Julien Hallard : « Ce qui m'intéresse, c'est que le message passe »

Comme des garçons | S’il n’a tourné aucune image de son film inspiré de l’équipe de foot féminine de Reims dans la ville de ses exploits, Julien Hallard est bien allé à Avignon pour parler aux Rencontres du Sud de Comme des garçons…

Vincent Raymond | Jeudi 26 avril 2018

Photo : © DR


Y a-t-il a un lien entre le foot et votre mère, à qui vous avez dédié ce film ?

J.H. : C'est une dédicace affective avant tout. S'il y en avait un, ce serait sur la cause féministe — ma mère était très engagée. Et comme elle aimait le cinéma, je me devais de lui dédier mon premier film.

Quel est votre propre rapport au foot ?

J'ai joué dans le Calvados chez les poussins, j'aime ça depuis l'enfance. Et je m'intéresse vraiment au football féminin, ce n'est pas un truc opportuniste : je suivais Lyon et l'équipe de France, ça joue bien. Au moment où les hommes plongeaient en 2010, les filles faisaient une bonne coupe du monde, ça m'a inspiré. Elles vont trouver leur place dans ce sport majeur, avec beaucoup d'argent. Et si elles arrivent à s'imposer, elle s'imposeront dans le sport le plus populaire sur la planète. Donc j'aimerais bien que ça arrive.

À partir de quand la fiction prend-elle ici le pas sur l'histoire authentique ?

La majeure partie de ce que vous voyez dans le film est vraie, finalement ; j'ai juste accéléré les choses : à la fin d'une saison, elles obtiennent les licences et deviennent l'équipe de France. En réalité, ça a été un peu plus long. Mais elles ont bien mis la pression sur la Fédération comme cela, en créant une équipe parallèle. J'ai aussi fait en sorte que ce soit une comédie, donc que ce qui leur arrive soit extravagant. Bon, c'était drôle ce qui leur est arrivé : quand j'ai entendu leurs témoignages, il y avait des anecdotes amusantes (comme les médecins qui expliquent les méfaits du football sur les femmes). J'ai respecté l'esprit des filles et de leur aventure, mais j'ai mis plus d'énergie et de conflit.

Est-ce que le fait d'avoir des coscénaristes féminines vous a aidé ?

Bien sûr, beaucoup ! J'avais mis beaucoup de moi-même dans le personnage du coach, Paul Coutard, dont des choses très macho. Il me fallait un point de vue féminin sur ces filles. J'ai donc engagé deux scénaristes très douées, Claude Lepape qui vient de faire Petit paysan et Fadette Drouard. Elles ont adapté le scénario en travaillant sur les personnages féminins. Et ce qui s'est passé, c'est que moi j'ai peut-être été trop respectueux de ces filles. Paradoxalement, ne n'osais pas leur faire dire de choses grossières parce que c'étaient des princesses. Et elles m'ont dit : « Mais t'es fou ! Dans les groupes de filles, on parle de cul, on est vulgaire si on veut ! »

J'avais une distance qui était pas la bonne pour créer des personnages plus drôles, elles m'ont aidé à incarner plus le film. Il ne faut pas les réduire à cela : elles sont aussi fortes dans la structure. J'ai engagé ces coscénaristes avant tout parce qu'elles sont douées, il s'est trouvé que c'étaient des femmes (rires)

Avez-vous composé votre équipe d'actrices en fonction de critères dramaturgiques, sportifs ou en tenant compte des physiques des joueuses d'origine ?

Dramaturgiques uniquement ! J'allais faire un film stylisé, une grosse comédie donc j'avais besoin de comédiennes avec beaucoup de personnalité et de technique. J'ai pris des filles que j'aimais dans d'aitres films ou même dans d'autres cinémas, car elles ne pas viennent pas toutes de comédies. Pendant les essais, je leur ai demandé de pousser leur rôle à la limite de la caricature, car j'utilise des archétypes : il faut remplir l'écran, exister, être capable de pousser le bouchon assez loin. Une fois qu'elles ont été sélectionnées et mises ensemble, j'ai espéré que ça fonctionnerait entre elles. Et pendant les entraînements j'ai vu que ça fonctionnait, elles se sont bien entendus, sont devenus très proches. L'entraînement leur a permis de travailler leur personnage, de créer une énergie et d'être très vite présentes à l'écran.

Sinon, elles se ressemblent : on a l'exemple très précis de la gardienne de l'équipe féminine de Reims, la mascotte de cette équipe. Elle était toute petite mais avec une très forte personnalité…

Le groupe des notables de la Fédération semble lui aussi composé de tronches d'époque…

Comme je vous l'ai dit, j'emploie des archétypes. Du coup, je prends des types comme Wilfred Benaïche pour jouer le président de la Fédération de foot. Il a une tête incroyable de second rôle français des années 1950-60 avec oreilles qui n'existent plus maintenant, comme de Gaulle ! C'est un peu une citation d'une époque que j'aime bien, des Tontons flingueurs…

Ça me fait rire. J'ai demandé à ma directrice de casting de faire venir des types qui sont dans ces emplois-là. Et ils sont extraordinaires : ça va vite pour eux ; ils n'hésitent pas à y aller. J'accorde de l'importance au fait de prendre un risque dans la composition. C'est-à-dire de ne pas jouer droit à la française, mais un peu au milieu, de pousser et de décaler un peu.

Jusqu'où avez-vous poussé le travail de reconstitution ?

Il y avait une espèce de jouissance à créer un monde entier. Il n'y a pas un endroit où on n'a pas emmené pas des trucs : il fallait habiller les rues, amener des voitures, fabriquer des costumes… J'avais avec moi Charlotte David, la chef costumière de OSS 117 qui m'a créé des costumes pour pas trop cher, et aussi Johann George, qui est un super chef déco. J'ai enlevé le orange parce que c'est vraiment la couleur de cette époque, parce que je trouve ça poussiéreux et qu'on la voit dans tous les films de reconstitution. J'espère que c'était stylisé mais aussi moderne, c'était ma vision, j'aime bien cette période.

L'exactitude de la toile de fond, c'est un préalable pour une plus juste restitution de la mentalité de l'époque ?

Sans parler de mise en scène, ce qui m'intéresse, c'est que le message passe. Il y a un voyage dans le film : au début, les secrétaires au journal sont comme du papier peint derrière des hommes qui ne font rien ; à la fin, elles sont au centre du terrain, entourées par des hommes qui les regardent. On sent la société changer en souterrain.

Ces filles venaient de milieux populaires et n'avaient pas connu Mai-68 — qui était quand même un truc très parisien. Elle n'étaient pas politisées, et faisaient juste avancer un droit particulier. Même le MLF de l'époque leur en voulait de s'afficher devant des hommes, entraînées par des hommes. Ces filles ne pensaient pas changer les choses ; pourtant elles les ont beaucoup changées.


Comme des garçons

De Julien Hallard (Fr, 1h30) avec Vanessa Guide, Max Boublil...

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