectaculaire, cette superproduction internationale travaille les formats d’image, la dilatation du temps et le son avec une enviable finesse. Pour High Life (même date), Claire Denis s’échappe quant à elle totalement de l’orbite terrestre pour un conte de science-fiction zonant plu

Continuer à lire

"Gaspard va au mariage" : Ménagerie et ménages

Comédie baroque | de Antony Cordier (Fr., 1h43) avec Marina Foïs, Félix Moati, Guillaume Gouix…

Vincent Raymond | Mercredi 31 janvier 2018

En route pour le mariage de son père, Gaspard offre à l’excentrique Laura rencontrée dans le train de jouer à la compagne-alibi, contre rémunération mais en tout bien tout honneur. Proposition étrange, à la mesure de la famille du jeune homme, qui tient un zoo baroque en déroute… Intéressé depuis toujours par des figures de “transgressions douces” — libertinage adolescent dans Douches froides puis entre adultes dans Happy Few —, Antony Cordier voit plus grand avec cette parentèle gentiment branque, au sein d’un film dont la tonalité (ainsi que le chapitrage) évoquent la folie tendre de Wes Anderson, époque Famille Tenenbaum. Un autre tenant de la comédie contemporaine américaine arty décalée bénéficie au passage d’un hommage explicite : Noah Baumbach, le réalisateur de Margot va au mariage (2007). Mais à l’absurdité romantique des situations dans un zoo artisanal, au gothique des ambiances truffées d’apparitions animales ; au saugrenu de certains pers

Continuer à lire

Cherchez la femme : Cachez ce film qu’on ne saurait voir

ECRANS | de Sou Abadi (Fr., 1h28) avec Félix Moati, Camélia Jordana, William Lebghil…

Vincent Raymond | Mercredi 28 juin 2017

Cherchez la femme : Cachez ce film qu’on ne saurait voir

Anne Alvaro est, décidément, une immense comédienne que son talent préserve de l’adversité — c’est-à-dire des pires des naufrages cinématographiques. Sa confondante interprétation d’une militante iranienne (accent inclus) réfugiée dans le XVIe arrondissement lui vaut de sortir sans dommage de cette épouvantable comédie sentimentale. Elle est bien la seule. La réalisatrice, par exemple, manque son coche dans ce mariage entre romance et critique sociale humoristique. Pas du fait d’une hybridation hasardeuse, ni du thème puisque l’on peut rire de tout, si c’est fait avec intelligence et talent. Car hélas, le choix d’un sujet brûlant n’exonère pas un auteur de maladresse ni de naïveté. Sou Abadi raconte ici le stratagème trouvé par un étudiant désirant continuer à voir sa copine enfermée chez elle par son grand frère revenu radicalisé d’un camp : il se couvre d’une burqa et se fait passer pour une femme. Quiproquos à l’ancienne, situations balourdes, personnage de fondamentalistes d’une bêtise profonde… Défendre des idées justes ne dispense pas de travailler en profondeur la construction dramatique et devrait

Continuer à lire

"Le Voyage de Fanny" : cinéma scolaire

ECRANS | de Lola Doillon (Fr., 1h34) avec Léonie Souchaud, Fantine Harduin, Juliane Lepoureau…

Vincent Raymond | Mercredi 18 mai 2016

Au départ, il y avait l’histoire vraie de Fanny Ben-Ami, gamine de 12 ans ayant courageusement mené en sûreté (en Suisse) une troupe de gamins juifs menacés d’être raflés pendant l’Occupation. Et puis Lola Doillon qui désirait pour son troisième long-métrage se confronter à l’Histoire tout en dirigeant à nouveau de jeunes interprètes. La rencontre entre le sujet et la réalisatrice a donné lieu à ce film qu’elle souhaitait “d’aventures”. Certes, il y a ce focus utile sur les enfants cachés (bon point) ; bien sûr la détermination de l’héroïne est très visible grâce à la Léonie Souchaud, belle découverte rappelant par certains aspects Adèle Haenel à l’époque des Diables (2001) de Christophe Ruggia. Mais Le Voyage de Fanny demeure terriblement scolaire, comme si justement il ne tenait pas spécialement à s’adresser à un autre public que celui des écoles. Pourtant, quel splendide défi que celui de filmer pour tous et pour chacun…

Continuer à lire

Également à l’affiche de janvier

ECRANS | L’animation française n’a pas à se plaindre non plus : avec Tout en haut du monde (sur les écrans le 27/01), Rémi Chayé compose une fresque initiatique pour (...)

Vincent Raymond | Mardi 5 janvier 2016

Également à l’affiche de janvier

L’animation française n’a pas à se plaindre non plus : avec Tout en haut du monde (sur les écrans le 27/01), Rémi Chayé compose une fresque initiatique pour Sasha, une jeune exploratrice bien décidée à retrouver son grand-père aux confins du Pôle Nord. Un travail étonnant réalisé sur les couleurs, par des jeux d’à-plats, ajoute à l’originalité esthétique de ce film à qui Christa Théret prête sa voix.

Continuer à lire

Lolo

ECRANS | Quand Julie Delpy signe une comédie familiale, il ne faut pas forcément s’y rendre avec sa smala. Ni avec son ou sa fiancé(e). Ni en célibataire. Plutôt en groupe de potes en fait…

Vincent Raymond | Mercredi 28 octobre 2015

Lolo

Depuis qu’elle est réalisatrice, Julie Delpy cuisine la famille à toutes les sauces. En s’inspirant de sa pittoresque tribu, à l’origine de son caractère pour le moins fantasque. Ainsi, dans sa prolifique filmographie, une continuité indiscutable relie 2 Days in Paris (2007) et 2 Days in New York (2012) : deux comédies enlevées jouant sur les stéréotypes culturels, où elle confronte son couple mixte (car à chaque fois, elle partage la vie d’un Étatsunien) avec son père, Français bohème décontracté du slip (quand il en porte un…). Le Skylab (2011) montait un cran plus haut en plaçant des ados au milieu d’une maison de vacances des années soixante-dix transformée en cocotte-minute familiale – une sorte de Hôtel de la plage revu et corrigé par Sautet. Pour Lolo, Delpy réussit le prodige d’aller plus loin dans la perversité, avec une œuvre dont elle est visiblement persuadée qu’elle est grand public. Son Lolo ressemble à Tanguy, l’ado attardé de Chatiliez qui s’incruste chez ses parents. En pire, puisque ce fils exclusif et sournois fait fuir les amants de sa mère afin de conserver sur elle une emprise

Continuer à lire

À trois on y va

ECRANS | Entre vaudeville et étude des indécisions sentimentales, Jérôme Bonnell livre sa vision du triangle amoureux dans un film qui ne manque ni de charme, ni de sincérité, mais de rigueur dans sa mise en scène et son scénario. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 24 mars 2015

À trois on y va

Charlotte vit avec Micha, mais elle aime en secret Mélodie. Or, Mélodie va tomber amoureuse de Micha, tentant de dissimuler cette aventure à Charlotte. Le triangle amoureux est-il un triangle isocèle ou équilatéral, à partir du moment où se retrouvent abolies les barrières de sexe et de genre ? La réponse à cette équation est dans le dernier film de Jérôme Bonnell, qui pourtant n’a que faire des mathématiques. Son cinéma reste obstinément dans le viseur d’une tradition bien française héritée de la littérature et du théâtre, avec cette petite musique qui lui sert de style depuis Le Chignon d’Olga jusqu’au Temps de l’aventure. Il y aura donc des amant(e)s dans le placard — ou sur le rebord de la fenêtre — comme dans tout bon vaudeville qui se respecte ; et si le téléphone portable et les SMS font ici figure de portes qui claquent, cette mise à jour n’occulte pas les ressorts boulevardiers du scénario. Plus originale est la matière humaine que pétrit Bonnell : celle de ses jeunes acteurs, en particulier Anaïs Demoustier, qui

Continuer à lire

Anton Tchekhov 1890

ECRANS | De René Féret (Fr, 1h36) avec Nicolas Giraud, Lolita Chammah, Jacques Bonnaffé…

Christophe Chabert | Mardi 31 mars 2015

Anton Tchekhov 1890

Comme il l’avait fait pour Nannerl, la sœur de Mozart, René Féret consacre à Anton Tchekhov un biopic en costumes qui louvoie entre académisme télévisuel et volonté de ne pas se laisser embastiller par sa reconstitution. Projet bizarre, assez ingrat, qui récupère des défauts de tous côtés, que ce soit dans des dialogues beaucoup trop sentencieux et littéraires ou dans une caméra à l’épaule qui, loin de donner de l’énergie à la mise en scène — comme chez Benoît Jacquot, quand il est en forme — souligne surtout le manque de moyens de l’entreprise. Il y a aussi cette manière très scolaire d’exposer sa thèse sur l’auteur : médecin modeste et pétri d’un sentiment de culpabilité et d’impuissance, Tchekhov — Nicolas Giraud qui, comme les autres jeunes acteurs du film, paraît frappé d’anachronisme — ne s’épanouit pas non plus dans la littérature, se jugeant indigne des honneurs qu’on lui consacre. Il faudra qu’il s’exile dans un bagne pour que ses deux vocations se rejoignent et que Tchékhov parvienne à une forme de paix intérieure. C’est d’ailleurs le meilleur moment du film, celui où il trouve son ton et la juste distance pour filmer son personnage.

Continuer à lire

Gaby baby doll

ECRANS | De Sophie Letourneur (Fr, 1h27) avec Lolita Chammah, Benjamin Biolay, Félix Moati…

Christophe Chabert | Lundi 15 décembre 2014

Gaby baby doll

Qu’est-il arrivé à Sophie Letourneur ? Depuis son prometteur La Vie au Ranch, elle s’est enfermée dans un cinéma de plus en plus autarcique et régressif. Les Coquillettes sentait le truc potache vite fait mal fait, un film pour happy few où la blague principale consistait à reconnaître les critiques cinéma parisiens dans leurs propres rôles de festivaliers traînant en soirées. Gaby baby doll, à l’inverse, choisit une forme rigoureuse, presque topographique, reposant sur la répétition des lieux, des actions et des plans, pour raconter… pas grand-chose. Car cette love story campagnarde longuement différée entre un ermite barbu et épris de solitude (Biolay, égal à lui-même) et une Parisienne qui ne supporte pas de passer ses nuits seule (Lolita Chammah, plutôt exaspérante) est pour le moins inconsistante. Letourneur semble parodier la forme de la comédie rohmerienne en la ramenant sur un territoire superficiel et futile, une sorte de fantaisie girly intello dont les contradictions lui pètent en permanence à la figure. On s

Continuer à lire

Alleluia

ECRANS | Fabrice Du Welz passe au tamis du surréalisme belge Les Tueurs de la lune de miel pour une version qui, malgré ses embardées baroques, son humour très noir et un Laurent Lucas absolument génial, reste proche de son modèle. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 25 novembre 2014

Alleluia

Météore cinématographique, Les Tueurs de la lune de miel appartient à cette catégorie de films dont le souvenir se grave à vie dans l’esprit de ceux qui le voient. Leonard Kastle, musicien contemporain qui signait là sa seule réalisation pour le cinéma, s’emparait d’un fait-divers tragique — un couple d’amants meurtriers recrutait des veuves par petites annonces, avant de les assassiner sauvagement une fois le mariage célébré — pour en faire une œuvre au romantisme paradoxal, entre amour fou et amour virant à la folie. S’attaquer au remake d’un tel monument tient de la gageure, mais Fabrice Du Welz, qui a démontré dans Calvaire et le mésestimé Vinyan qu’il savait digérer ses influences cinéphiles pour en faire des films hautement personnels, a relevé le défi. Transposant l’histoire aujourd’hui dans les Ardennes, remplaçant les petites annonces par des sites de rencontres en ligne, il injecte surtout à la dramaturgie de Kastle ce qui fait sa patte : un goût pour le surréalisme belge, les apartés baroques et un humour particulièrement macabre. Sur-réalisme Il fait ainsi de son dragueur en série un homme à la sexualité fétichiste

Continuer à lire

Les Salauds

ECRANS | De Claire Denis (Fr, 1h40) avec Vincent Lindon, Chiara Mastroianni…

Christophe Chabert | Lundi 15 juillet 2013

Les Salauds

J’ai pas sommeil, Trouble every day, Les Salauds : trois films qui, dans l’œuvre de Claire Denis, forment une sorte de trilogie de l’horreur, où elle fouille les désirs monstrueux pour en sortir des récits en forme de cauchemars éveillés. On peut aussi y voir l’asymptote d’une carrière, du vouloir-dire omniprésent (J’ai pas sommeil) à un plus rien à dire franchement gênant (Les Salauds), avec au milieu un point d’équilibre fragile (Trouble every day, son meilleur film). Les Salauds donc, est une sorte de magma filmique incohérent, que ce soit dans l’enchaînement des séquences ou celui des plans, où Denis s’enfonce dans le ridicule à mesure qu’elle s’approche de l’immontrable. Grotesque, ce plan récurrent de Lola Creton avançant nue sur une route le vagin ensanglanté ; ridicules, ces scènes de cul entre Lindon et Mastroianni ; risible, ce porno final qui semble répondre à ceux que projetait Lynch dans Lost highway. Tout cela paraît assemblé à l’arrache sur un banc de montage, comme un work in progress dénué de sens, masquant à grand pe

Continuer à lire

Renoir

ECRANS | De Gilles Bourdos (Fr, 1h51) avec Michel Bouquet, Vincent Rottiers, Christa Theret…

Christophe Chabert | Vendredi 21 décembre 2012

Renoir

Quel est l’angle de ce Renoir signé Gilles Bourdos ? Ni biopic du père Auguste, saisi au crépuscule de sa vie, ni regard sur la jeunesse du fils Jean, soldat au front et pas encore cinéaste, le film s’intéresse surtout à ce qui va temporairement les unir : la belle Andrée Heuschling, modèle d’Auguste puis amante de Jean, avant de devenir son actrice sous le pseudonyme de Catherine Hessling. Le film ne va pas jusque-là et c’est comme un aveu de la part de Bourdos : le cinéma ne l’intéresse pas, ni comme sujet, ni comme matière. Tout au plus aime-t-il faire des images où il retrouve la lumière des tableaux de Renoir ; par contre, diriger les acteurs ou trouver un point de vue pour sa mise en scène est le cadet de ses soucis. Les scènes se déroulent dans la neurasthénie la plus complète, Christa Theret est ramenée à une pure présence charnelle, et même Michel Bouquet en fait trop (il faut le voir bredouiller des «Mon Jeannot !» dans sa fausse barbe pour mesurer le désastre). Un gâchis monumental. Christophe Chabert

Continuer à lire

L’Homme qui rit

ECRANS | De Jean-Pierre Améris (Fr, 1h33) avec Gérard Depardieu, Marc-André Grondin, Christa Theret…

Christophe Chabert | Vendredi 21 décembre 2012

L’Homme qui rit

Il y a quelque chose d’involontairement comique à voir sortir, deux semaines après Le Hobbit, cet Homme qui rit signé Jean-Pierre Améris. Là où Jackson étire chaque ligne de Tolkien jusqu’à la nausée, Améris compresse façon César le roman de Victor Hugo ; là où Le Hobbit surjoue l’épique, L’Homme qui rit ramène tout le grandiose hugolien à une platitude de téléfilm tourné dans les pays de l’Est. De la tempête initiale au grand discours de Gwynplaine devant le Parlement, la mise en scène est d’une pauvreté désarmante, incapable de donner du souffle aux images sinon en les inondant d’une musique pompière ou en creusant les fonds verts de décors numériques laids à pleurer. C’est simple, on se croirait dans un plagiat de Tim Burton filmé par Josée Dayan ! Si Depardieu reste digne au milieu du naufrage, Marc-André Grondin ne sait visiblement pas dans quel film il est embarqué, et Christa Theret, qu’on aime beaucoup pourtant, joue les aveugles comme au temps du muet, les yeux écarquillés et les bras tendus en avant. Grotesque

Continuer à lire

Télé Gaucho

ECRANS | De Michel Leclerc (Fr, 1h57) avec Félix Moati, Éric Elmosnino, Sara Forestier…

Christophe Chabert | Lundi 10 décembre 2012

Télé Gaucho

Visiblement, en France, il est impossible de transformer l’essai d’un succès (critique et public) surprise… Michel Leclerc vient s’ajouter à une liste déjà longue (et pas encore close cette année…) de cinéastes trop confiants qui tentent de retrouver un esprit qu’ils réduisent à une formule creuse. Reprenant l’équation politique + romantisme + fantaisie de son Nom des gens, il la métamorphose en bouillie informe, scénaristiquement décousue, filmée n’importe comment, où l’humour pèse des briques et où les sentiments ont l’air fabriqués comme jamais. On suit donc le parcours d’un naïf qui, délaissant son stage sur TF1 (mais ce n’est pas TF1) pour aller faire ses classes dans la télé libre (Télé Bocal est devenue Télé Gaucho), et y croise de vrais gens passionnés, sincères et de gauche, avec tout ce que cela implique de purisme et de prise de courge sur celui qui a la plus grosse conscience militante. Probablement autobiographique, le film est surtout incroyablement égocentrique : Leclerc fait la voix-off, chante en live et au générique de fin, et s’inscrit sous le haut patronage bien pratique de Godard pour multiplier les faux raccords et les montages aberrants. Ce manque

Continuer à lire

Après mai

ECRANS | D’Olivier Assayas (Fr, 2h02) avec Clément Métayer, Lola Creton, Carole Combes…

Christophe Chabert | Lundi 12 novembre 2012

Après mai

De L’Eau froide à Carlos, la révolution politique avortée des années 70 hante le cinéma d’Olivier Assayas. Aujourd’hui, il s’y attaque de front à travers un récit aux relents autobiographiques où la jeunesse de son époque prend la route et le maquis pour contester la société conservatrice et prôner le marxisme et le maoïsme. Ce devrait être une fresque portée par un souffle romanesque fort ; ce n’est à l’arrivée qu’un film d’Assayas, où les états d’âme amoureux des personnages prennent le pas sur l’esprit d’une période, réduite à un simple folklore. Aux clichés hallucinants des scènes d’ouverture (manif, gaz lacrymo, pochettes de disques rock, lycéen faisant de la peinture abstraite dans sa chambre, créature garrelienne en longue robe blanche ânonnant un texte incompréhensible) succède un récit mal raconté, bourré de symboles transparents (la jeunesse se consume, alors tout brûle autour d’elle) et joué par des acteurs peu convaincants (exception faite de Lola Creton). Surtout, le film prend acte d’une démission de son auteur face à son sujet : Gilles, alter ego dont Assayas ne commente jamais l’engagement, finit par reprendre le flambeau paternel d’un

Continuer à lire