Hostiles : Un bon Indien…

ECRANS | de Scott Cooper (E.-U., 2h13) avec Christian Bale, Rosamund Pike, Wes Studi…

Vincent Raymond | Mercredi 14 mars 2018

Photo : © Metropolitan Filmexport


1892. Peu avant de quitter l'active, le capitaine Blocker se voit confier une ultime mission : escorter sur ses terres sacrées le chef Yellow Hawk moribond et les siens. Or Blocker, vétéran des guerres indiennes, hait les Cheyennes. Au terme d'un voyage agité, il révisera ses opinions.

Le western constitue plus qu'un genre cinématographique : une merveilleuse éponge, s'imprégnant davantage de son contexte de tournage que de l'époque qu'il est censé dépeindre. Ainsi, le 1892 vu par Scott Cooper en dit-il long sur 2018 et l'approche de plus en plus ouvertement nuancée d'Hollywood vis-à-vis de la “Conquête de l'Ouest”. La représentation manichéenne, historiquement biaisée, du “gentil pèlerin propre sur lui face au vilain sauvage” a ainsi été rectifiée depuis les années 1970 (avec notamment Soldat Bleu et Little Big Man) ; et la terminologie elle-même a changé : les pionniers sont devenus des colons et les Indiens, des Amérindiens. Ceux-ci ne sont plus considérés comme des masses informes, mais en tant qu'individus organisés en peuple, aptes à agir indépendamment.

Décrivant un long chemin — au sens propre vers le Montana, métaphorique vers la fraternisation —, Hostiles brosse dans le format canonique du genre, le CinemaScope, la naissance d'une paix inéluctable au fil d'alliances de raison puis de choix : la confiance menant à l'amitié, et le devoir au pardon, en particulier grâce à la puissance de résilience d'une victime de razzia (superbe composition de Rosamund Pike, d'ailleurs superbement ignorée par les Oscar). Cette fresque épique renforce le mythe américain parce qu'elle montre justement la capacité de ses citoyens à surmonter leurs errements passés et à défendre la justice contre la force. On peut s'arrêter à une lecture patriotique d'une nation à l'infaillibilité papale, ou voir plutôt une exhortation à aller encore plus loin dans le progressisme. On y souscrit volontiers.

entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

Marjane Satrapi : « L’art est une recherche de la vérité à travers le prisme de la beauté »

Radioactive | On ne peut s’empêcher de voir des similitudes entre la figure de Marie Curie et celle de Marjane Satrapi. La cinéaste bouscule l’image d’Épinal en signant un portrait non pas de la seule scientifique, mais également du rayonnement de ses découvertes. Entretien exclusif.

Vincent Raymond | Lundi 22 juin 2020

Marjane Satrapi : « L’art est une recherche de la vérité à travers le prisme de la beauté »

À l’instar de Flaubert parlant de Madame Bovary, pouvez vous dire que cette Madame Curie, c’est un peu vous ? Marjane Satrapi : C’est un génie auquel je ne peux me comparer, mais que je comprends très bien. On est arrivées à Paris au même âge pour pouvoir réaliser ce que l’on ne pouvait pas faire chez nous, je comprends donc sa difficulté d’être une immigrée parlant français avant de venir en France. Comme elle, aussi je ne cherche pas à plaire à tout le monde — je m’en fous, en fait. J’apprécie tout particulièrement ça chez elle, et le fait qu’elle ne soit pas quelqu’un de parfait. Je n’ai pas voulu en faire une héroïne, c’est-à-dire l’image parfaite de la femme merveilleuse, parce qu’elle n’était pas toujours commode. C’était un être humain avec ses imperfections ! Au-delà de l’album de Lauren Redniss, comment avez-vous déterminé ses contours ? Il y avait évidemment les biographies, les historiens, mais chacun donne son interprétation de l’histoire. Pour moi, on a la perception la plus corre

Continuer à lire

"Radioactive" : Brillante fusion

ECRANS | Evocation indirecte des lois de l’attraction et du magnétisme, "Radioactive" dépeint simultanément les atomes crochus entre Pierre et Marie Curie ainsi que les propriétés de ceux qu’ils mirent en évidence. De la science, des frictions et le regard de Marjane Satrapi.

Vincent Raymond | Mercredi 4 mars 2020

Paris, aube du XXe siècle. Jeunes scientifiques assoiffés de savoir, Marie Skłodowska et Pierre Curie s’allient au labo comme à la ville pour percer le mystère de la radioactivité. De cette union naîtront, outre deux enfants, d’inestimables découvertes, des Prix Nobel, ainsi qu’une certaine jalousie teintée de haine xénophobe et machiste, Marie étant polonaise… Aux premières images de Radioactive montrant Madame Curie au soir de sa vie s’effondrant et se remémorer son existence par flash-back façon Les Choses de la vie, on s’inquiète un peu. Marjane Satrapi aurait-elle succombé à cette facilité du biopic hagiographique, ces chromos animés surglorifiant des célébrités ? Heureusement, non : la Madame Curie dont elle tire ici le portrait en s’inspirant du roman graphique de Lauren Redniss va se révéler bien différente des images déjà connues : moins fofolle que celle vue par Jean-Noël Fenwick (Les Palmes de M. Schutz), plus nuancée que la Femme honorable de François Giroud ; bref, complexe et vivante, loin de la statufication. Têtue e

Continuer à lire

"Le Mans 66" : The Mans of Le Mans

Vroum vroum | De James Mangold (É.-U., 2h33) avec Matt Damon, Christian Bale, Jon Bernthal…

Vincent Raymond | Mercredi 13 novembre 2019

Seul Américain à avoir remporté Le Mans, Carroll Shelby s’est reconverti dans la vente de voitures. Quand Henry Ford junior fait appel à lui pour construire la voiture capable de détrôner Ferrari, il saute sur l’occasion. D’autant qu’il connaît le pilote apte à la conduire : l’irascible Ken Miles… L’actualité a de ces volte-faces ironiques… Sortant précisément au moment où le mariage PSA-Fiat (Chrysler) vient d’être officialisé, Le Mans 66 débute par la fin de non recevoir de Ferrari de s’allier à Ford, l’indépendante Scuderia préférant assurer ses arrières dans le giron de Fiat. Un camouflet, une blessure narcissique qui va précipiter l’industriel de Détroit dans une lutte orgueilleuse avec en ligne de mire la couronne mancelle. Est-ce de l’émulation (puisqu’il y a un enjeu technologique pour les deux sociétés en lice) ou bien la traduction d’un complexe psychologique de la part de leurs dirigeants ? On ne manquera pas de faire un lien avec la conquêt

Continuer à lire

James Mangold : « Le Mans 66 est un film dramatique adulte, pas un film pop corn »

Le Mans 66 | Après sa parenthèse Marvel (et le tranchant Logan), James Mangold revient à un biopic et aux années soixante avec cette évocation d’une “course“ dans la plus prestigieuse des courses automobiles, Le Mans. Interception rapide lors de son passage à Paris.

Vincent Raymond | Mercredi 13 novembre 2019

James Mangold : « Le Mans 66 est un film dramatique adulte, pas un film pop corn »

La quête du Mans par Ford ressemble beaucoup à la quête de la Lune par la Nasa à la même époque. Avez-vous l’impression d’avoir fait un film d’astronautes sur la route. Quelle était la dimension symbolique qu’avait la course du Mans ? James Mangold : Je pense que pour Ford, gagner Le Mans revenait à se se prouver quelque chose. La conquête de la Lune était en effet aussi une compétition, puisqu’il fallait arriver les premiers sur la Lune — en particulier avant les Russes. Le film essaie de montrer que gagner une course, c’est bien plus qu’une victoire de coureur automobile : c’est aussi celle de l’amitié, de l’équipe et d’une marque. Quel est votre rapport aux voitures ? J’ai un Land Rover. Les voitures, ce n’est pas l’alpha et l’omega pour moi. Mais le XXe siècle a été défini par la voiture ; elle a changé nos vis. À une époque, chaque homme ou femme possédait son propre cheval, sa propre monture pour aller où bon lui semblait. Ford est arrivé en faisant que la voiture soit abordable pour tous. Ensuite, ça été le règne des autoroutes. Même aujourd’hui, quand on entre dans ces boîte de mé

Continuer à lire

Adam McKay & Amy Adams : « Il fallait un regard un peu de côté pour comprendre »

Vice | Biopic pop d’un politicien matois peu bavard, Vice approche avec une roublarde intelligence et un judicieux second degré le parcours du terrible Dick Cheney. Nous avons rencontré son auteur à Paris, ainsi que l’interprète de Lynne Cheney. Et nous les avons fait parler…

Vincent Raymond | Jeudi 14 février 2019

Adam McKay & Amy Adams : « Il fallait un regard un peu de côté pour comprendre »

Après le 11 septembre, étiez-vous conscient de la politique manipulatrice de Cheney ? AMcK : Franchement, non. Ça n’a été qu’au moment de l’invasion de l’Irak que soudain il y a eu une prise de conscience que quelque chose n’allait pas, qu’une riposte n’était pas justifiée. Nous avons participé à toutes les grandes manifestations de protestation, mais il a fallu près de deux ans pour que nous puissions réagir. Adam, vous dites en ouverture du film que les renseignements sur Cheney ont été difficiles à trouver. Comment avez-vous procédé ? AMcK : Au départ, notre équipe de chercheurs à exploré tout le corpus “cheneyen“ existant : tous les livres officiels, les interviews disponibles sur sa vie et son travail politique — ça ne manquait pas ! Une fois ce travail accompli, on a recruté nos propres journalistes qui sont allés faire des enquêtes sur les coulisses, à la rencontre de toutes ces personnes qui ont eu, à un moment ou un autre, affaire à la famille Cheney, à so

Continuer à lire

"Vice" : Au cœur du ̶p̶o̶u̶r̶r̶i̶ pouvoir

Biopic pop | En général, la fonction crée l’organe. Parfois, une disposition crée la fonction. Comme pour l’ancien vice-président des États-Unis Dick Cheney, aux prérogatives sculptées par des années de coulisses et de coups bas, racontées ici sur un mode ludique. Brillant et glaçant.

Vincent Raymond | Mardi 5 février 2019

Le fabuleux destin d’un soûlard bagarreur troquant, après une cuite de trop et les admonestations de son épouse, sa vie de patachon pour la politique. D’abord petite main dans l’administration Nixon, l’insatiable faucon parviendra à devenir le plus puissant des vice-présidents étasuniens… Reconnaissons à Hollywood ce talent que bien des alchimistes des temps anciens envieraient : transformer la pire merde en or. Ou comment rendre attractive, à la limite du grand spectacle ludique, l’existence d’un individu guidé par son intérêt personnel et son goût pour la manipulation occulte. C’est que Dick Cheney n’est pas n’importe qui : un type capable d’envoyer (sans retour) des bidasses à l’autre bout du monde lutter contre des menaces imaginaires histoire d’offrir des concessions pétrolières à ses amis, de tordre la constitution à son profit, de déstabiliser durablement le globe peut rivaliser avec n’importe quel villain de franchise. Il est même étonnant que McKay parvienne à trouver une lueur d’humanité à ce Républicain pur mazout : en l’occurrence son renoncement à la primai

Continuer à lire

"Otages à Entebbe" : Vol suspendu

Reconstitution | de José Padilha (G.-B., 1h47) avec Daniel Brühl, Rosamund Pike, Eddie Marsan…

Vincent Raymond | Mardi 15 mai 2018

1976. Convergence des luttes terroristes : des membres du Front populaire de libération de la Palestine reçoivent le soutien de gauchistes allemands des Cellules révolutionnaires afin de détourner un vol Athènes-Tel Aviv vers l’Ouganda et de protester contre la politique israélienne… À certains égards, José Padhila signe ici une double reconstitution historique. Il fabrique un “film d’époque” assez convaincant, avec ses coupes de vêtements ajustées et ses cheveux gras seventies. Dans le même temps, il renoue avec ces euro-puddings qui faisaient jadis florès sur les écrans : des coproductions internationales causant dans une langue véhiculaire (donc l’anglais), farcies de stars représentant chacun des pays contributeurs. Douce aberration, qui nous donne ici à entendre Rabin et Peres échanger dans l’idiome de Churchill — l’un des deux interprètes étant britannique. Pas rédhibitoire, mais légèrement contrariant. Cela étant dit, Otages à Entebbe a le mérite d’ouvrir une brèche en abordant un événement peu relaté, et dévoile quelques rouages de la m

Continuer à lire

Exodus : gods and kings

ECRANS | Ridley Scott réussit là où Darren Aronofsky avait échoué avec Noé : livrer un blockbuster biblique où la bondieuserie est remplacée par un regard agnostique et où le spectacle tient avant tout dans une forme de sidération visuelle. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 23 décembre 2014

Exodus : gods and kings

2014 restera l’année où les artistes agnostiques et athées se sont penchés sur les textes religieux pour en offrir une lecture rationnelle, intime ou réaliste. Emmanuel Carrère dans Le Royaume, Alain Cavalier dans Le Paradis et aujourd’hui Ridley Scott avec Exodus empoignent chacun à leur façon cette matière comme une source féconde de romanesque et de spectacle, tout en maintenant la distance avec leur caractère sacré. Dans le cas de Scott, c’est rien moins que les épisodes-clés de la Bible où Moïse choisit de libérer le peuple juif et de le conduire jusqu’à la terre promise qui forment le cœur de son blockbuster. Dans un premier temps, le récit dessine un trajet au personnage qui rappelle celui du général Maximus dans Gladiator : frère d’arme du futur pharaon Ramses (Joel Edgerton, looké façon Brando période Kurtz), Moïse (Christian Bale, entre beau gosse à l’œil pétillant et sage au regard illuminé) découvre ses origines juives, est déchu de ses fonctions militaires et laissé pour mort par son ancien camarade. Cette première heu

Continuer à lire

Gone Girl

ECRANS | Film à double sinon triple fond, Gone Girl déborde le thriller attendu pour se transformer en une charge satirique et très noire contre le mariage et permet à David Fincher de compléter une trilogie sur les rapports homme / femme après The Social Network et Millenium. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 6 octobre 2014

Gone Girl

Dans le commentaire audio de The Game, David Fincher affirme qu’il avait tourné là son dernier film pensé pour le soir de sa «première». Tournant majeur qui consiste à ne plus vouloir scotcher le spectateur sur son siège par une succession d’effets de surprise, mais à s’inscrire dans un temps plus long où le film gagnerait en profondeur et en complexité, révélant à chaque vision de nouvelles couches de sens. C’est ce qui a fait, en effet, le prix de Fight club, Zodiac et The Social Network. Gone Girl, cependant, a les apparences du pur film de «première» : le calvaire de Nick Dunne, accusé de la disparition de sa femme le jour de leur cinquième anniversaire de mariage, repose sur un certain nombre de retournements de situations importés du roman de Gillian Flynn qu’il convient de ne pas révéler si l’on veut en préserver l’efficacité. La matière est donc celle d’un bon thriller psychologique : un écrivain raté et falot est transformé en coupable idéal par des médias avides de scoop, le tout raconté par une série d’allers-retours entre le présent de la narration et les confessions tirées du journal in

Continuer à lire