"Everybody knows" : Ce qui nous liait

¿Quién? | Sous le délicieux présent, transperce le noir passé… Asghar Farhadi retourne ici le vers de Baudelaire dans ce thriller familial à l’heure espagnole, où autour de l’enlèvement d’une enfant se cristallisent mensonges, vengeances, illusions et envies. Un joyau sombre. Ouverture de Cannes 2018, en compétition.

Vincent Raymond | Mardi 15 mai 2018

Comme le mécanisme à retardement d'une machine infernale, une horloge que l'on suppose être celle d'une église égrène patiemment les secondes, jusqu'à l'instant fatidique où, l'heure sonnant, un formidable bourdonnement précipite l'envol d'oiseaux ayant trouvé refuge dans le beffroi. C'est peut dire que l'ouverture d'Everybody knows possède une forte dimension métaphorique ; sa puissance symbolique ne va cesser de s'affirmer. Installée au sommet de l'édifice central du village, façon nez au milieu de la figure, cette cloche est pareille à une vérité connue de tous, et cependant hors des regards. Elle propage sa sonorité dans les airs comme une rumeur impalpable, sans laisser de trace.

Battant à toute volée sur une campagne ibérique ensoleillée, telle une subliminale évocation de l'Hemingway période espagnol, cette cloche rappelle enfin de ne « jamais demander pour qui sonne le glas : il sonne pour [soi]“. Pour l'illusion du bonheur et de l'harmonie, également, dans laquelle baignent Laura et ses enfants, qui revient en Espagne pour assister au mariage de sa sœur. Et retrouver sa famille : d'anciens propriétaires terriens ayant cédé leur domaine viticole à Paco, l'ex de la belle. La fête sera de courte durée, gâchée par un drame : Irene, l'aînée de Laura, est enlevée et une forte rançon réclamée…

Esprit de clocher

Tout le monde sait“, annonce le titre… Dans le cinéma de Farhadi, le vérité est une clef, peut-être la clef fondamentale. Mais surtout un instrument à manipuler avec précaution pour tout être doué de conscience, c'est-à-dire d'un minimum de sensibilité morale. Dès lors qu'elle se fait jour chez un personnage — qu'il la découvre ou qu'elle lui soit annoncée — elle agit en révélateur corrosif, le rongeant obsessionnellement, attaquant le vernis social et mutilant ses relations de proximité. Ici, l'enlèvement de la petite Irene fait resurgir les jalousies mesquines et autres convoitises rurales recuites dans du mépris de classe, sur fond d'amours fanées. Un cataclysme souterrain circonscrit à un village.

Pour le spectateur également, cette vérité est une évidence soumise à sa vigilance : le moindre atome d'image chez Farhadi porte une pleine et entière signification, est parsemé des indices ouvrant sur la compréhension — davantage que sur la résolution — du drame à venir. Everybody Knows ne déroge pas à la règle ; et les drones utilisés pour le mariage offrent de surcroît un point de vue omniscient (une vision subjective du clocher, en somme) dont l'examen attentif mènera au dénouement — non, il ne s'agit pas d'un spoiler, car la vraie “clef“ est dissimulée dans les replis des images. De toutes façons, le film ne se borne pas au whodunit du kidnapping lequel, à dire vrai, tient davantage du mac guffin : l'intrigue explore avant tout une désagrégation psychologique et familiale, ainsi qu'une ou deux romances mélodramatiques collatérale, en évoquant au passage la situation des travailleurs immigrés, boucs émissaires privilégiés quand un problème survient.

De Woody à Farhadi

Sans chercher à comparer Farhadi et Allen — ce qui n'aurait aucun sens étant donné la dissemblance des thèmes de leurs films et de leurs inspirations respectives —, on ne peut s'empêcher de rapprocher Everybody knows de Vicky Cristina Barcelona (2008), ne serait-ce que parce qu'ils réunissent le même couple de comédiens et Cruz-Bardem et tournent en terres espagnoles. Mais quand le réalisateur américain demeure, avec ses protagonistes Vicky et Cristina, en position d'étranger dans une vision périphérique du pays où il fait escale, saturant son film de considérations folkloriques et de dégustations de crus, son homologue iranien s'inscrit plutôt dans le terroir, préfèrant montrer les gens qui fabriquent du vin. Moins touriste, Asghar “devient“ un pur cinéaste espagnol, c'est-à-dire d'imprégnation et de compréhension culturelles, de même qu'il était “devenu” un cinéaste totalement français en signant Le Passé (2013). Cela, sans pour autant renier son style, ni son esthétique persane si singulière : la lumière magnifie ses images, la photo flatte les visages et confère à cette tragédie de la dislocation une beauté plus terrible encore.

Everybody knows de Asghar Farhadi avec Penélope Cruz, Javier Bardem, Ricardo Darín…


Everybody Knows

De Asghar Farhadi (Esp, 2h10) avec Penélope Cruz, Javier Bardem...

De Asghar Farhadi (Esp, 2h10) avec Penélope Cruz, Javier Bardem...

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A l’occasion du mariage de sa sœur, Laura revient avec ses enfants dans son village natal au coeur d’un vignoble espagnol. Mais des évènements inattendus viennent bouleverser son séjour et font ressurgir un passé depuis trop longtemps enfoui.


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"Douleur et Gloire" : Autoportrait de l’homme en vieil artiste

Almodóvar | Un cinéaste d’âge mûr revisite son passé pour mieux se réconcilier avec les fantômes de sa mémoire et retrouver l’inspiration. Entre Les Fraises sauvages, Stardust Memories, Journal Intime et Providence, Almodóvar compose une élégie en forme de bilan personnel non définitif illustrant l’inéluctable dynamique du processus créatif. En compétition Cannes 2019.

Vincent Raymond | Mercredi 15 mai 2019

Le temps des hommages est venu pour Salvador Mallo, cinéaste vieillissant que son corps fait souffrir. Son âme ne l’épargnant pas non plus, il renoue avec son passé, se rabiboche avec d’anciens partenaires de scène ou de lit, explore sa mémoire, à la racine de ses inspirations… Identifiable à son auteur dès la première image, reconnaissable à la vivacité de ses tons chromatiques, mélodiques ou narratifs, le cinéma d’Almodóvar semble consubstantiel de sa personne : une extension bariolée de lui-même projetée sur écran, nourrie de ses doubles, parasitant sa cité madrilène autant que ses souvenirs intimes… sans pour autant revendiquer l’autobiographie pure. À la différence de Woody Allen (avec lequel il partage l’ancrage urbain et le goût de l’auto-réflexivité) le démiurge hispanique est physiquement absent de ses propres films depuis plus de trente ans. Almodóvar parvient cependant à les “habiter” au-delà de la pellicule, grignotant l’espace épi-filmique en imposant son visage-marque sur la majorité de l’environnement iconographique — il figure ainsi sur nombre de photos de tournages, rivalisant en notoriété avec les

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"Sibyl" : Voleuse de vie

Dramédie | Une psy trouve dans la vie d’une patiente des échos à un passé douloureux, s’en nourrit avec avidité pour écrire un roman en franchissant les uns après les autres tous les interdits. Et si, plutôt que le Jarmusch, Sybil était LE film de vampires en compétition à Cannes ?

Vincent Raymond | Jeudi 2 mai 2019

Alors qu’elle cesse peu à peu ses activités de psychanalyste pour reprendre l’écriture, Sibyl est contactée par Margot, une actrice en grande détresse qui la supplie de l’aider à gérer un choix cornélien. Sybil accepte, mais elle va transgresser toutes les règles déontologiques… « On construit sur la merde », lâche à un moment Sibyl à sa patiente désespérée, comme l’aveu de sa propre déloyauté : pour accomplir son œuvre artistique et se réconcilier avec son propre passé, n’est-elle pas en train de piller les confidences de Margot, d'interférer dans sa vie ? Comme si la pulsion créatrice l’affranchissait des commandements inhérents à sa profession de thérapeute, et justifiait son entorse éthique majeure. Dans Petra de Jaime Rosales, un grand artiste — mais être humain parfaitement immonde — proclamait qu’il fallait être d’un égoïsme total pour réussir dans sa partie ; à sa manière, Sibyl suit son précepte. Coup de psychopompe La tentation est grande d’effectuer une interprétation lacanienne

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"Une affaire de famille" : Notre petite sœur

Palme d'Or | de Kore-eda Hirokazu (Jap. 2h01) avec Lily Franky, Sakura Andô, Mayu Matsuoka…

Vincent Raymond | Mercredi 12 décembre 2018

Le fantasque Osamu est l’affectueux père d’une famille vivant de petites rapines et autres combines. Un jour, il ramène à la maison une gamine maltraités par ses parents et convainc sa femme de la recueillir comme si elle était leur fille… Personne ne niera que Kore-eda a de la suite dans les idées lorsqu’il s’agit de dresser des portraits de familles nippones singulières — c’est-à-dire appelées à se reconfigurer à la suite de la perte ou de l’ajout subit d’un membre. Pour Une affaire de famille, il empile les tranches de vies canailles, s’amusant dans un premier temps à faire défiler des instantanés du “gang“ Osamu. Plus attendrissant que redoutable, ce père aimant tient davantage du bras cassé folklorique “toléré“ par ses victimes que du féroce yakuza. Si le point de vue rappelle celui de The General (1997) de Boorman ou les Arsène Lupin dans la façon de construire une figure avenante à partir d’un malfrat, la modicité des larcins d’Osamu le dispense d’avoir à narguer les forces de l’ordre : l’estime dont il bénéficie demeure ici circonscrite à une sphèr

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"Leto" : Notre musique

ECRANS | de Kirill Serebrennikov (Rus.-Fr., 2h06) avec Teo Yoo, Roman Bilyk, Irina Starshenbaum…

Vincent Raymond | Mardi 11 décembre 2018

URSS, au début des années 1980. Sous le joug d’un régime communiste expirant, une scène rock tente d’émerger, soumettant ses textes aux dirigeants des maisons de la culture. À Leningrad, un jeune musicien émule d’Iggy Pop, Bowie et des Talking Heads, va éclater. Son nom ? Viktor Tsoï. Les plus quadra-quinquagénaires se souviendront peut-être d’avoir entendu au détour des bandes FM, par l’entremise du camarade Maneval notamment, une poignée d’enregistrements furieusement exotiques souffrant quelques distorsions, gagnées sans doute durant le franchissement du Rideau de fer, parmi lesquels le trépidant Mama Anarkia des Russes de Kino. C’est aux prémices de ce groupe, dont l’âme était Viktor Tsoï, que l’on assiste ici par le cinéma, qui se dit “Kino“ en russe. Une manière de boucler la boucle, loin d'être pas la seule. Car la situation de cette figure culturelle contestataire du passé trouve des échos dans celle de Serebrennikov, voix divergente contemporaine, assigné à résidence par le Kremlin d

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"Cold War" : Rideau de fer et voix de velours

Jazzy | de Paweł Pawlikowski (Pol.-G.-B.-Fr., 1h27) avec Joanna Kulig, Tomasz Kot, Agata Kulesza…

Vincent Raymond | Mercredi 17 octobre 2018

Années 1950. Compositeur, Wictor sillonne la Pologne rurale pour glaner des mélodies populaires et trouver des voix. Bouleversé par celle de Zula, il fait de cette jeune interprète sa muse et sa compagne. Leur romance connaîtra des hauts des bas, d’un côté puis de l’autre du rideau de fer. Pawlikowski, ou la marque des origines. Est-ce un hasard si Cold War, ayant pour décor la Pologne d’après-guerre et d’avant sa naissance comme son film précédant Ida (2013), présente la également même radicalité formelle, la même rigueur quadrangulaire, le même noir et blanc ? Consciemment ou non, Pawlikowski renvoie ce faisant de ce pays au système intransigeant un visage âpre, et reproduit dans le même temps les procédés du cinéma des origines — en lui donnant toutefois la parole, même s’il l’économise. Son “année zéro“ intime devient un peu celle de la Pologne, voire celle du cinéma. Encore davantage ici, où l’histoire de Wictor et Zula s’inspire (on ne sait à quel degré) de celle de ses parents. Mais la rigueur formelle n’abolit pas tout

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"Girl" : Lara au bal du diable

Camera d'Or | Le portrait plein de vie d’une adolescente née garçon luttant pour son identité sexuelle et pressée de devenir femme. Une impatience passionnée se fracassant contre la bêtise à visage de réalité, filmée avec tact et transcendée par l’interprétation de l’étonnant·e Victor Polster.

Vincent Raymond | Mardi 2 octobre 2018

Jeune ballerine de 15 ans, Lara se bat pour rester dans la prestigieuse école de danse où elle vient d’être admise, mais aussi pour accélérer sa transition de garçon en fille. La compréhension bienveillante de ses proches ne peut hélas en empêcher d’autres d’être blessants. Jusqu’au drame. Girl pose sur des sujets divers un regard neuf, lesquels sont loin de l’être : la danse comme école de souffrance et de vie (on se souvient de la claque Black Swan), la difficulté de mener une transition de genre (voir Transamerica), la vie d’un parent isolé élevant deux enfants. Des thèmes rebattus mais qui, par coagulation et surtout grâce à une approche déconcertante, c’est-à-dire bannissant les situations attendues, trouvent une perspective nouvelle. Ainsi, la question de l’acceptation par la famille du choix intime de la jeune Lara ne se pose même pas ; au contraire bénéficie-t-elle ici d’un accompagnement solide et complice. Quant aux professeurs de danse, ils n’ont rien des tyrans ordinaires martyrisant les petits rats. Bref, outre l’absence de la

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"The House that Jack built" : Numérotez vos bâtis !

Saignant | Lars von Trier s'insinue dans la tête d’un serial killer aux ambitions (ou prétentions ?) esthétiques démesurées pour en retirer une symphonie en cinq mouvements criminels. Une variation sur la mégalomanie et le perfectionnisme artistiques forcément uno brin provoc’ mais adroitement exécutée.

Vincent Raymond | Mardi 2 octobre 2018

Jack aurait tellement voulu être architecte… Un destin contraire l’a fait ingénieur et affligé de TOC lui empoisonnant la vie, surtout lorsqu’il vient de commettre un meurtre. Car si, l’on y réfléchit bien, le principal tracas de Jack, c’est de devoir obéir à ses pulsions de serial killer… Peu importe si son esthétique ou ses dogmes évoluent au fil de sa prolifique filmographie — et lui confère au passage l’apparence d’un splendide magma —, Lars von Trier parvient à assurer à celle-ci une indiscutable cohérence par son goût maladif du défi stylistique et de la provocation morale, que celle-ci transparaisse dans la diégèse ou dans le discours d’accompagnement. Construire, dit-il Épouser comme ici le point de vue d’un détraqué jouissant dans l’esthétisation de la mise à mort de ses victimes participe évidemment de cette démarche : la mécanique humaine et celle, perverse, du suspe

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Lee Chang-dong : « Je voulais raconter la colère qui se forme chez les jeunes d’aujourd’hui »

Burning | Invité à ouvrir la saison de la Cinémathèque française (qui lui consacre une rétrospective), le cinéaste coréen y a présenté l’avant-première post-cannoise de son nouveau film, "Burning", adapté de Murakami et Faulkner. Conversation privée avec l’auteur de "Peppermint Candy".

Vincent Raymond | Vendredi 31 août 2018

Lee Chang-dong : « Je voulais raconter la colère qui se forme chez les jeunes d’aujourd’hui »

Burning usant volontiers d’une forme métaphorique, comment interpréter votre choix de faire de votre héros Jongsu un écrivain ayant du mal à écrire, sachant que justement vous avez débuté comme écrivain ? L C-d : Effectivement, Jongsu représente un aspirant écrivain, et je voulais montrer un caractère inhérent de ces jeunes gens, au moment où ils se posent beaucoup de questions sur ce qu’ils doivent absolument écrire. J’ai été écrivain. Il y a même un moment où je voulais écrire un roman : après avoir démissionné de mes fonctions ministérielles. Mais autour de moi, les gens étaient furieux, et me disaient de recommencer à faire des films. Alors j’ai abandonné. À présent, je suis un vieux cinéaste (sourire), mais dans mon for intérieur, je pense ne pas avoir trop changé. À chaque fois, je me demande comme un débutant quel film réaliser ; comment dialoguer avec les spectateurs… Cela traduit mes limites et mes faiblesses.

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"BlacKkKlansman - J'ai infiltré le Ku Klux Klan" : Afros, blancs et méchants

Rire sous cape | Deux flics — l’un noir, l’autre blanc et juif — infiltrent la section Colorado du KKK. Le retour en grâce de Spike Lee est surtout une comédie mi-chèvre mi-chou aux allures de film des frères Coen — en moins rythmé. Grand Prix Cannes 2018.

Vincent Raymond | Mardi 28 août 2018

Colorado Springs, aube des années 1970. Tout juste intégré dans la police municipale, un jeune flic noir impatient de “protéger et servir” piège par téléphone la section locale du Ku Klux Klan. Aidé par un collègue blanc, sa “doublure corps“, il infiltrera l’organisation raciste… Spike Lee n’est pas le dernier à s’adonner au jeu de l’infiltration : dans cette comédie « basée sur des putains de faits réels » (comme l’affiche crânement le générique), où il cite explicitement Autant en emporte le vent comme les standards de la Blaxploitation (Shaft, Coffy, Superfly…), le réalisateur de Inside Man lorgne volontiers du côté des frères Coen pour croquer l’absurdité des situations ou la stupidité crasse des inévitables sidekicks, bêtes à manger leur Dixie Flag. Voire sur Michael Moore en plaquant en guise de postface des images fraîches et crues des émeutes de Charlottesville (2017). Cela donne un ton cool, décalé-cocasse et familier, rehaussé d’une pointe d’actualité pour enfoncer le clou, au cas où les allusions appuyées à la

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"Le Poirier sauvage" : L’arbre, le père et le puits

ECRANS | de Nuri Bilge Ceylan (Tur., 3h08), avec Doğu Demirkol, Murat Cemcir, Bennu Yıldırımlar…

Vincent Raymond | Vendredi 31 août 2018

Fraîchement diplômé, Sinan rentre en Anatolie où son père instituteur, plutôt que de rembourser ses dettes de jeu, passe son temps à creuser un puits. Se rêvant écrivain, Sinan tente de réunir des fonds pour éditer son premier roman. Mission ardue dans la Turquie contemporaine… Entre saga et chronique sociale, ce portrait d’une jeunesse désenchantée naturellement en rupture avec ses aînés — le père de Sinan, traînant petits mensonges, son insolvabilité chronique et poussant ses ricanements satisfaits à tout bout de champ, donne carrément le bâton pour se faire battre — Le Poirier Sauvage la montre sans perspective non plus : n’étant pas assurés d’obtenir un emploi d’enseignant, ou déprimés à l’idée d’être affectés à l’intérieur des terres, les jeunes diplômés préfèrent rejoindre les forces anti-émeutes pour casser sans remords du manifestant — voilà qui en dit long sur l’état de l’État. Sans attaquer directement le régime d’Erdogan, Nuri Bilge Ceylan montre la délaïcisation de la Turquie et la prise en main des petites communautés villageoises par de néo-imams à la morale élastiqu

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Matteo Garrone : « Dogman est un film darwinien »

Dogman | Un brave toiletteur pour chiens et une brute qui le traite pis qu’un chien sont au centre de Dogman, le nouveau conte moral de Matteo Garrone. Une histoire italienne d’aujourd’hui récompensée par le Prix d’interprétation masculine à Cannes pour Marcello Fonte.

Vincent Raymond | Mercredi 5 septembre 2018

Matteo Garrone : « Dogman est un film darwinien »

Dogman est inspiré d’un fait divers ? MG : Oui, il s’est déroulé à la fin des années 1980, et il est très célèbre en Italie parce qu’il a été particulièrement violent. Mais je tiens à dire qu’on s’en est très librement inspiré : on l’a retravaillé avec notre imagination. Il n’a jamais été question de reconstruire dans le détail ce qui s’était passé. On a également changé la fin, puisque Marcello est un personnage doux, incapable de violence. Dans le film, il agit par légitime défense, non par préméditation. Je suis particulièrement content que le film soit présenté dans un pays où ce fait divers n’est absolument pas connu : le spectateur idéal, c’est celui qui verra ce film sans avoir cette histoire en tête et sans comparaison avec la réalité. En Italie, le film a un peu souffert de ce fait divers — en tout cas au début. Certains spectateurs se disaient « ça va être extrêmement violent, donc je n’irai pas le voir ». Ensuite, le bouche-à-oreille l’a aidé. En fait, la violence

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"Dogman" : Un chien de sa chienne

Drame | de Matteo Garrone (It., int. -12 ans, 1h42) avec Marcello Fonte, Edoardo Pesce, Alida Baldari Calabria… Sortie le 11 juillet

Vincent Raymond | Mercredi 4 juillet 2018

Toiletteur pour chiens dans une cité délabrée, Marcello la bonne pâte devient le larbin d’une brute toxicomane terrorisant le quartier, Simoncino, lequel ne manque pas une occasion d’abuser de sa gentillesse. Mais après une trahison humiliante de trop, le frêle Marcello réclame son dû… « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie » Blaise Pascal pressentait-il le décor de Dogman en rédigeant ses Pensées ? Vaste étendue ouverte sur une non moins interminable mer, cette scène rappelle l’agora de Reality, ce microcosme dans lequel une kyrielle de drames peut éclore et se jouer aux yeux de tous ; chacun étant libre d’ouvrir ou de fermer les yeux sur ce qui se déroule sous ses fenêtres. Et de se claquemurer dans une passivité complice, surtout, quand un fou-furieux a fait du secteur son espace de jeu. Mettre au ban une de ses victimes, la plus inoffensive (en l’occurence le serviable Marcello) tient de la pensée magique ou de l’exorcisme : en se rangeant implicitement du côté du bourreau, on espère

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"Sauvage" : Léo Love Caniveau

Drame | de Camille Vidal-Naquet (Fr., 1h39) avec Félix Maritaud, Eric Bernard, Philippe Ohrel…

Vincent Raymond | Mercredi 5 septembre 2018

Pour se fournir sa came quotidienne, Léo se vend ici ou là à des hommes, traînant son corps délabré de SDF sur les pavés parisiens. Des occasions de s’en sortir se présentent à lui parfois, mais il préfère vivre dans l’instant présent, l’adrénaline du fix et la sueur des corps incertains… Venir après Van Sant, après Téchiné, après Chéreau, après Genet, enfin après tout le monde en somme, dans la contre-allée de la représentation des éphèbes clochardisés vendant leur corps contre au mieux une bouffée de drogue, c’est déjà risqué. Mais ensuite tomber dans le maniérisme esthétique du pseudo pris sur le vif (avec coups de zooms en veux-tu, en voilà, rattrapage de point), dérouler les clichés comme on enfile des perles (boîtes gays nids à vieux fortunés, musicien vicieux rôdant tel le vautour…) pour nous conduire à cette fin prévisible comme si elle avait été claironnée… Était-ce bien nécessaire ? L’ultime plan, en tant qu’évocation indirecte de Verlaine, a plus d’intérêt, de force et de sens que bien des simagrées précédentes. On peut également sauver une ou deux répliques, assez bien troussées — elles.

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"Un couteau dans le cœur" : Lesbien descendu ?

Sapho-melon | de Yann Gonzalez (Fr., 1h42) avec Vanessa Paradis, Nicolas Maury, Kate Moran…

Vincent Raymond | Mardi 28 août 2018

Productrice de séries Z porno gays, Anne digère mal sa rupture avec Loïs, sa monteuse. À ses finances déclinantes s’ajoute une épidémie de meurtres sanglants ravageant son équipe, laissant indifférente la police en cette fin des années 1970. Pourtant, Anne s’obstine à tourner… Copains comme cochons, Yann Gonzalez et Bertrand Mandico ont biberonné aux mêmes sources filmiques et partagent le désir de fabriquer un cinéma pétri de leurs références esthétiques. Mais quand le réalisateur des Garçons sauvages bricole un univers cohérent et personnel où affleure un subtil réseau d’influences savamment entremêlées, Gonzalez produit un bout-à-bout de séquences clinquantes et boiteuses se réfugiant derrière l’hommage à Argento, Jess Franco, Jean Rollin — qui sais-je encore parmi les vénérables du genre horifico-déshabillé — pour en justifier la kitschissime maladresse ou l’outrageuse complaisance. Tout ici semble procéder d’une extrême roublardise. En premier lieu le choix de “l’icône” Vanessa Paradis, dont les qualités d’actrice ne sont, hélas, plus à espérer, et

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Antoine Desrosières - Inas Chanti : « Ce film est un grand #MeToo »

À genoux les gars | Rencontre à deux voix avec le réalisateur et l’un de ses co-scénaristes et interprètes. Le duo complice ayant façonné À genoux les gars évoque les coulisses d’un film atypique, et ses prochaines ramifications à découvrir, voire à entendre…

Vincent Raymond | Mercredi 20 juin 2018

Antoine Desrosières - Inas Chanti : « Ce film est un grand #MeToo »

Vous revoici après une éclipse exceptionnellement longue : votre précédent long métrage au cinéma, Banqueroute, datait de 2000… AD : Ah, ma drôle de carrière… Que dois-je en dire ? Je dois me justifier ? (rires) Je ne me suis jamais perdu, j’ai toujours eu des projets ; simplement, ils ne se montaient pas. Le seul miracle à noter, c’est que j’ai toujours vécu de mon métier sans être obligé d’en faire un autre, et en nourrissant ma famille. Mais les années étaient longues et j’avais l’impression curieuse de mener la vie d’un autre, et non la mienne propre. Ma vie, c’est de faire des films et je voyais les années passer sans faire de films, donc c’était bizarre. Je ne savais pas du tout si j’arriverais à en refaire un jour. Et aujourd’hui, on est là. Mais vous aviez commencé très jeune : À la belle étoile (1993) est sorti pour vos 22 ans… AD : Oui, mais ce n’est pas une raison pour arrêter pendant 18 ans ! L’avance que j’avais prise au début, je l’ai perdue. Bo

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"À genoux les gars" : Sans piper mot

Comédie / Film du mois de juin 2018 | Revenu du diable Vauvert, Antoine Desrosières signe une comédie à la langue bien pendue fouillant à bouche-que-veux-tu les désarrois amoureux de la jeunesse. Une histoire de fille, de mec, de sœurs, de potes, de banlieue hilarante et profonde (sans jeu de mot salace) à la fois.

Vincent Raymond | Mardi 5 juin 2018

Rim sort avec Majid et trouverait cool que sa sœur Yasmina sorte avec le pote de Majid, Salim. Rim en classe verte, Yasmina est pressée par Salim de lui prodiguer une caresse buccale et d’en faire profiter Majid. À contre-cœur, la belle y consent, à condition que sa sœur n’en sache rien. Seulement, Salim la filme… Entre ce qu’on tente de faire avaler ici par tous les moyens — sans distinctions, bobards ou appendices — et la profusion de discours dont chacun des protagonistes est le généreux émetteur, À genoux les gars tourne autour de l’oralité dans toutes ses acceptions. Et avec une singulière crudité, dépourvue cependant de la moindre vulgarité. C’est l’une des très grande habiletés de ce film causant vrai d’un sujet casse-gueule sans choir dans la grivoiserie ni le voyeurisme. Le mérite en revient à ses jeunes interprètes, et tout particulièrement aux impressionnantes Souad Arsane et Inas Chanti, également coscénaristes : leur inventivité langagière irrigue de sa verdeur spontanée et de sa fraîcheur percutante un dialogue essentiel à ce projet, que la moindre fausse note ou réplique trop

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Trois visages : Ceci n’est [toujours] pas un film — mais en fait, si

Le film de la semaine | Passé expert dans l’art de la prétérition et de la mise en abyme, le cinéaste Jafar Panahi brave l’interdiction qui lui est faite de réaliser des films en signant une œuvre tout entière marquée par la question de l’empêchement. Éblouissant Prix du scénario à Cannes.

Vincent Raymond | Mercredi 6 juin 2018

Trois visages : Ceci n’est [toujours] pas un film — mais en fait, si

Dans une vidéo filmée au portable, Marziyeh, une jeune villageoise se montre en train de se pendre parce que la comédienne Behnaz Jafari n’a pas répondu à ses appels à l’aide. Troublée, Behnaz se rend sur place accompagnée par le réalisateur Jafar Panahi. Mais Marziyeh a disparu… Avoir été mis à l’index par le régime iranien en 2010 semble avoir stimulé Jafar Panahi : malgré les brimades, condamnations et interdictions diverses d’exercer son métier comme de quitter son pays, le cinéaste n’a cessé de tourner des œuvres portées par un subtil esprit de résistance, où se ressent imperceptiblement la férule des autorités (le confinement porche de la réclusion pénitentiaire dans Taxi Téhéran ou Pardé), où s’expriment à mi-mots ses ukases et ses sentences — c’est encore ici le cas, lorsqu’un villageois candide demande benoîtement pourquoi Panahi ne peut pas aller à l’étranger. Auto-fiction Le cinéaste Panahi joue ici son propre rôle, tout en servant dans cette fiction de chauffeur et de témoin-confident à sa protagoniste.

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"En guerre" : La Loi n’a pas dû marcher

On ne Loach rien ! | « Celui qui combat peut perdre. Celui qui ne combat pas a déjà perdu » Citant Brecht en préambule, et dans la foulée de La Loi du marché Stéphane Brizé et Vincent Lindon s’enfoncent plus profondément dans l’horreur économique avec ce magistral récit épique d’une lutte jusqu’au-boutiste pour l’emploi. En compétition Cannes 2018.

Vincent Raymond | Mercredi 16 mai 2018

Quand la direction de l’usine Perrin annonce sa prochaine fermeture, les représentants syndicaux, Laurent Amédéo en tête, refusent la fatalité, rappelant la rentabilité du site, les dividendes versés par la maison-mère allemande aux actionnaires, les sacrifices consentis. Une rude lutte débute… Nul n’est sensé ignorer La Loi du marché (2015), pénultième réalisation de Stéphane Brizé, qui s’intéresse à nouveau ici à la précarisation grandissante des ouvriers et des employés. Mais il serait malvenu de lui tenir grief d’exploiter quelque filon favorable : cela reviendrait à croire qu’il suffit de briser le thermomètre pour voir la fièvre baisser. Mieux vaudrait se tourner vers les responsables de ces situations infernales conduisant le vulgum pecus à crever de préférence la gueule fermée. Des responsables que Brizé, et Lindon son bras armé, désignent clairement, révèlent dans leur glaçant cynisme et la transparence de leur opacité. L

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"Plaire, aimer et courir vite" : Un peu, pas du tout et avec de bonnes chaussures

ECRANS | Pour raconter ses jeunes années entre Rennes et Paris, quand le sida faisait rage, Christophe Honoré use de la fiction. Et les spectateurs, avec un pensum dépourvu de cette grâce parfois maladroite qui faisait le charme de ses comédies musicales. En compétition Cannes 2018.

Vincent Raymond | Mardi 15 mai 2018

Paris, 1993. Écrivain dans la radieuse trentaine, célibataire avec un enfant, Jacques a connu beaucoup de garçons. Mais de ses relations passées, il a contracté le virus du sida. Lors d’une visite à Rennes, il fait la connaissance d’Arthur, un jeune étudiant à son goût. Et c’est réciproque… Il faudrait être d’une formidable mauvaise foi pour taxer Christophe Honoré d’opportunisme parce qu’il situe son nouveau film dans les années 1990 à Paris — ces années de l’hécatombe pour la communauté homosexuelle, ravagée par le sida —, quelques mois après le triomphe de 120 battements par minute. Car Plaire, aimer et courir vite s’inscrit dans la cohérence de sa filmographie, dans le sillage de Non, ma fille tu n’iras pas danser (2009) pour l’inspiration bretonne et autobiographique et des Chansons d’amour (2007) ou d’Homme au bain (2010) pour la représentation d’étreintes masculines. L’ego lasse

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Mai : Le retour des films prodigues

Panorama mai ciné | Films décalés parvenant enfin (ou pas) sur les écrans, familles séparées finissent par renouer des liens distendus voire coupés… Mai est un mois de retrouvailles. Et de festival, aussi, un peu…

Vincent Raymond | Mercredi 2 mai 2018

Mai : Le retour des films prodigues

On avait annoncé en mars 7 Minuti de Michele Placido, transposant un fait survenu dans une usine d’Yssingeaux en Italie et sous la forme d’un huis clos dans le contexte italien. Sauf qu’il n’était pas sorti à la date escomptée. Est-ce une bonne nouvelle que de le confirmer pour le 9 mai ? Il demeure deux mois plus tard pareillement théâtral et mollasson. Pas de chance en revanche pour l’excellent Mean Dreams de Nathan Morlando, qui devait enfin être sur les écrans le 9 mai, deux ans après sa présentation à la Quinzaine des réalisateurs et un an après l’annonce de sa première date de sortie. On ne connaît pas pour le moment de date de report ; de mauvais augure pour ce qui est sans doute l’ultime rôle du grand Bill Paxton, ici en flic pourri et abusif lancé à la poursuite de sa fille. Tous ensemble, tous ensemble En général, il faut avoir éprouvé la douleur de la distance pour goûter au bonheur des retrouvailles. Sauf pour Le Ciel étoilé au-dessus de ma tête de Ilan Klipper (23 mai) où un écri

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"Mother !" : Ego tripes

ECRANS | Thriller fantastique aux échos polanskiens, cette réflexion sur les affres effroyables de la création est aussi une puissante création réflexive. Et le récit du voyage aux enfers promis à celles et ceux qui gravitent trop près autour d’un·e artiste. Métaphorique et hypnotique.

Vincent Raymond | Jeudi 14 septembre 2017

Un poète en panne d’écriture vit à l’écart du monde dans la vaste demeure que sa jeune et aimante épouse achève de rafistoler. L’arrivée d’un couple d’inconnus perturbe leur intimité. Mais si la maîtresse de maison est troublée par ces sans-gênes, le poète se montre des plus exaltés… À croire qu’une internationale de cinéastes s’est donné pour mot d’interroger les tourments de l’inspiration littéraire : après Jim Jarmusch (Paterson), Pablo Larraín (Neruda), Mariano Cohn & Gastón Duprat (Citoyen d’honneur), voici que Darren Aronofsky propose sa vision du processus d’écriture. Vision divergée, puisqu’épousant les yeux de la muse plutôt que celle de l’auteur. Mais pas moins douloureuse : afin d’accomplir l’œuvre lui permettant d’être sans cesse adulé par ses lecteurs, le poète va vampiriser son entourage jusqu’aux derniers sangs, avec l’ingratitude égoïste d’un saprophyte. Gore allégorique Si dans Black Swan, l’acte créatif se confondai

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Kóblic : Chasse au pilote

ECRANS | de Sebastián Borensztein (Arg.-Esp., 1h32) avec Ricardo Darín, Oscar Martinez, Inma Cuesta… (5 juillet)

Vincent Raymond | Mercredi 5 juillet 2017

Kóblic : Chasse au pilote

Argentine, sous la dictature. Pilote dans l’armée, Kóblic déserte après avoir dû larguer des opposants au-dessus de l’océan. Pensant se fondre dans l’anonymat d’un village du Sud, il est identifié par un flic local retors et vicieux, qui veut connaître la raison de sa présence chez lui… Si le point de départ — c’est-à-dire les méthodes d’élimination — rappelle Le Bouton de nacre de Patricio Guzmán, évoquant la dictature du voisin chilien, ce puissant contexte historique reste à l’état de lointain décor. La menace qu’il représente s’avère plus que diffuse, les personnages se retrouvant, dans ce Sud profond, livrés à eux-mêmes et à leurs passions. Incontournable interprète du cinéma argentin, Ricardo Darín donne du flegme tourmenté au héros-titre, dans une prestation honorable mais prévisible. Heureusement qu’il a face à lui ce caméléon d’Oscar Martinez, dé

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"Truman" : un film lumineux

ECRANS | de Cesc Gay (Esp., 1h48), avec Ricardo Darín, Javier Cámara, Dolores Fonzi…

Vincent Raymond | Lundi 18 juillet 2016

Un mélo avec un chien à adopter ? Sur le papier, ça sent aussi mauvais qu’un vieux clébard abandonné sous la pluie. Mais heureusement, en Espagne il fait sec. Et puis ledit toutou (Truman de son petit nom, donc) n’est qu’un prétexte, occupant au plus quelques minutes l’écran ; l’amorce de retrouvailles entre deux complices, le catalyseur d’un film lumineux sur ce qui vaut d’être vécu et conclu, avant que la vie elle-même ne le soit. Car bien que le spectre de la maladie et la perspective d’un suicide assisté flottent en permanence sur cette histoire, elle célèbre des adieux heureux, des apaisements, des résolutions… Le fait que Cesc Gay ait choisi avec Julian, plutôt qu’un héros égrotant, un type encore actif, crée un malaise dans l’entourage de ce dernier. Truman en dit beaucoup en effet sur le rapport philosophique à la mort dans notre société, et la manière dont sont perçus ceux qui veulent prendre le pouvoir sur l’arbitraire en devançant de leur propre chef l’heure de leur trépas. Julian manifeste sa liberté intime, ce qui ne l’empêche pas d’être par ailleurs un monstre d’égoïsme. C’est cette complexité qui rend son personnage tout à fait passionnant, et e

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"Ma Ma" : un grand rôle pour Penélope Cruz

ECRANS | Avec sa construction sophistiquée et son interprétation épurée, cette chronique d’un combat contre l’injustice de la maladie signe le retour du grand Julio Medem. Elle offre en sus un vrai rôle à Penélope Cruz, qui malgré son abondante filmographie, n’en a guère endossé.

Vincent Raymond | Mercredi 8 juin 2016

Présentée en primeur lors des derniers Reflets du cinéma ibérique et latino-américain, la nouvelle réalisation de l’auteur des Amants du Cercle polaire aborde avec un tact et une grâce remarquables l’un des pires casse-museaux du cinéma : le cancer. Un sujet dont certains s’emparent à des fins d’exorcisme personnel ou de témoignage, dans des tire-larmes indignes où les interprètes se livrent à des simagrées stratosphériques pour contrefaire la maladie. Ce n’est pas le cas de Penélope Cruz qui, dans Ma Ma, apparaît sobre comme on ne l’a plus vue depuis des lustres. Incarnant une femme au chômage, abandonnée par son mari, touchée à un sein, subissant une chimio et ses effets secondaires, une mastectomie, puis une récidive alors qu’elle a retrouvé l’amour — avouez que le tableau est complet —, la comédienne vise autre chose qu’une performance outrancière adossée à une déchéance physique. Magda, son personnage,

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Les Nouveaux sauvages

ECRANS | De Damián Szifron (Arg-Esp, 2h02) avec Ricardo Darin, Oscar Martinez…

Christophe Chabert | Mardi 13 janvier 2015

Les Nouveaux sauvages

Prenant au pied de la lettre l’adage qui veut qu’un Argentin, c’est un Italien qui parle espagnol, Les Nouveaux sauvages se veut hommage aux comédies italiennes à sketchs façon Les Monstres. Mais Damian Szifron, qui vient de la télévision et ça se sent, en offre en fait une caricature où le mélange d’empathie, de critique sociale et de mélancolie des Risi, Scola, Gassman et Tognazzi serait remplacé par une misanthropie ricanante face à un monde contemporain où violence, frustration et aigreur sont devenues des sentiments ordinaires. Passé le prologue, plutôt amusant, le film s’enfonce dans une laideur morale et un regard complaisant qui, au passage, ne gomme pas les réelles inspirations de Szifron, à la limite du plagiat : de Duel à Chute libre, chaque sketch semble piquer des idées à d’autres films pour les passer à la moulinette d’une réalisation clipesque qui renvoie aux formats courts façon Canal +. L’ultime segment où une femme fait payer, le jour de son mariage, ses infidélités à son époux volage, en dit long sur la vision conservatrice du cinéaste, qui pense mettre à mal les valeurs familiales mais ne fait que louer une beauferi

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Cartel

ECRANS | La rencontre entre Cormac McCarthy et le vétéran Ridley Scott produit une hydre à deux têtes pas loin du ratage total, n’était l’absolue sincérité d’un projet qui tourne le dos, pour le meilleur et pour le pire, à toutes les conventions hollywoodiennes. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 12 novembre 2013

Cartel

Il y a sans doute eu maldonne quelque part. Comment un grand studio hollywoodien a-t-il pu laisser Cormac McCarthy, romancier certes adulé mais absolument novice en matière d’écriture cinématographique, signer de sa seule plume ce Cartel, le faire produire par la Fox et réaliser par un Ridley Scott réduit ces dernières années à cloner sans panache ses plus grands succès (Robin des Bois, sous-Gladiator, Prometheus, sous-Alien…) ? Le film est en tout point fidèle à la lettre et à l’esprit de ses œuvres littéraires : omniprésence de la corruption morale, déliquescence d’un monde livré à la sauvagerie et s’enfonçant dans une régression inéluctable vers le chaos, voilà pour l’esprit ; pour la lettre, c’est là que le bât blesse, tant McCarthy se contrefout éperdument des règles élémentaires de la dramaturgie cinématographique. Pas d’expositions des personnages, de longues conversations plutôt virtuoses dans leur façon d’exprimer les choses sans vraiment les nommer, mais qui versent aussi dans une emphase sentencieuse explicitant autant les intentions de l’auteur que la réalité des protagonistes, une action qui progresse dans les art

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Le Passé

ECRANS | Pour son premier film tourné hors d’Iran, Asghar Farhadi prouve à nouveau qu’il est un des cinéastes importants apparus durant la dernière décennie. Mais ce drame du non-dit et du malentendu souffre de la virtuosité de son auteur, un peu trop sûr de son talent. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Samedi 18 mai 2013

Le Passé

Il n’aura pas fallu longtemps à Asghar Farhadi pour devenir la star du cinéma d’auteur mondial. Découvert par les cinéphiles avec le très fort A propos d’Elly, puis couvert de récompenses — ours d’or, césar, oscar — et adoubé par le grand public pour Une séparation, le voilà qui quitte son Iran natal pour tenter l’aventure en français dans le texte avec Le Passé. Il faut rappeler ce qui a fait la force du cinéma de Farhadi : une vision inédite des classes moyennes iraniennes, dont les cas de conscience exposés dans des récits puissants et brillamment construits avaient quelque chose d’universel, et que le cinéaste parvenait à faire vivre grâce à des mises en scènes tendues comme des thrillers. Le Passé peut d’abord  se regarder comme un grand jeu des sept erreurs : qu’est-ce qui reste du Farhadi iranien dans sa version française, et qu’est-ce qui s’en écarte ? La classe moyenne est toujours au centre du récit, mais comme une donnée presque routinière, et le choc des cultures entre un mari iranien et sa femme française, qui plus est vivant avec un nouvel amant d’origine algérienn

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À la merveille

ECRANS | L’amour naissant et finissant, la perte et le retour de la foi, la raison d’être au monde face à la beauté de la nature et la montée en puissance de la technique… Terrence Malick, avec son art génial du fragment et de l’évocation poétiques, redescend sur terre et nous bouleverse à nouveau. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 5 mars 2013

À la merveille

Les dernières images de Tree of life montraient l’incarnation de la grâce danser sur une plage, outre monde possible pour un fils cherchant à se réconcilier avec lui-même et ses souvenirs. C’était sublime, l’expression d’un artiste génial qui avait longuement mûri un film total, alliant l’intime et la métaphysique dans un même élan vital. Autant dire que Terrence Malick était parti loin, très loin. Comment allait-il revenir au monde, après l’avoir à ce point transcendé ? La première scène d’À la merveille répond de manière fulgurante et inattendue : nous voilà dans un TGV, au plus près d’un couple qui se filme avec un téléphone portable. Malick le magicien devient Malick le malicieux : l’Americana rêvée de Tree of life laisse la place à la France d’aujourd’hui, et les plans somptueux d’Emmanuel Lubezki sont remplacés par les pixels rugueux d’une caméra domestique saisissant l’intimité d’un homme et d’une femme en voyage, direction «la merveille» : Le Mont Saint-Michel. La voix-off est toujours là, mais dans la langue de Molière — le film parle un mélange de français, d’espagnol, d’italien et d’anglais — et son incipit est là aussi une pirouett

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Elefante blanco

ECRANS | Sans atteindre les hauteurs de son précédent Carancho, le nouveau film de Pablo Trapero confirme son ambition de créer un cinéma total, à la fois spectaculaire, engagé, personnel et stylisé, à travers un récit qui mélange foi, politique et désir. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 18 février 2013

Elefante blanco

Le prologue très Werner Herzog d’Elefante blanco semble avancé en territoire inconnu. Pour échapper à des guerilleros, Nicolas (Jérémie Rénier) se réfugie dans la jungle avant de dériver sur un fleuve. Entre l’urgence et le lyrisme, Pablo Trapero affirme son envie d’un film qui embrasserait tout ce que le cinéma peut offrir comme spectacle. Déjà, dans son précédent Carancho, il disait le désespoir social de l’Argentine à travers un récit codifié façon film noir, ponctué d’éclats de violence et de grandes envolées stylistiques. Elefante blanco tente de réitérer l’exploit — et y parvient presque. La patte Trapero Nicolas est en fait un prêtre missionnaire. Il est envoyé dans un bidonville de Buenos Aires où exerce son ami Julian (le toujours parfait Ricardo Darin), prêtre lui aussi, qui tente depuis des années de renouer un lien social en construisant un hôpital. Cachant la maladie qui le ronge, sentant sa fin approcher, il voit en Nicolas un successeur possible. Mais leurs tempéraments sont opposés : Julian est calme, raisonné, diplomate ; Nicolas est sanguin, casse-cou, en quête d’action. Deux mondes entre lesquels va se glis

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Skyfall

ECRANS | C’était à prévoir : avec Sam Mendes aux commandes, ce nouveau James Bond n’est ni efficace, ni personnel, juste élégamment ennuyeux et inutilement cérébral. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 30 octobre 2012

Skyfall

Rappel des faits : avec Casino Royale, la plus ancienne franchise de l’histoire du cinéma tentait un lifting radical, à la fois retour aux origines du héros et volonté de lui offrir une mise à jour réaliste. Globalement salué, notamment à cause de l’implication de Daniel Craig pour camper un James Bond badass et pourtant vulnérable, ce premier volet s’est vu immédiatement entaché par une suite catastrophique, Quantum of Solace, qui courait pathétiquement derrière les Jason Bourne de Paul Greengrass et ne produisait que du récit indigent et de l’action illisible. Le prologue de Skyfall montre que les producteurs ont bien retenu la leçon : sans être révolutionnaire, il offre une scène d’action parfaitement claire et plausible, filmée avec calme et élégance — Roger Deakins, le chef op’ des Coen, est à la photo et cela se sent. La conclusion montre une fois de plus un Bond fragile, qu’une balle pourrait bien envoyer ad patres — là encore, beau plan sous-marin qui embraye sur un générique tout de suite plus kitsch, mais c’est la loi du genre. Débondage Après, stupeur ! Les faiblesses d’un script vite torché appar

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