Thomas Lilti, Vincent Lacoste, William Lebghil : « Un film de boxe où on remplace les combats par les concours et les entrainements par les révisions »

Première année | Première année sort à la rentrée universitaire, mais aussi au moment où la PACES — Première année commune aux études de santé — et le numerus clausus sont sur la sellette. Thomas Lilti a du flair et des choses à dire…

Vincent Raymond | Jeudi 13 septembre 2018

Photo : ©Denis Manin / 31 Juin Films


Votre film sort à point nommé, alors que l'on fait état d'une probable réforme de l'examen sanctionnant la première année de médecine…

TL : Et pourtant, il y a quelques jours, j'ai fait une émission sur France Culture avec Frédérique Vidal, la ministre de l'Enseignement Supérieur, on a évoqué la PACES mais à aucun moment elle n'a dit clairement qu'ils étaient en train d'y réfléchir. C'est assez surprenant. On se demande s'ils n'ont pas sorti du chapeau une réforme pour quelque chose qui n'a pas bougé depuis 45 ans — à part l'intégration en 20100 des étudiants en pharmacie, des sage-femmes, des kinés dans le concours, ce qui fait qu'il y a encore plus de monde. Je suis ravi qu'on parle d'une réforme. Tout le monde constate que cette première année est une catastrophe, je ne suis pas le seul.

La violence des enseignements et des concours était d'ailleurs dénoncée en août dernier par Clara De Bort, une ancienne directrice d'hôpital, dans une tribune parue dans la revue Prescrire

J'avoue qu'elle m'a échappée, je ne le lis plus régulièrement. En tout cas, il y a eu souvent dans la presse spécialisée et même généraliste des sujets sur ces concours.

Quand je dis que ces études, et notamment cette PACES sont une “boucherie pédagogique“, je n'invente rien, je ne brandis pas un tract politique : j'emprunte une formule à un doyen d'université — donc à quelqu'un qui organise les concours en fin de 1ere année.

Tout le monde sait que ça marche sur la tête depuis des années et qu'il est temps de trouver des solutions, mais que le pays est difficile à réformer dans tous les domaines. L'Education nationale et l'Enseignement Supérieur ne dérogent pas à cette règle. Après, par quoi remplacer le concours ?

Même si vous n'exercez plus, la médecine reste au centre de vos attentions…

TL : Je ne savais même pas que j'allais faire un film sur la 1ère année de médecine.

Ma première envie était de montrer les étudiants au travail ; montrer le goût de l'apprentissage et du savoir intellectuel. Le cinéma véhicule trop souvent l'image d'une jeunesse désœuvrée ou qui a le goût de la fête ou des histoire d'amour entre jeunes gens.

Et pas tellement ce qui fait le cœur de la vie de jeunes de 18 ans : les études.

Ensuite, mon parcours fait que ce que connais mieux, c'est la médecine. Il y a en plus actuellement une défiance en France pour les médecins qui me rend malheureux. Les infirmières, qui souffrent beaucoup, sont aimées — et c'est mérité. Quant aux médecins, on les trouve peu humains, peu disponibles quand on a besoin d'eux… Est-ce que la façon dont on les sélectionne et dont sont faites les études de médecine n'explique pas cela ?

Ce concours, on peut se demander s'il sélectionne les bons médecins de demain : il stimule chez les jeunes gens l'esprit de compétition, l'individualisme, le gout pour le bachotage, l'absence de réflexion, pas tellement l'ouverture d'esprit. Or on attend plutôt l'empathie, le gout de l'autre, le sens de l'écoute de futurs médecins.

Il y a des codes pour réussir…

TL : Clairement. Le niveau de bachotage actuel fait totalement abstraction de la réflexion : il faut absorber une quantité énorme de savoir. Cela varie d'une fac à l'autre, mais en général le programme de physique-chimie concentre en un seul semestre l'équivalent des deux années de maths-sup maths-spé. Il n'est pas du tout approfondi, mais survolé, ce qui est stupide et délirant. Les élèves ayant grandi dans un univers familier avec l'apprentissage scolaire et la compétition vont avoir des facilités. Et les chiffres le montrent :

en deuxième année de médecine, presque un étudiant sur deux à l'un de ses deux parents médecin, ce qui n'est pas le cas en 1ère année. Cela fait froid dans le dos.

Et participe de la reproduction des élites…

TL : Le doyen de la fac de Clermont-Ferrand dit deux choses dans le films : « les étudiants sont plus certainement plus performants que nous ne l'étions à l'époque » — ce n'est pas l'idée la plus commune. Et aussi « on ne sait plus comment les départager : ils sont devenus tellement performants que la solution est de durcir le concours, bêtement en ajoutant les questions sans augmenter la durée d'épreuve. » Ceux qui arrivent à supporter cette pression du concours, seront capables de supporter la pratique médicale. Mais c'est complètement stupide, car c'est un formatage.

Auriez-vous des pistes pour faire évoluer le système ?

TL : Un vice-doyen de Paris VI envisage d'interdire le redoublement. On supprimerait le concours, il y aurait 3 années de licence où l'on apprendrai un savoir et une sorte de concours à la fin, et les meilleurs éléments partiraient vers médecines. Cela permettrait aux étudiants de comprendre qu'il n'y a pas que médecine, mais des métiers de la santé, de la recherche, des sciences de la vie qui peuvent être passionnants. Plutôt que de se retrouver avec un absurde sentiment d'échec que leur vie s'arrête parce qu'ils ont raté un concours.

Vincent et William, cette compétition que vivent vos personnage est-elle comparable à celle que connaissent les comédiens, lors des castings par exemple ?

WL : Les castings c'est moins de la compétition, j'ai l'impression. Mais dans les écoles de théâtre, ou au Conservatoire, il y a le même rapport entre les acteurs. J'ai donné la réplique à des amis pendant les concours à Paris et à Strasbourg ; à chaque tour, il y avait des éliminés. Sur 1 000 personnes au départ, seulement 15 étaient reçus. Et on leur disaient qu'ils étaient l'élite de l'art dramatique français. C'est aussi absurde, car beaucoup à la fin ne travaillent pas. Moi, je n'ai pas présenté les concours, j'ai fait en freestyle (rires) Je ne suis pas trop compétiteur : quand je faisais du judo, je perdais beaucoup et je m'en foutais. Même au foot, on perdait 16-0 et j'étais content : j'avais passé un bon moment (rires).

VL : Moi, je n'ai pas fait d'études ni d'école de théâtre. Les castings, c'est assez compétitif mais il n'y a pas de numerus clausus ; c'est plus abstrait que les études de médecine. Toutes les études sont compétitives et demandent un maximum de travail. On nous apprend à l'être pour aller dans un bon lycée, avoir de meilleures notes pour aller dans une bonne école ; même le monde du travail l'est.

Ce métier est étrange : il y a de la concurrence, des rivalités et des injustices ; il y a des gens qui arrivent sans avoir rien fait — par exemple moi. Je n'ai jamais cherché à faire des castings, ni du cinéma et pour autant je me retrouve à être acteur. Ensuite, j'ai travaillé parce que je voulais le faire et ça a créé chez moi une vocation. Paradoxalement, des gens passent des années à être acclamés dans leurs cours de théâtre et ensuite n'arrivent pas à travailler.

TL : Vincent dit une chose qui m'a plu : la vocation arrive après. Je trouve ça très beau comme idée, car elle va contre l'idée qu'on a la vocation enfant d'être médecin. Des enfants rêvent d'être médecins, ça ne veut pas dire pour autant qu'ils ont la vocation. Où est la place pour développer cette vocation pendant les études de médecine ?

On peut très bien faire une première année et découvrir plus tard qu'on a la vocation parce qu'on prend l'amour du métier. Le concours est tellement violent qu'il stoppe, qu'il casse.

Je pense que j'ai découvert ma vocation pour la médecine en 3e ou 4e année, finalement. Longtemps je me suis dit que j'étais là pour faire des études, celles-là ou d'autres. À présent, je porte une culpabilité maintenant.

On retrouve d'ailleurs ici l'idée d'une culpabilité liée au fait que l'on usurpe la place d'un autre, et qui était déjà présente dans Hippocrate

Même dans Médecin de campagne. C'est une construction avec deux êtres qui vont se lier et où celui qu'on pense être le plus fort ne l'est pas. Cette idée revient, mais un peu différemment ici.

Là, ma vraie référence était Rocky. C'est un film de boxe. Mais on remplace les combats par les concours et les entrainements par les révisions.

Vous savez, j'apprends le cinéma en le faisant, à l'intuition. J'aurais aimé que ce film existe avant que je sois en première année pour savoir ce qui m'attendait. Et une fois que je l'avais passée pour montrer à mon entourage ce que j'avais vécu. Pour dire à mon père, et de manière un peu plus large : « voilà ce que j'ai vécu, ce qu'on a traversé ». C'est pas si simple, même quand on a réussi. Et ce n'est pas parce qu'on réussit que ce n'a pas abîmé quelque chose dans notre parcours. Je l'ai fait aussi pour les parents : en tant que père, je me sens assez démuni, et pourtant je suis un enfant de l'Éducation nationale et de cet héritage scolaire, face au choix d'études, de lycée… Les prépas, les IUT, les BTS, Sciences-Po c'est pareil. Ce film peut être un témoin entre les générations pour communiquer et se comprendre.


Première année

De Thomas Lilti (Fr, 1h32) avec Vincent Lacoste, William Lebghil...

De Thomas Lilti (Fr, 1h32) avec Vincent Lacoste, William Lebghil...

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Antoine entame sa première année de médecine pour la troisième fois. Benjamin arrive directement du lycée, mais il réalise rapidement que cette année ne sera pas une promenade de santé. Dans un environnement compétitif violent, avec des journées de cours ardues et des nuits dédiées aux révisions plutôt qu'à la fête, les deux étudiants devront s’acharner et trouver un juste équilibre entre les épreuves d’aujourd’hui et les espérances de demain.


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Peur de rien

ECRANS | De Danielle Arbid (Fr., 1h59) avec Manal Issa, Vincent Lacoste, Damien Chapelle...

Vincent Raymond | Mercredi 17 février 2016

Peur de rien

Un quart de siècle s’est écoulé depuis que Danielle Arbid, étudiante venue de Beyrouth aujourd'hui réalisatrice, a fait ses premiers pas en France. Un laps de temps suffisant pour qu’elle ose se confronter à son passé dans cette autobiographie romancée – bien qu’elle soit, selon ses dires, fidèle à la jeune femme qu’elle était à l’époque. Voulu plus “sensoriel que documentaire“, ce film ne peut prétendre à l’exactitude dans la reconstitution d’époque : sur ce plan, puisqu’il cite volontiers Manet, on pourrait le qualifier “d’Impressionniste” dans l’ambiance, composant un flou global fait d’éléments disparates allant de la musique aux rares accessoires. Il raconte en revanche des choses très intimes sur son auteur : la manière dont elle a été préservée de la guerre du Liban, l’indifférence naïve qu’elle affiche face aux discours politiques/politisés des étudiants français, son ingénuité amoureuse… Bien qu’étant dans sa forme plus mainstream que son précédent long métrage pour le cinéma, le très abrupt Un homme perdu (2007), Peur de rien risque cependant de paraître abstrait aux spectateurs n’ayant pas partagé le même e

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Hippocrate

ECRANS | Dans une séquence élégamment distanciée, les personnages d’Hippocrate, tous médecins ou infirmiers, internes, externes ou chefs de service, se retrouvent (...)

Christophe Chabert | Mercredi 3 septembre 2014

Hippocrate

Dans une séquence élégamment distanciée, les personnages d’Hippocrate, tous médecins ou infirmiers, internes, externes ou chefs de service, se retrouvent devant un poste de télé diffusant un épisode de Dr House, dont ils commentent les incohérences. Manière pour Thomas Lilti, lui-même médecin de formation, de marquer le fossé entre son approche, volontiers réaliste et dépourvue de toute tentation iconique, et celle des séries médicales américaines, en quête de héros bigger than life et d’intrigues compliquées. Pourtant, la structure d’Hippocrate est bien celle, très américaine, d’un buddy movie : entre l’interne Benjamin, en stage dans le service de son père, et le médecin algérien «FFI» (Faisant Fonction d’Interne) Abdel, c’est un long processus de domestication, de malentendus et de fraternisation qui s’installe. Cette amitié complexe se noue autour de deux cas : celui d’un SDF alcoolique, mort suite à une négligence de Benjamin camouflée par sa hiérarchie, et celui d’une vieille dame en phase terminale d’un cancer, pour laquelle Abdel va outrepasser ses prérogatives, refusant l’acharnement thérapeutique. C’est cette alliance entre l

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Jacky au royaume des filles

ECRANS | Après Les Beaux gosses, Riad Sattouf monte d’un cran son ambition de cinéaste avec cette comédie sophistiquée, aussi hilarante que gonflée, où il invente une dictature militaire féminine qu’il rend crédible par des moments de mise en scène très inspirés… Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 27 janvier 2014

Jacky au royaume des filles

Il était une fois la République Démocratique de Bubune, où les femmes ont le pouvoir qu’elles exercent par la force, où les hommes sont réduits à porter une proto-Burka (la «voilerie»), où les pauvres mangent une bouillie immonde plutôt que des «plantins»… L’autarcie de cette dictature militaire et féminine est aussi un principe de mise en scène pour Riad Sattouf : pas de contrechamp sur l’extérieur (simplement appelé «l’étranger»), mais une immersion dans ce monde créé de toutes pièces, où l’on s’amusera à pister les éléments prélevés dans des pays existants. Il y a donc un peu de Corée du Nord, d’Iran façon Ahmadinejad et de Russie poutinienne, ou encore d’Inde à travers les castes et les vaches sacrées ici transformées en «chevallins». L’environnement de cette comédie hallucinante et hallucinée est tenue d’un bout à l’autre avec sa calligraphie, son Histoire, son langage, et il n’y a qu’à y propulser un héros sans qualité, Jacky (Vincent Lacoste, le Bernard Menez des années 2000), qui se masturbe en pensant à la Colonel promise à prendre le pouvoir (Charlotte Gainsbourg, aussi géniale et troublante ici que chez von Trier), et dont e

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