"Sofia" : Lorsque l'enfant paraît

Drame | de Meryem Benm’Barek (Fr.-Qat., 1h20) avec Maha Alemi, Lubna Azabal, Faouzi Bensaïdi…

Vincent Raymond | Mercredi 5 septembre 2018

Photo : ©Memento Films Distribution


Casablanca, de nos jours. Sa famille s'apprêtant à conclure une belle transaction, Sofia se trouve mal. Conduite à l'hôpital par sa cousine, la jeune femme accouche, totalement sidérée. Mère non mariée, là voilà donc hors-la-loi ; Sofia dispose d'une journée pour présenter le père. Qui est-il ?

N'eût-il abordé que la délicate question du déni de grossesse chez les adolescentes, ce premier long métrage sans apprêt, cru et réaliste aurait déjà mérité la vision. Mais il s'insère dans le contexte particulier de la société marocaine — un carcan où les relations sexuelles sont strictement circonscrites au mariage. Des règles férocement archaïques, modulables en fonction du niveau de revenus des contrevenants (et du montant des bakchichs qu'ils sont capables de verser aux forces de l'ordre).

Ici, l'entourage de Sofia orchestre des magouilles d'arrière-boutique non pour préserver la jeune mère de la prison, mais pour sauvegarder l'honneur familial : un scandale risquant de compromettre la juteuse affaire en tractation. Cette vénalité assortie d'une marchandisation sans vergogne des femmes s'avère d'autant plus brutale qu'elle est le fait de la mère et de la tante de Sofia, séides des règles patriarcales. Si la cousine est la seule à exprimer une parole clairement contestataire, Sofia tente d'affirmer maladroitement son individualité dans l'aliénation d'un mariage qu'elle choisit contre son clan.

Venant en complément d'autres films sur le Maghreb contemporain — tel La Belle et la Meuteou sur l'Égypte, ce long métrage nous rappele qu'un mode de pensée binaire à l'occidentale ne suffit pas pour comprendre cette société aux contours plus flous, à bien des égards paradoxale : la liberté s'y acquiert parfois dans l'enfermement traditionnel…

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"La Nuée" : Du genre à sang à sillons

ECRANS | Une éleveuse de sauterelles en difficulté découvre que nourrir ses bêtes en sang fait bondir le rendement… Aux lisières du fantastique et du drame social, le premier long de Just Philippot interroge les genres autant que notre rapport au vivant et à sa production. La nouvelle veine du genre français pulse bien.

Vincent Raymond | Mercredi 9 juin 2021

Agricultrice isolée, mère célibataire, Virginie ne s’en sort plus : est au bord de la faillite, et son élevage de sauterelles vivote. À la suite d’un accident, elle remarque que les insectes ayant goûté son sang se développent mieux, et plus rapidement. L’apparente aubaine la conduit à augmenter la capacité de son exploitation et à s’investir corps et âmes pour des sauterelles hématophages de plus en plus gourmandes… La Nuée peut se définir comme un “film de genre français d’horreur rurale“. L’allitération tord la langue, mais chacun des termes de cette appellation baroque est signifiant. Récapitulons. D’abord, “film de genre français d’horreur“ parce qu’issu du (plutôt fécond) programme monté par SoFilm visant à détecter des auteurs et des réalisateurs, puis à produire un style de cinéma codifié où la France recommence doucement à glisser l’orteil (Grave). L’argument économique n’est plus un frein à l’expression de la qualité : le numérique étant désormais à la portée de tous les cauchemars. Ensuite, “rural“, qui ajoute une dimension socio-économi

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"Adam" : Les délices de Casa

ECRANS | De Maryam Touzani (Mar.-Fr.-Bel., 1h33) avec Lubna Azabal, Nisrin Erradi, Douae Belkhaouda…

Vincent Raymond | Mardi 11 février 2020

Samia erre dans la Médina, en quête d’un travail. Mais sa situation de jeune femme enceinte seule lui ferme toute les portes. Jusqu’à ce qu’elle arrive chez Abla, veuve revêche qui l’héberge à contrecœur sur l’insistance de sa fille de 8 ans. Les talents de pâtissière de Samia feront le reste… Le chemin du cœur passe par l’estomac, dit la sagesse populaire, qui n’a certes jamais dû ouvrir un manuel d’anatomie. Tout aussi absurde semble l’assertion selon laquelle la gourmandise serait transmissible par le regard… Et pourtant ! Combien nombreux sont les films qui, exaltant les plaisirs du palais, suscitent d’irrépressibles réflexes de salivation pavloviens chez leurs spectateurs ! Adam appartient à cette succulente catégorie d’œuvres où l’art culinaire sert de méta-langage entre les individus, de truchement social et sentimental ainsi que de vecteur nostalgique. Comme dans Le Festin de Babette, La Saveur des ramen ou Les Délices de Tokyo, le miracle qui se produit en bouche redonne vie à des cœurs secs ; la sensualité de la dégustation et la complicité de la préparatio

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"Tel Aviv on Fire" : Soap qui peut !

Film du mois d'avril 2019 | Un apprenti scénariste palestinien peu imaginatif se fait dicter les rebondissements de la série politico-sentimentale sur laquelle il trime par un gradé israélien. Sameh Zorabi répond à l’absurdité ambiante par une comédie qui ne l’est pas moins… À hurler de réalisme et rire.

Vincent Raymond | Mardi 2 avril 2019

Trentenaire velléitaire, Salam vient de trouver un job sur la série de propagande Tel Aviv on fire que produit son oncle. Comme il réside à Jérusalem et que le tournage s’effectue à Ramallah, il doit chaque jour passer par un check-point dirigé par Assi, un officier israélien qui devient conseiller occulte de la série, avant de tenter d’en infléchir la direction… Quand les larmes sont inopérantes et la colère inaudible, alors il reste l’humour. La dérision s’avère sans doute l’arme la plus efficace lorsqu’il s’agit d’aborder une situation politique verrouillée depuis des lustres, voire des siècles. À condition, évidemment de la manier avec intelligence et sans esprit partisan ; c’est-à-dire en pointant les comportements irréfléchis de chacun afin de renvoyer tous les protagonistes dos à dos plutôt que face à face, en les faisant rire ensemble de leurs travers mutuels et non les uns contre les autres — comme dans Les Aventures de Rabbi Jacob. Sameh Zoabi montre que la bêtise ne peut se prévaloir d’aucun passeport : elle adopte seulement des modulations différentes en fonction des ca

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"Silvio et les autres" : L’Italie à sa botte

Bunga-Bunga | de Paolo Sorrentino (It.-Fr., 2h38) avec Toni Servillo, Elena Sofia Ricci, Riccardo Scamarcio…

Vincent Raymond | Mercredi 31 octobre 2018

Sergio, petit escroc provincial cherche à s’attirer les faveurs de Berlusconi afin de monter en gamme dans le bizness. S’il dispose des atouts nécessaires (de jeunes femmes) il lui faut trouver la connexion idoine. Au même moment, dans sa villa, l’ex Cavaliere se prépare à revenir au pouvoir. La première séquence montre un agneau innocent entrant par mégarde dans la demeure de Berlusconi. Fatale erreur : fasciné par la télévision diffusant un jeu quelconque, il s’écroule raide, traîtreusement pétrifié par la climatisation glaciale, aussi sûrement que par une œillade de Méduse. Malheur à tous ces Icare et Sémélé ayant désiré approcher leur divinité : leur chute sera à la hauteur de leur orgueil. Cette ouverture en forme de parabole résume tellement bien le propos du film qu’on se demande, un peu inquiet, si ce qui suit peut être du même niveau. Même si Sorrentino fait une proposition intéressante en abordant Berlusconi par une périphérie canaille et envieuse, en retardant son apparition au deuxième voir troisième acte à la façon du Tartuffe de Molière et en faisant en sorte que p

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"Climax" : Redrum on the dance floor

Rouge qui tache | Le réveillon d’un corps de ballet vire inexplicablement en orgie hallucinatoire et sanglante, rythmée par le tempo du DJ. Après Love, Gaspar Noé signe un nouveau film de beat ; un cocktail de survival et de transe écarlate soignant au passage la télé-réalité à la sangria arrangée.

Vincent Raymond | Mardi 4 septembre 2018

Chorégraphe, Selva a réuni une équipe internationale de danseurs pour son nouveau projet qu’elle achève de répéter dans une salle isolée. Après un ultime filage, la troupe s’octroie un réveillon festif sur la piste, s’enivrant de musique et de sangria. Mais après quelques verres, les convives se mettent à vriller sérieusement. Qu’y avait-il donc dans cette satanée sangria ? On achève bien les chevaux, Orange mécanique, La Mort en direct et Chorus Line (à sniffer) sont sur un parquet. Et c’est Gaspar Noé qui mène le bal, imprimant son rythme de contredanse dès une brève ouverture proleptique annonçant la boucherie finale, sur fond de générique (grandiose) à rebours. Comme un shoot de futur pour amplifier par l’excitation de l’attente l’effet obtenu par la désagrégation progressive de la mécanique artistique la plus disciplinée qui soit : une chorégraphie. Sauf que celle-ci se déroulant durant un réveillon — point d’orgue dionysiaque de tous les paganismes — est vouée à la dilacération.

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"Taxi Sofia" : Le conteur tourne

ECRANS | de Stephan Komandarev (Bul.-All.-Mac., 1h43) avec Vassil Vassilev, Ivan Barnev, Assen Blatechki…

Vincent Raymond | Lundi 16 octobre 2017

Portrait de la Bulgarie contemporaine à travers le chauffeur·se·s de taxi de Sofia, le temps d’une nuit, après que l’un d’entre eux a abattu le banquier lui extorquant de l’argent. Où l’on découvre que conduire est pour chacun·e non un pis-aller, mais une activité de complément… Avec les coiffeur·se·s, les prostitué·e·s et les prêtres, les chauffeur·se·s de taxi figurent parmi les professions les plus souvent récipiendaires des confidences de la population ; leur mobilité leur permettant de surcroît de disposer d’un échantillon sociologiquement plus varié et représentatif. Cela pour dire que l’idée initiale de ce film (cousin éloigné du Taxi Teheran de Panahi) ne manquait pas d’à-propos. Sillonner la capitale bulgare permet d’établir un saisissant kaléidoscope du pays : lycéennes se prostituant, médecin à deux doigts de migrer à l’Ouest, prêtre faisant des heures sup’ ou oligarques ayant profité de la fin du communisme en constituent ainsi le paysage ordinaire. Hélas, si certaines séquences atteignent une tension dramatique exceptionnelle (l’ouverture a

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Lettre de Cannes #4

Festival de Cannes 2017 | Ou comment on fête un anniversaire, et comment Nicole Kidman est devenue notre copine de festival

Christophe Chabert | Jeudi 25 mai 2017

Lettre de Cannes #4

Cher PB, hier soir, le festival de Cannes fêtait son soixante-dixième anniversaire, dans une cérémonie qui faisait des ponts entre passé, présent et je ne sais pas quoi, avec des palmés passés – dont David Lynch, prêt à présenter les premiers épisodes de la nouvelle saison de Twin Peaks que tu as déjà dû voir, petit coquinou, en streaming sur je ne sais quelle plateforme de mauvaise vie –, des palmés futurs – Sorrentino et Park Chan-wook, cette année préposés à la remise de palme au sein du jury – et des presque palmés – Pedro Almodovar, dans le rôle du cinéaste cocu mais bon joueur au milieu des ex-vainqueurs. On notait quelques absences de poids : Terrence Malick, qui pourtant n’a plus peur de montrer sa trogne en public ; les frères Dardenne, pourtant grands potes de Therry Frémaux ; Steven Soderbergh, sans doute un peu vexé que son dernier Logan Lucky est atterri piteusement au Marché du film cette année ; les frères Coen, Nuri Bilge Ceylan ou encore Lars Von Trier, dont on ne sait trop s’il est encore persona non grata au festival, ou simplement retenu par le montage de son dernier film, ou si son camping car est au garage pour réparation – va lire le d

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The Bling ring

ECRANS | De Sofia Coppola (ÉU, 1h30) avec Israel Broussard, Emma Watson…

Christophe Chabert | Lundi 10 juin 2013

The Bling ring

L’accueil tiède (et à nos yeux injuste) réservé à Somewhere malgré son Lion d’or à Venise a sans doute poussé Sofia Coppola à faire profil bas avec The Bling ring, qui n’affiche aucun des atours modernistes de son film précédent. Au contraire, la cinéaste illustre le fait-divers dont elle s’inspire — quatre filles et un garçon californiens dévalisent les villas des stars qu’ils adulent — avec un minium d’effets de style. Son thème de prédilection, à savoir la fascination pour l’oisiveté et la célébrité mêlées, subi lui aussi une torsion déflationniste flagrante. Plutôt que d’épouser le regard de ses personnages, elle adopte une posture distante sinon surplombante, comme si elle tenait la chronique froide de ce qui est avant tout la répétition d’un même cérémonial. L’overdose de marques et le name dropping constant n’est plus une matière de cinéma comme auparavant, mais une observation sociologique qui tend vers un réquisitoire dont les motifs sont plutôt éculés : internet, la presse people, la médiatisation de soi, tous coupables de décérébrer la jeunesse.

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Goodbye Morocco

ECRANS | De Nadir Moknèche (Fr-Maroc, 1h40) avec Lubna Azabal, Rasha Bukvic…

Christophe Chabert | Lundi 11 février 2013

Goodbye Morocco

L’idée de départ est belle : emmener le cinéma du Maghreb vers les rivages, qu’il fréquente peu, du cinéma de genre et plus précisément du film noir. Il y a donc un cadavre qu’il faut faire disparaître, un adultère et même l’idée, attendue, de l’exil est rapportée à l’horizon d’un destin auquel on ne peut échapper. Classique mais plutôt bien filmé, Goodbye Morocco échoue pourtant dans son objectif, la faute à un scénario extrêmement mal construit, où les allers-retours temporels et la multiplication des enjeux (l’homosexualité du personnage de Grégory Gadebois, la grève des ouvriers sur le chantier, la découverte d’un ex voto par des conservateurs de musée) ne créent que de la confusion dans le récit. Le film est écrasé par cette écriture beaucoup trop visible, notamment quand il faut dénouer des intrigues — on rit quand un flic libère un des personnages simplement parce qu’il «est propriétaire d’un cinéma». Comme si Moknèche avait confondu gravité et complexité, se perdant lui-même dans son puzzle. Christophe Chabert

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