Guillermo del Toro : « Le genre de mon film ? Un film de moi ! »

Entretien | Lion d’Or à Venise, Golden Globe et Bafta du Meilleur réalisateur (en attendant l’Oscar qui devrait logiquement suivre) pour La Forme de l’eau, Guillermo del Toro a hissé son art et ses monstres au plus haut degré d’excellence. Rencontre avec un maître du cinéma de genre adoubé par le gotha du cinéma mondial.

Vincent Raymond | Jeudi 22 février 2018

Quand vous avez reçu votre Lion d'Or, vous avez dit « Si vous restez pur et fidèle à ce que vous croyez — et pour moi ce sont les monstres —, alors vous pouvez faire ce que vous voulez ». D'où vous vient cette fascination pour les monstres ?
Guillermo del Toro : Tout d'abord, je veux revenir sur cette phrase : à Venise, ils avaient traduit « monsters » par « mustard », c'est-à-dire « moutarde » (rires), trouvant que c'était une métaphore géniale : « il aime les condiments ». Mais sinon pour moi, ça a commencé tôt, presque au berceau, quand j'avais deux ans. Mon psy dit que c'était un mécanisme d'inversion, tellement j'étais effrayé d'être né. Quand j'étais gosse, je me sentais étrange. Déjà, j'étais incroyablement mince — si si —, mes cheveux étaient extrêmement blonds, presque blancs, et j'étais tellement timide que je boutonnais ma chemise jusqu'au col. Je me battais si fréquemment que j'ai commencé à prendre du poids pour être capable de me défendre.

Alors forcément, j'éprouvais de l'empathie pour les monstres : je voyais la créature de Frankenstein comme un martyre, comme la figure de Jésus qui a souffert pour nos péchés ; et l'Étrange Créature du Lac Noir était pour moi comme un dieu marin élémentaire. Si je devais représenter le thème de la répression, je pensais à la dualité Jekyll/Hyde. Petit à petit, c'est devenu comme une cosmologie personnelle. Vous savez, au Mexique, il y a eu ce qu'on appelle le syncrétisme après l'arrivée des Espagnols : la fusion des croyances catholiques avec les mythes indigènes. Eh bien c'est ce que j'ai fait : j'ai fusionné les dogmes catholiques avec les monstres. Pour nombre de raisons, je les vois comme des anges, des saints ou des figures spirituelles depuis que je suis enfant.

Vous ne montrez jamais les créatures comme monstrueuses…
Je fais bien la distinction entre monstres et créatures. Je filme des créature avec empathie, et les monstres dans chacun de mes films sont toujours les humains, dont la monstruosité et la vraie nature se révèlent peu à peu. Dans Le Labyrinthe de Pan, c'est un personnage dont les yeux sont de plus en plus rouges ; dans L'Échine du diable, c'est à travers un nez cassé. Dans La Forme de l'eau, ce sont des doigts qui sont en train de pourrir. Ici, le vrai monstre s'appelle Strickland (joué Michael Shannon) ; il veut vivre son rêve américain de banlieusard à la Barbie et Ken, avec la maison, la voiture et les deux enfants — et se révèle capable pour cela de torturer jusqu'à la mort.

Comment faut-il prendre ce film ? Comme un film fantastique ou romantique ?
(en français dans le texte) Comme un film de moi ! Musical, comédie, drama, thriller, monster-movie… C'est fou, très fou !

Le cinéma a-t-il besoin de plus de films optimistes ?
J'ai fait dix films. Neuf d'entre eux ont à voir avec mon enfance : ils parlaient de perte, de nostalgie. Dans notre conception de l'art, il est plus facile d'être considéré comme artiste lorsque l'on est sombre. Dans certains cercles, en tout cas, c'est un signe d'intelligence. Si vous dites que vous ne croyez pas en l'amour, on vous prend pour un philosophe ; si au contraire vous dites y croire, on vous prendra pour un crétin. Il y a davantage de risque à croire aux émotions, à les faire vivre. La Forme de l'eau possède une ironie douce-amère : on y parle de pathos, de perte, de peur et de violence, mais il recèle aussi mon amour pour l'amour et pour le cinéma. Ce film est, je crois, une affirmation de la force vitale : bien sûr qu'il y a du bien qui existe sur terre. Si tous les invisibles se donnaient la main, ils pourraient agir. C'est mon premier film adulte, qui traite de thèmes adultes et qui montre, comme je l'ai dit à Venise, mon amour de la vie, de l'amour, et du cinéma. Je le dis beaucoup mieux aujourd'hui à 53 ans que je n'aurais été capable de le dire à 23.


La Forme de l'eau - The Shape of water

De Guillermo del Toro (2017, EU, 2h) avec Sally Hawkins, Michael Shannon...

De Guillermo del Toro (2017, EU, 2h) avec Sally Hawkins, Michael Shannon...

voir la fiche du film


Modeste employée d’un laboratoire gouvernemental ultrasecret, Elisa mène une existence solitaire, d’autant plus isolée qu’elle est muette. Sa vie bascule à jamais lorsqu’elle


entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

"Gloria Mundi" : Un monde immonde

ECRANS | Portrait d’une famille de la classe moyenne soumise au déclassement moyen dans la France contemporaine, où certains n’hésitent pas à se faire charognards pour ramasser les miettes du festin. Un drame noir et lucide. Coupe Volpi à Venise pour Ariane Ascaride.

Vincent Raymond | Mercredi 27 novembre 2019

Autour de Mathilda, qui vient d’accoucher d’une petite Gloria, le cercle de famille s’agrandit mais ne se réjouit pas trop : les jeunes parents peinent à joindre les deux bouts, le père de Mathilda (qu’elle connaît à peine) sort de prison ; quant à sa mère et son nouvel homme, ils ne roulent pas sur l’or. Seuls sa sœur et son compagnon s’en sortent grâce à une boutique de charognards… Est-ce ainsi que les Hommes vivent ? Citer Aragon, l’aède communiste par excellence, a quelque chose d’ironique accentuant la désespérance profonde dont ce film est imprégné. Gloria Mundi s’ouvre certes par une naissance, mais ne se reçoit-il pas comme un faire-part de décès dans l’ambiance mortifère d’un deuil, celui des illusions collectives et de la foi en l’avenir ? Triste est l’époque que Robert Guédiguian nous montre en miroir, où sa génération — celle des actifs usés, sur le point de partir en retraite, incarnés par l’épatant trio Meylan/Ascaride/Darroussin — ne peut plus transmettre le flambeau de la lutte ni des solidarités généreuses à sa progéniture. Cette dernière, hypnotisée par les chimères libérales, s’est muée en soldate

Continuer à lire

Robert Guédiguian : « Les idées des dominants sont clairement devenues dominantes »

Gloria Mundi | Une famille déchirée par l’argent, fléau social gangrenant âmes, cœurs et corps… Dans Gloria Mundi, Robert Guédiguian tend un miroir sans complaisance à sa génération, épuisée d’avoir combattu et à la suivante, aveuglée par les mirages. Mais ne s’avoue pas vaincu. Entretien exclusif.

Vincent Raymond | Mercredi 27 novembre 2019

Robert Guédiguian : « Les idées des dominants sont clairement devenues dominantes »

Dans la mesure où vous travaillez en troupe, mais aussi où un lien très privilégié vous unit à Ariane Ascaride, comment avez vous reçu la Coupe Volpi qui lui a été remise à la Mostra de Venise ? Robert Guediguian : Je crois que tous les gens qui travaillent ensemble depuis toujours, dont moi, ont pris ce prix pour eux, disons-le. Et l’on trouve juste et justifié ce rapport qui a été fait entre Ariane (qui est d’origine italienne), ses rôles dans le cinéma que je fais et les grandes références comme Anna Magnani. Un prix à Venise oblige à penser à tout le cinéma italien des années 1970 qu’on aime beaucoup et qui nous a grandement frappés : dans notre adolescence, c’était le plus fort du monde. On a plus de références avec le cinéma italien qu’avec le cinéma français ou américain. C’est un peu une transmission, un passage de témoin magnifique. Gloria Mundi est un film sur les valeurs. Mais ce mot à des acceptions différentes selon les générations : pour les aînés, il s’agit de valeurs humaines alors que les enfants les considèrent sur le plan économique… Je crois, oui. C’est ce q

Continuer à lire

"Martin Eden" : London, Italie

ECRANS | De Pietro Marcello (It.-Fr., 2h08) avec Luca Marinelli, Jessica Cressy, Carlo Cecchi…

Vincent Raymond | Mercredi 16 octobre 2019

L’Italie, dans une vague première moitié du XXe siècle. Pour avoir défendu un bourgeois dans une bagarre, le jeune marin Martin Eden est introduit dans sa famille. Fasciné par la fille de la maison, il cherche à se cultiver pour s’élever. Mais peut-on impunément quitter sa classe d’origine ? Pietro Marcello effectue ici une transposition libre et engagée du roman de Jack London, où les interférences avec l’histoire politique transalpine trouvent un écho dans la forme même du film. L’époque composite dans laquelle les faits se déroulent évoque autant le début du XXe voyant la coagulation du mouvement prolétaire autour de la doctrine marxiste, l’entre-deux-guerre (voyant l’avénement du fascisme), les années soixante dans les bas quartiers napolitains que (de manière fugace) le temps contemporain, où des réfugiés échouent sur les plages italiennes. Un flou volontaire faisant de Martin Eden un personnage somme et atemporel ; une figure symbolique, éternelle voix du peuple arrachée à sa condition par l’éducation et la culture, dont l’élite ne

Continuer à lire

Ivan Calbérac : « D’un traumatisme, j’ai essayé de faire une histoire drôle »

Venise n’est pas en Italie | Comme un prolongement logique de son roman et de son spectacle, Ivan Calbérac a réalisé le film semi-autobiographique Venise n’est pas en Italie. Une démarche cathartique qui prend la forme d’une comédie, dont il s’est ouvert lors des Rencontres d’Avignon, mais aussi de Gérardmer…

Vincent Raymond | Mercredi 29 mai 2019

Ivan Calbérac : « D’un traumatisme, j’ai essayé de faire une histoire drôle »

L’aventure de Venise n’est pas en Italie a commencé il y a longtemps pour vous… Oui, elle en partie autobiographique parce que mes parents me teignaient les cheveux en blond de sept à treize ans — ouais, c’est moche (rires). À l’époque, ils m’avaient convaincu que j’étais plus beau comme ça. Je pensais que c’était dans mon intérêt, donc j’étais complètement consentant et même limite coopératif : je demandais ma teinture — j’étais vrillé de l’intérieur. Mais en même temps, j’en avais super honte : j’avais toujours peur qu’on dise : « Aïe aïe, il a les cheveux teints, la honte ! », et à 14-15 ans, j’ai voulu arrêter, ils m’ont dit OK. La plupart de mes amis qui me connaissaient à cet âge-là n’étaient pas au courant. Et puis j’ai grandi et à l’âge de 38-40 ans, cette histoire est redevenue présente. De cette sorte de traumatisme, j’ai essayé de faire une histoire drôle en la racontant d’abord comme un roman. Mais j’avais tout de suite en tête l’envie d’en faire un film, parce que je voyais un road-movie, plein d’images.

Continuer à lire

"Venise n'est pas en Italie" : Lacunes sur la lagune

ECRANS | De Ivan Calbérac (Fr., 1h35) avec Benoît Poelvoorde, Valérie Bonneton, Helie Thonnat…

Vincent Raymond | Mercredi 29 mai 2019

Tout sépare Émile de Pauline, la collégienne dont il est épris : lui vit avec sa famille bohème (les Chamodot) dans une caravane ; elle réside dans la villa cossue des parents bourgeois. Quand elle l’invite à Venise pour l’été, Emile se réjouit… brièvement. Car ses parents veulent l’accompagner. En adaptant ici son propre roman lointainement autobiographique (succès en librairie), déjà porté (avec autant de bonheur) par lui-même sur les planches, le sympathique Ivan Calbérac avait en théorie son film tourné d’avance — le fait d’avoir en sus la paire Poelvoorde/Bonneton parmi sa distribution constituant la cerise sur le Lido. Las ! Le réalisateur a jeté dans un grand fait-tout façon pot spaghetti les ingrédients d’une comédie familiale un peu Tuche et d’une romance d’ados un peu Boum, quelques tranches de road movie, un peu d’oignon pour faire pleurer à la fin, nappé le tout d’une sauce Roméo & Juliette. Et puis il a oublié sa gamelle sous le feu des projecteurs. Résultat ? Un bloc hybride et peu digeste, où l’on distingue trois ou quatre possi

Continuer à lire

La Route sauvage (Lean on Pete) : Sans pitié pour le cheval

ECRANS | Cavale épique d’un gamin s’étant piqué d’affection pour un canasson promis à la fin dévolue aux carnes hippiques, cette errance passant du hara qui rit au chaos corral est menée par le prometteur Charlie Plummer, Prix Marcello-Mastroianni du meilleur jeune espoir à la Mostra.

Vincent Raymond | Mercredi 25 avril 2018

La Route sauvage (Lean on Pete) : Sans pitié pour le cheval

Vivant seul avec un père instable, Charley, 15 ans, a su tôt se prendre en charge. À peine arrivé en Oregon, il découvre fasciné le monde hippique et est embauché par l’entraîneur grognon d'un vieux pur-sang, Lean on Pete. Quand il apprend que l’animal est menacé, Charley fugue avec lui. Rebaptisés en débarquant en France, les films étrangers sont souvent gratifiés d’une dénomination outrepassant la pure traduction. Si la mode est aux franglaisicismes approximatifs — The Hangover (La gueule de bois) de Todd Philips se soigne en Very Bad Trip — autrefois, on aimait embrouiller les spectateurs : connu comme La Cinquième Victime, While The City Sleeps (1956) de Fritz Lang pouvait difficilement être traduit par Quand la ville dort, déjà attribué à Asphalt Jungle (1950) de John Huston ! Parfois, les deux titres coexistent. Et se succèdent comme pour témoigner d’une variété de focalisations ou d’inflexions soudaines à venir

Continuer à lire

Solution amoureuse en milieu aqueux

"La Forme de l'eau - The Shape of Water" | Synthèse entre "La Belle et la Bête" et un mélo de Douglas Sirk, ce conte moderne marque le triomphe de Guillermo del Toro, Lion d’Or 2017 qui signe son film le plus consensuel, sans renoncer à ses marottes arty-trashy. Une transgression homéopathique mais un spectacle impeccable.

Vincent Raymond | Mardi 6 février 2018

Solution amoureuse en milieu aqueux

États-Unis, début des années 1960. Jeune femme muette menant une existence monotone, à peine égayée par ses caresses matinales et ses visites à son voisin homosexuel, Elisa travaille comme agent d’entretien dans un labo du gouvernement. Un jour, elle entre en contact avec un sujet d’expérience : un étrange être amphibie aux pouvoirs phénoménaux… Une créature que seuls les exclus et/ou les marginaux — les “âmes” innocentes bibliques — ont les ressources affectives pour accueillir et aider ; un méchant (irremplaçable Michael Shannon) ruisselant de cruauté, portant la haine sur son visage et la pourriture au creux du corps… rien de bien nouveau sous la lune, mais on retrouve l’excitation de l’enfant aimant entendre pour la millième fois la même histoire avant de sombrer dans les bras de Morphée. Mémoire de l’eau Guillermo del Toro possède l’art de conter, et cette faculté de synthétiser des objets cinématographiques d’une remarqu

Continuer à lire

"Jusqu’à la garde" : entre la mère et le pire de famille

Film du mois | Drame familial anxiogène, au réalisme brut et à l’interprétation terrifiante de vérisme, le premier long métrage de Xavier Legrand offre à Denis Ménochet un rôle de monstre ordinaire le faisant voisiner avec le Nicholson de Shining au rayon des pères perturbés.

Vincent Raymond | Mardi 6 février 2018

L’an dernier, il fallait en remontrer au jury de la Mostra pour se distinguer sur la Lagune : la sélection vénitienne était en effet aussi éclectique qu’éclatante, comptant notamment Three Billboards…, Mother!, The Shape of Water, Downsizing et L’Insulte. Face à une telle concurrence, qui aurait misé sur le premier long métrage de Xavier Legrand ? Qui aurait imaginé qu’il figurerait doublement au palmarès, meilleur réalisateur et meilleur premier film ? Au moins le public de son court métrage Avant que de tout perdre, prologue de ce film raisonnant aussi fort qu’un uppercut. Jusqu’à la garde s’ouvre dans l’intranquillité d’une audience de séparation entre les époux Besson. Elle, frêle, craintive mais décidée de s’éloigner de lui, massif, menaçant au regard lourd. Entre eux, la garde de leurs enfants. Une fille bientôt majeure et un fils, revendiqué par chacun… Legrand, comme son nom l’indique Xavier Legrand réussit à prolonger (et non adap

Continuer à lire

"Hannah" : Seule avec le silence

ECRANS | de Andrea Pallaoro (Fr.-Bel.-It., 1h35) avec Charlotte Rampling, André Wilms, Jean-Michel Balthazar…

Vincent Raymond | Lundi 29 janvier 2018

L’histoire d’Hannah n’a que peu à voir avec celle de 45 ans sorti l’an dernier ; et la forme des deux films diffère. Pourtant, les deux semblent indissolublement liés par la présence de leur interprète féminine commune, Charlotte Rampling. Comme si la comédienne s’appliquait à réunir, dans sa maturité, une galerie de portraits de femmes éprouvées portant haut leur dignité. Des portraits tels quels avait pu esquisser chez Ozon, où elle offre sans fard la dignité de son délitement et qui lui valent aujourd’hui une razzia de prix : après l’Ours d’argent, elle a ici conquis la Coupe Volpi à Venise. Hannah voit ses repères basculer lorsque son époux est incarcéré pour une histoire dont on comprend peu à peu la sombre nature. Mais cette femme droite tente de faire bonne figure, et de ne rien laisser paraître aux yeux du monde… Peu de dialogue et un minimum d’action marquent cette œuvre d’ambiance “statique” — de photographe, pourrait-on dire, tant soignée est la composition visuelle avec ses pénombres et ses camaïeux de gris. De quoi

Continuer à lire

"La Villa" : Une calanque en hiver

ECRANS | Page arrachée à son journal intime collectif, le nouveau Robert Guédiguian capte les ultimes soubresauts de jeunesse de ses alter ego, chronique le monde tel qu’il est et croit encore à la poésie et à la fraternité, le tout du haut d’un balcon sur la Méditerranée. De l’utopie vraie.

Vincent Raymond | Mardi 28 novembre 2017

Depuis un drame intime, Angèle n’était jamais revenue voir son père ni ses frères. Après l’AVC du patriarche, elle redescend pourtant un jour d’hiver dans la calanque familiale. Histoire de régler le présent, solder le passé et peut-être se reconstruire un futur. « J’ai l’impression de faire une espèce de feuilleton depuis trente ans. Sans personnage récurrent, mais avec des acteurs récurrents. Et je joue avec cette ambiguïté. » La confidence de Robert Guédiguian prend d’autant plus de sens ici où le cinéaste convoque un extrait de son film Ki Lo Sa (1985) pour illustrer un flash-back — procédé auquel il avait déjà eu recours dans La Ville est tranquille (2001), agrémenté d’un fragment de Dernier été (1981). « Je serais tenté de le faire souvent, mais ce serait une facilité. Là, par rapport au sujet, ça se prêtait bien », confirme le cinéaste. Bercée par la musique de Bob Dylan, cette réactivation d’une archive ensoleillée du lieu et des protagonistes confère à La Villa

Continuer à lire

L’Hermine

ECRANS | Même sous la robe rouge bordée d’hermine d’un président de cour d’assises, il y a un cœur qui bat. Venise porte toujours bonheur au duo Christian Vincent-Fabrice Luchini, que la Mostra a distingué (Prix du Scénario, Coupe Volpi de l’interprète masculin) 25 ans après "La Discrète"…

Benjamin Mialot | Mardi 17 novembre 2015

L’Hermine

De prime abord, le tableau donnerait presque envie de fuir : Fabrice Luchini dans un prétoire, exerçant sur un public captif une autorité absolue de président, ne risque-t-on pas de subir la logorrhée cancanante d’un comédien s’auto-caricaturant dans une solennité volubile ? D’assister à un film de procès et de procédure virant à la joute oratoire ou à la “performance” — à l’instar de celle qui lui avait valu son César à l’époque de Tout ça… pour ça ! (1993) de Lelouch ? Ces appréhensions légitimes se dissipent au fur et à mesure de L’Hermine : le rôle de Michel Racine qu’il endosse n’est pas celui d’un discoureur emphatique et péremptoire, mais d’un homme retenu. Emprunté, même. Un de ces personnages plus rares, moins horripilants aussi, qu’il sait tenir — comme chez Leconte dans Confidences trop intimes (2003) — où il a davantage à écouter qu’à parler. Où il est récepteur et non émetteur. Certes, ce président est austère et, de surcroît, grippé, ce qui explique en partie ce jeu tout en understatement. Mais il bénéficie d’une transfiguration lorsqu’il retrouve parmi ses jurés une femme qu’il a aimée. Luchini lumineux

Continuer à lire

Blue Jasmine

ECRANS | Aussi surprenant que Match point en son temps dans l’œuvre de Woody Allen, Blue Jasmine est le portrait cruel, léger en surface et tragique dans ses profondeurs, d’une femme sous influence, une Cate Blanchett géniale et transfigurée. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 25 septembre 2013

Blue Jasmine

Le titre du dernier Woody Allen est en soi un formidable puzzle : Jasmine, son héroïne, possède entre autres lubies une passion monomaniaque pour la chanson Blue Moon. Mais c’est aussi son état d’esprit lorsque le film commence : bluesy et déprimée suite à la rupture avec son mari, sorte de Bernie Madoff ruiné par la crise financière. Elle, la femme entretenue, rumine à voix haute sa déconvenue : elle doit quitter son standing new-yorkais pour s’installer chez sa sœur prolo à San Francisco. Il y a peut-être un dernier sens derrière ce Blue-là : Jasmine semble débarquer de nulle part, out of the blue, ou du moins la savante construction dramatique du film laisse-t-il un noir — ou un bleu — sur un passé qu’elle rabâche mais qu’elle est peut-être surtout en train de réinventer. Car dans la première partie du film, Jasmine est une victime, femme bafouée que ce déclin entraîne bord de la folie et qui cherche à tout prix à retrouver sa dignité mais surtout son rang, cette place sociale qu’elle estimait avoir durement conquise. Petits arrangements avec soi-même La question de la lutte des classes n’est pas neuve chez Allen ;

Continuer à lire

Pacific Rim

ECRANS | Des robots géants contre des monstres géants : avec ce blockbuster dantesque, à l’imaginaire proliférant et à la mise en scène démente, Guillermo Del Toro donne une ampleur spectaculaire à un univers personnel soufflant de beauté. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 15 juillet 2013

Pacific Rim

Alors qu’un robot d'une dizaine de mètres défonce plusieurs étages d’un building en se battant contre un monstre sorti des profondeurs du Pacifique, la caméra accompagne le mouvement de son bras mécanique jusqu’à s’immobiliser sur un pendule de Newton. Les billes, d’abord statiques, se mettent alors en mouvement sous l’effet des vibrations alentour, et Guillermo Del Toro stoppe le fracas apocalyptique de la scène pour ne regarder que ces petits chocs métronomiques. Ça ne pourrait être qu’un gag visuel, mais c’est beaucoup plus que ça : tout Pacific Rim est résumé dans ce geste de mise en scène, qui passe du gigantisme à la loupe grossissante en un imperceptible glissement d’échelle. Cela dit autre chose encore : ce qui relie le robot numérique à l’invention scientifique transformée en objet ludique, c’est l’obstination d’un artiste qui pense le cinéma comme un terrain de jeu dans lequel on peut tout fondre ensemble, de la peinture aux jeux vidéo, de la littérature à la bande dessinée, de la science aux sagas populaires. La guerre, c’est mieux à deux

Continuer à lire

Les Cinq légendes

ECRANS | De Peter Ramsey (ÉU, 1h37) animation

Christophe Chabert | Mardi 27 novembre 2012

Les Cinq légendes

À une époque où les studios d’animation américains ont tendance à recycler jusqu’à la mort leurs franchises porteuses, un projet original comme Les Cinq légendes donnait très envie d’être défendu. Transformer le marchand de sable, le père noël, la fée des dents et le lapin de pâques en super héros unis pour défendre le monde contre les attaques du croque-mitaine, c’est certes psychédélique mais en tout cas, il y a de l’idée neuve là-derrière. Le film a, qui plus est, une vraie séduction graphique, jouant sur les textures et les couleurs pour caractériser ses personnages, inventant un univers crédible pour raconter leurs exploits et refusant l’hystérie animée des précédentes productions Dreamworks. On sent la patte Guillermo Del Toro ici, et certains passages rappellent les plus belles séquences de Hellboy II. Hélas, cent fois hélas, les auteurs ont carrément perdu de vue la nécessité d’alimenter le scénario en péripéties, et narrativement, le film est exsangue, quand il ne va pas chasser sur les plates-bandes de Pixar (une petite fille égarée dans le royaume imaginaire comme dans Monstres et Cie). De plus, la longue morale du film, où la foi permet de

Continuer à lire