"Jusqu'à la garde" : entre la mère et le pire de famille

Film du mois | Drame familial anxiogène, au réalisme brut et à l’interprétation terrifiante de vérisme, le premier long métrage de Xavier Legrand offre à Denis Ménochet un rôle de monstre ordinaire le faisant voisiner avec le Nicholson de Shining au rayon des pères perturbés.

Vincent Raymond | Mardi 6 février 2018

L'an dernier, il fallait en remontrer au jury de la Mostra pour se distinguer sur la Lagune : la sélection vénitienne était en effet aussi éclectique qu'éclatante, comptant notamment Three Billboards…, Mother!, The Shape of Water, Downsizing et L'Insulte. Face à une telle concurrence, qui aurait misé sur le premier long métrage de Xavier Legrand ? Qui aurait imaginé qu'il figurerait doublement au palmarès, meilleur réalisateur et meilleur premier film ? Au moins le public de son court métrage Avant que de tout perdre, prologue de ce film raisonnant aussi fort qu'un uppercut.

Jusqu'à la garde s'ouvre dans l'intranquillité d'une audience de séparation entre les époux Besson. Elle, frêle, craintive mais décidée de s'éloigner de lui, massif, menaçant au regard lourd. Entre eux, la garde de leurs enfants. Une fille bientôt majeure et un fils, revendiqué par chacun…

Legrand, comme son nom l'indique

Xavier Legrand réussit à prolonger (et non adapter) l'argument d'un court métrage qui tenait autant par l'intensité de la situation que par l'unité de temps — on y voyait une femme et ses enfants suivre avec fébrilité un plan depuis longtemps préparé, en l'occurrence quitter un mari-père violent — en retrouvant une tension strictement comparable. Son choix d'acteurs impeccable appuyait le propos ; il le sublime ici. Le personnage de Léa Drucker semble avoir rebondi après des années à toucher le fond de la piscine ; quant à celui interprété par Denis Ménochet, on a rarement vu plus terrifiant dans un registre réaliste. Caractériel, manipulateur, jaloux, violent, sans doute un brin pervers narcissique, sans opposant (la justice ni ses propres parents n'ont aucun pouvoir sur lui), il dégage un tel potentiel d'agressivité froide que le seul fait d'envisager sa présence dans une scène contribue à la rendre inquiétante… et totalement imprévisible. Legrand récrée l'ogre des contes et place les spectateurs dans la position de l'enfant ballotté un week-end sur deux entre ses parents. À la fois messager mutique et monnaie d'échange, le pauvre gosse se trouve sans défense lorsque cette figure d'autorité monstrueuse s'emploie à lui extorquer des secrets.

Térébrant drame psychologique, Jusqu'à la garde oblique vers la violence du thriller avec une force et une maestria estomaquantes, montrant au passage que Xavier Legrand possède déjà ces trois qualités que Delon tenait pour cardinales chez un cinéaste : être un metteur en scène, un réalisateur et un directeur d'acteurs. Le meilleur lui est promis.

Jusqu'à la Garde de Xavier Legrand (Fr., 1h33) avec Denis Ménochet, Léa Drucker, Mathilde Auneveux… (7 février)


Jusqu'à la garde

De Xavier Legrand (Fr, 2017) avec Denis Ménchet, Léa Drucker...

De Xavier Legrand (Fr, 2017) avec Denis Ménchet, Léa Drucker...

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"La Sainte Famille" : Ministère à mère

ECRANS | De et avec Louis-Do de Lencquesaing (Fr., 1h30) avec également Marthe Keller, Léa Drucker, Laura Smet…

Vincent Raymond | Mercredi 18 décembre 2019

Sa femme s’éloigne, son frère se sépare, son aristocrate de mère le fait tourner en bourrique, sa grand-mère n’est plus très vaillante, sa cousine lui fait de l’œil ; il a du mal avec ses filles… Malgré cet environnement intime bancal, le novice en politique Jean est nommé ministre de la Famille… La particule de son patronyme laisse supposer que l’auteur-interprète principal a pioché dans un décor, disons, familier : celui d’une lignée enracinée dans l’aristocratie ou la grande bourgeoisie, habituée aux parquets point de Hongrie des beaux quartiers parisiens, prenant ses quartiers de campagne dans quelque gentilhommière d’Île-de-France ; où l’usage veut que les enfants voussoient leurs parents. Un contexte où sa silhouette mi-guindée, mi-ébahie, évolue visiblement en pays de connaissance. Si on ne peut dire qu’on n’a jamais vu de films avec des familles de bourges en crise — c’est même le fonds de commerce d’un certain cinéma français —, ce qui tranche ici, c’est « la pudeur des sentiments », pour reprendre Gainsbourg : les situations se résolvent davantage dans l’écoute et l’étreinte que dans l’hystérie collective, tout mu

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"Seules Les Bêtes" : Col de la Croix mourant

ECRANS | De Dominik Moll (Fr.-All., 1h57) avec Denis Ménochet, Laure Calamy, Valeria Bruni Tedeschi…

Vincent Raymond | Mercredi 4 décembre 2019

Une petite communauté montagnarde gelée par l’hiver, la disparition d’une femme provoque des réactions contrastées : indifférence du rude Michel, suspicion de son épouse Alice qui pense que le son amant, le solitaire Joseph, n’est pas étranger à l’affaire. Elle n’a pas forcément tort… Retour gagnant pour l’efficace Dominik Moll, toujours à l’aise dans les ambiances psychologiquement glaçantes : le polar de Colin Niel semblait écrit pour qu’il s’empare de ses personnages tourmentés emmitouflés sous plusieurs couches de peaux et de vêtements, et qu’il compose autour de chacun d’entre eux un chapitre — autant dire un fragment — de l’histoire globale, en variant les points de vues. Comme dans Rashōmon de Kurosawa, chaque protagoniste fabrique sa vérité partir de faits objectifs, de conjectures et de sa propre part de ténèbres. Une situation donnée pour suspecte dans une séquence se révèlera ainsi totalement anodine dans l’autre… mais l’inverse se vérifiera encore plus souvent. Portrait d’une région rurale d’altitude standard (en proie à ses difficultés économiques ordinaires, à la saisonnalité touristique,

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"Je promets d'être sage" : Prenez garde !

ECRANS | de Ronan Le Page (Fr., 1h32) avec Pio Marmaï, Léa Drucker, François Chattot…

Vincent Raymond | Mardi 20 août 2019

Lassé par ses années d’échec au théâtre, Franck se fait recruter comme gardien vacataire dans un musée. Sa présence suscite l’hostilité de Sibylle, une consœur rigide, mais complète le staff et permet au conservateur de lancer un inventaire des collections. Au grand dam de Sibylle… Imaginez ce que peut donner la rencontre d’un chien fou et d’une minette sauvage dans un magasin de porcelaine : à peu de choses près, voilà à quoi équivaut l’association entre Franck et Sibylle ; deux caractères tellement dissonants qu’ils sont fatalement faits pour s’entendre. Cette comédie trépidante s’inscrit dans la droite ligne du cinéma de Pierre Salvadori, où prédominent fantaisie des situations, dialogue parsemés d’absurdités cocasses et courses-poursuites. Ronan Le Page laisse quelques zones d’ombre bienvenues sur le passé de Sibylle et donc la latitude de l’imaginer ou le déduire de ses actes. Quel plaisir : rien n’est plus agaçant qu’un scénario où la moindre intention a besoin d’être justifiée. Couronnée cette année pour une prestation dramatique — u

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Guillaume de Tonquédec : « Quand on choisit un rôle, il y a toujours une résonance avec sa propre vie »

Roxane | Révélé au grand public par Le Prénom ou la série Fais pas ci, fais pas ça, le comédien se glisse pour Roxane dans le bleu de travail d’un éleveur de poules amoureux de théâtre. Et se révèle convainquant dans ce premier film. Conversation lors des Rencontres du Sud.

Vincent Raymond | Mercredi 12 juin 2019

Guillaume de Tonquédec : « Quand on choisit un rôle, il y a toujours une résonance avec sa propre vie »

Avez-vous tourné dans une authentique exploitation ? Guillaume de Tonquédec : La réalisatrice, Mélanie Auffret, est petite-fille d’agriculteurs. Or il n’y a rien de plus beau que quelqu’un qui parle d’un sujet qui le touche — surtout dans un premier film. Sa nécessité de raconter m’a embarqué. Et je me suis laissé imposé avec plaisir une semaine de préparation : pour moi qui suis un citadin, c’était important de voir la vie des agriculteurs dans les fermes. Souvent, elle prétextait des décors à trouver pour me laisser seul avec eux sur un gros tracteur en rase campagne, ou avec des vaches ou des haricots à planter… J’ai appris b eaucoup de trucs ! Mais honnêtement, ce qui m’a le plus touché, c’est l’amour des agriculteur pour leur patrimoine, pour la terre, les animaux, leur travail… Tous ceux que j’ai rencontrés mon dit : « je ne voudrais pas faire autre chose ». Ça résonnait en moi, en tant qu’acteur, ce qui est de l’ordre de la passion, du sacerdoce, presque du sacrifice. Et quand l’un d’entre eux, qui a 55 ans et qui bosse du lundi

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"Roxane" : Les œufs de la rampe

ECRANS | De Mélanie Auffret (Fr., 1h28) avec Guillaume de Tonquédec, Léa Drucker, Lionel Abelanski…

Vincent Raymond | Mercredi 12 juin 2019

La coopérative du village ayant mis un terme au contrat le liant à son exploitation avicole, Raymond tente le tout pour le tout pour sauver ses poules : lui, le passionné de théâtre, se filme sur Internet en train de déclamer des vers à ses gallinacés. Au cas où ça ferait un buzz… Pas très éloigné en thématique (ni sur la carte) du pathétique Normandie nue, ce premier long métrage de Mélanie Auffret touche infiniment plus juste que la pantalonnade téléfilmesque de Philippe Le Gay. Oh, il y aura bien des esprits forts pour dénigrer par principe une comédie sociale s’inscrivant dans la ruralité ou moquer certains raccourcis. N’empêche : Roxane parle avec une appréciable fraîcheur de sujets aussi profonds que ceux abordés par Hubert Charuel dans Petit paysan : le cynisme des gros agro-industriels organisant la disparition des petites exploitations, le manque de soutiens accordés aux paysanneries non productivistes, l’avidité des banques “spécialisées“, l’absence de solidarité inter-professionnelle ou cette désespérance chronique qui conduit l

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Melvil Poupaud : « J’ai toujours visé le long terme plutôt que le succès immédiat »

Grâce à Dieu | Dans le film d’Ozon, il incarne celui grâce auquel le scandale éclate enfin. Riche d’une carrière de plus de trente ans dans le cinéma (mais pas seulement), Melvil Poupaud enchaîne les partitions exigeantes et variées sans jamais se diluer. Conversation avec un comédien si précieux qu’il en devient indispensable…

Vincent Raymond | Lundi 25 février 2019

Melvil Poupaud : « J’ai toujours visé le long terme plutôt que le succès immédiat »

Dans Grâce à Dieu, François Ozon a fait appel à vous pour la troisième fois. À chaque fois, c’est dans ses drames les plus réalistes. Est-ce le fait du hasard, ou bien discutez-vous ensemble de la manière dont il vous emploie ? MP : Je ne sais pas, je serai effectivement curieux de savoir pourquoi il pense à moi pour des rôles toujours assez dramatiques. Dans ma carrière, je n’ai pas fait énormément de franches comédies — plutôt des comédies romantiques. Peut-être qu’il sent en moi un potentiel de tragédien. Mais je ne peux pas plaindre : ce sont des rôles qui ont toujours marqué. Le Refuge était plus petit, mais Le Temps qui reste ou celui-ci marquent ma filmographie et mon expérience d’acteur. Je ne vais pas lui demander de changer de registre (sourire), ça me réussit plutôt pas mal. À tous les deux, d’ailleurs. Votre liberté dans le cinéma français est très singulière : vous épousez des rôles forts (prêtre suborneur chez Ramos, victime combative chez Ozon, personne intergenre quête

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"Grâce à Dieu" : La voix est libre

Biopic | D’une affaire sordide saignant encore l’actualité de ses blessures, Ozon tire l’un de ses films les plus sobres et justes, explorant la douleur comme le mal sous des jours inattendus. Réalisation au cordeau, interprétation à l’avenant. En compétition à la Berlinale 2019.

Vincent Raymond | Mardi 5 février 2019

Lyon, années 2010. Fervent chrétien de quarante ans, Alexandre découvre qu’un prêtre ayant abusé de lui lorsqu’il était jeune scout est encore au contact de mineurs. Il saisit donc la hiérarchie épiscopale et Mgr Barbarin afin que le religieux soit écarté. Un long combat contre l’hypocrisie, l’inertie et le secret s’engage, révélant publiquement un scandale moral de plusieurs décennies… Il faut en général une raison impérieuse pour qu’un cinéaste inscrive à sa filmographie une œuvre résonant avec l’histoire immédiate. Surtout si l’originalité de son style, sa fantaisie naturelle et ses inspirations coutumières ont peu à voir avec la rigueur d’une thématique politique, sociétale ou judiciaire. De même que Guédiguian avait fait abstraction de son cosmos marseillais pour Le Promeneur du Champ de Mars, François Ozon pose son bagage onirique pour affronter un comportement pervers non imaginaire dans un film filant comme une évidence dès la première image du trauma à la révélation. A-t-on déjà vu en France pareille écriture scénaristique, à la fois méthodique et limpide, dans l’adaptation d’un f

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"L'Empereur de Paris" : Le premier flic de France

Vidocq | De Jean-François Richet (Fr., avec avert., 1h50) avec Vincent Cassel, Freya Mavor, Denis Ménochet…

Vincent Raymond | Mardi 18 décembre 2018

Galérien évadé reconverti en marchand, Vidocq veut prouver au chef de la sûreté non seulement qu’il est innocent des crimes dont on l’accuse, mais aussi que les méthodes de la police sont dépassées. Alors il recrute son équipe de repentis et emplit les prisons à sa façon… Quand le cinéma historique télescope ironiquement l’actualité… Non pas en présentant l’ascension d’un ancien truand vers les sommets du pouvoir, mais en montrant comment l’État sait parfois sinueusement manœuvrer pour garantir son intégrité. Qui mieux que Vidocq peut incarner ce mélange de duplicité talleyrandesque et de méritocratie à la française ? Cette légende dorée du proscrit devenu superflic, usant de la langue et du surin de la canaille pour mieux protéger le bourgeois. Un “bon“ voyou, en somme, et donc un parfait personnage pour Richet qui s’offre ici une reconstitution épique et soignée remplaçant avantageusement la blague ésotérico-fantastique de Pitoff avec Depardieu, et rappelant la série avec Brasseur. Son film souscrit aux exigences du divertissement, mais magnifie les côtés sombres, les alcôves et les caves. C’est la puissance tirée

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La Route sauvage (Lean on Pete) : Sans pitié pour le cheval

ECRANS | Cavale épique d’un gamin s’étant piqué d’affection pour un canasson promis à la fin dévolue aux carnes hippiques, cette errance passant du hara qui rit au chaos corral est menée par le prometteur Charlie Plummer, Prix Marcello-Mastroianni du meilleur jeune espoir à la Mostra.

Vincent Raymond | Mercredi 25 avril 2018

La Route sauvage (Lean on Pete) : Sans pitié pour le cheval

Vivant seul avec un père instable, Charley, 15 ans, a su tôt se prendre en charge. À peine arrivé en Oregon, il découvre fasciné le monde hippique et est embauché par l’entraîneur grognon d'un vieux pur-sang, Lean on Pete. Quand il apprend que l’animal est menacé, Charley fugue avec lui. Rebaptisés en débarquant en France, les films étrangers sont souvent gratifiés d’une dénomination outrepassant la pure traduction. Si la mode est aux franglaisicismes approximatifs — The Hangover (La gueule de bois) de Todd Philips se soigne en Very Bad Trip — autrefois, on aimait embrouiller les spectateurs : connu comme La Cinquième Victime, While The City Sleeps (1956) de Fritz Lang pouvait difficilement être traduit par Quand la ville dort, déjà attribué à Asphalt Jungle (1950) de John Huston ! Parfois, les deux titres coexistent. Et se succèdent comme pour témoigner d’une variété de focalisations ou d’inflexions soudaines à venir

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Jean-Pierre Bacri & Agnès Jaoui : « Le danger du pouvoir, c’est d’oublier ce qu’on s’était promis»

Place Publique | En moralistes contemporains, Bacri et Jaoui cernent depuis plus d’un quart de siècle les hypocrisies et petites lâchetés ordinaires face à la notoriété ou à l’illusion du pouvoir. Conversation croisée avec un duo osmotique.

Vincent Raymond | Mercredi 18 avril 2018

Jean-Pierre Bacri & Agnès Jaoui : « Le danger du pouvoir, c’est d’oublier ce qu’on s’était promis»

Avec l’expérience, votre manière de collaborer a-t-elle changé ? A. J. : Le temps est arrêté : quand on écrit, on reprend nos stylos. On garde les même méthodes. Quel a été le point de départ de l’écriture de Place Publique ? A. J. : C’est très difficile pour nous de dire quand et par quoi cela a commencé : plusieurs thèmes à la fois, des idées, des personnages… Et comme souvent, quand on commence l’écriture, on se dit : « tiens, peut-être que ce sera une pièce… » L’unité de temps et de lieu faisait partie de notre cahier des charges personnel, au contraire du film précèdent, Au bout du conte qui avait cinquante-trois décors. J.-P. B : On a des thèmes préférés, comme les rapports de pouvoirs entre les gens — parce qu’il y en a forcément entre deux personnes, c’est comme ça, c’est la nature humaine et ça nous passionne de jouer ça. Avec le désir d’en égr

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"Place Publique" : L’essence de la défaite

Garden Party | Entre cuisine, dépendance et grand jardin, le nouveau ballet orchestré par Jaoui et Bacri tient de la comédie de caractères, s’inscrivant dans la lignée du théâtre de Molière, au point de tendre à respecter la triple unité classique. Une féroce et mélancolique vanité.

Vincent Raymond | Mercredi 4 avril 2018

Pendaison de crémaillère chez Nathalie, productrice télé über-parisienne qui s’est trouvé un château à la campagne. S’y croisent Castro, star du petit écran en perte de vitesse, son ex- Hélène, leur fille, et une foule de convives plus ou moins célèbres. Ça promet une bonne soirée… D’un côté de petits maîtres cyniques torpillés par leur acrimonie, des jaloux vieillissants renvoyés à leur verte bile, des fats décatis punis par où ils ont péché ; de l’autre une valetaille issue du bas peuple qui finit par s’affranchir de cette caste prétentieuse en s’acoquinant au passage avec sa progéniture… Que d’êtres factices aux egos majuscules ; que d’individus attachants, portant leur misère pathétique en sautoir. Jaoui et Bacri bousculent une nouvelle fois les lois de la chimie en changeant le vinaigre en nectar — mais, après tout, d’aucuns racontent qu’un mage d’antan changeait l’eau en vin… Le buffet des vanités À peine vécue par celle qui l’organise (Léa Drucker, parfaite en Gatsby moderne vissée à son téléphone), la réception servant de décor à ce

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"Hannah" : Seule avec le silence

ECRANS | de Andrea Pallaoro (Fr.-Bel.-It., 1h35) avec Charlotte Rampling, André Wilms, Jean-Michel Balthazar…

Vincent Raymond | Lundi 29 janvier 2018

L’histoire d’Hannah n’a que peu à voir avec celle de 45 ans sorti l’an dernier ; et la forme des deux films diffère. Pourtant, les deux semblent indissolublement liés par la présence de leur interprète féminine commune, Charlotte Rampling. Comme si la comédienne s’appliquait à réunir, dans sa maturité, une galerie de portraits de femmes éprouvées portant haut leur dignité. Des portraits tels quels avait pu esquisser chez Ozon, où elle offre sans fard la dignité de son délitement et qui lui valent aujourd’hui une razzia de prix : après l’Ours d’argent, elle a ici conquis la Coupe Volpi à Venise. Hannah voit ses repères basculer lorsque son époux est incarcéré pour une histoire dont on comprend peu à peu la sombre nature. Mais cette femme droite tente de faire bonne figure, et de ne rien laisser paraître aux yeux du monde… Peu de dialogue et un minimum d’action marquent cette œuvre d’ambiance “statique” — de photographe, pourrait-on dire, tant soignée est la composition visuelle avec ses pénombres et ses camaïeux de gris. De quoi

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"La Villa" : Une calanque en hiver

ECRANS | Page arrachée à son journal intime collectif, le nouveau Robert Guédiguian capte les ultimes soubresauts de jeunesse de ses alter ego, chronique le monde tel qu’il est et croit encore à la poésie et à la fraternité, le tout du haut d’un balcon sur la Méditerranée. De l’utopie vraie.

Vincent Raymond | Mardi 28 novembre 2017

Depuis un drame intime, Angèle n’était jamais revenue voir son père ni ses frères. Après l’AVC du patriarche, elle redescend pourtant un jour d’hiver dans la calanque familiale. Histoire de régler le présent, solder le passé et peut-être se reconstruire un futur. « J’ai l’impression de faire une espèce de feuilleton depuis trente ans. Sans personnage récurrent, mais avec des acteurs récurrents. Et je joue avec cette ambiguïté. » La confidence de Robert Guédiguian prend d’autant plus de sens ici où le cinéaste convoque un extrait de son film Ki Lo Sa (1985) pour illustrer un flash-back — procédé auquel il avait déjà eu recours dans La Ville est tranquille (2001), agrémenté d’un fragment de Dernier été (1981). « Je serais tenté de le faire souvent, mais ce serait une facilité. Là, par rapport au sujet, ça se prêtait bien », confirme le cinéaste. Bercée par la musique de Bob Dylan, cette réactivation d’une archive ensoleillée du lieu et des protagonistes confère à La Villa

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"Les Grands Esprits" : Tête de classe

ECRANS | de Olivier Ayache-Vidal (Fr., 1h46) avec Denis Podalydès, Léa Drucker, Zineb Triki…

Vincent Raymond | Jeudi 14 septembre 2017

Un agrégé de lettres sentencieux exerçant dans un lycée prestigieux se trouve victime de sa forfanterie et muté pour un an dans un collège difficile de banlieue. Arrivant coincé comme un chien dans un jeu de quilles, il fera l’unanimité en juin auprès de ses collègues et ouailles…[bâille] Remix entre Le plus beau métier du monde, L’École pour tous et Entre les murs, ce premier long métrage d’Olivier Ayache-Vidal ne peut décemment pas revendiquer l’originalité ; aimable, il reste bien naïf dans sa vision des choses : dans la vraie vie, ça finit rarement aussi bien. Reposant grandement sur l’aptitude naturelle de Denis Podalydès à porter du velours côtelé et à citer des grands textes (bien sûr, Luchini aussi aurait pu convenir, mais il devait avoir conseil de classe), cette comédie qui prétend se jouer des présupposés aligne les clichés comme un cancre des bulles. Vision rousseauiste des élèves, atténuation de la réalité, sauvetages-miracles, il n’y a guère que l’évocation des filandreuses procédures internes qui soit drôle, car elle paraît pour le coup e

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Nos héros sont morts ce soir

ECRANS | De David Perrault (Fr, 1h37) avec Denis Ménochet, Jean-Pierre Martins…

Christophe Chabert | Mardi 22 octobre 2013

Nos héros sont morts ce soir

Dans les années 50, reconstituées en scope noir et blanc, deux catcheurs, amis au civil, s’affrontent sur le ring : l’un porte le masque blanc du gentil et se fait appeler Le Spectre, l’autre revêt un masque noir pour jouer les méchants en tant qu’Équarisseur de Belleville. Commence alors un trouble jeu d’identités déréglées par cette représentation du bien et du mal… David Perrault, pour son premier film, fait absolument tout pour s’éloigner des rivages du «jeune cinéma d’auteur français» : dialogues colorés à la Audiard, regard sur un Paris populaire et oublié, charge symbolique des personnages… Si filiation il y a, elle est donc à chercher du côté de Becker ou Melville, sinon des prémisses de la Nouvelle Vague. Mais Nos héros sont morts ce soir est lesté par cette cinéphilie obséquieuse, produisant une suite de séquences sans rythme et parfois totalement ratées — la scène dans la chambre où le couple écoute du Gainsbourg, que même Honoré aurait mieux réussi — une sorte de playlist référentielle dont les titres seraient joués à la vitesse d’un 33 tours au lieu des 45 réglementaires. La sympathie qu’on éprouve pour le projet s’évapore lentement face au

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Grand central

ECRANS | Après "Belle épine", Rebecca Zlotowski affirme son désir de greffer le romanesque à la française sur des territoires encore inexplorés, comme ici un triangle amoureux dans le milieu des travailleurs du nucléaire. Encore imparfait, mais souvent passionnant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 15 juillet 2013

Grand central

Gary (Tahar Rahim, excellent comme jamais depuis Un prophète) est en quête de stabilité professionnelle après des années de jobs plus ou moins louches. Il atterrit dans la Drôme et intègre assez vite une équipe d’ouvriers travaillant au cœur des centrales nucléaires. La communauté, masculine, virile et solidaire, obéit à des règles draconiennes qui visent à éviter la contamination par la «dose» radioactive. La contagion, pour Gary, sera d’abord amoureuse : il croise un soir la femme d’un de ses collègues, Toni (prénom renoirien qui fait écho au cadre, curieusement bucolique, dans lequel vivent ces prolos du nucléaire, des mobile homes en bord de fleuve) et une passion physique va naître presque instantanément entre eux. C’est tout le projet de Rebecca Zlotowski : comme les courses de motos clandestines de Belle épine accompagnaient la quête existentielle de Léa Seydoux, le nucléaire est ici la toile de fond qui permet de renouveler un classique triangle amoureux, même si le scénario s’emploie à intriquer jusqu’à la folie les deux éléments, poussant Gary à mettre sa vie en péril pour espé

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