Antonin Baudry, Mathieu Kassovitz, François Civil, Réda Kateb : “Ce film est une tragédie grecque dans un sous-marin aujourd'hui“

Le Chant du loup | Auteur et scénariste de Quai d’Orsay, Antonin Baudry s’attaque à la géopolitique fiction avec un thriller de guerre aussi prenant que documenté, à regarder écoutilles fermées et oreilles grandes ouvertes. Rencontre avec le cinéaste et ses comédiens autour d’une apocalypse évitée.

Vincent Raymond | Mercredi 20 février 2019

Photo : ©Julien Panié


Pour une première réalisation de long métrage, vous vous êtes imposé un double défi : signer un quasi huis clos en tournant dans des sous-marins, mais aussi donner de la visibilité au son…

Antonin Baudry : C'était l'une des composante dans l'idée de créer un espace immersif. Il fallait d'abord reproduire le son et ensuite avoir une représentation visuelle des choses qu'on entend, et une représentation dans le son des choses qu'on voient etc. C'est un truc très envoûtant : on a essayé de recréer des écrans à la fois beaux et réalistes, qui jouent narrativement, politiquement également. Cela fait partie du décor, du rapport entre les êtres humains et les machines les sonars donc de la problématique du film.

Le terme “Chant du Loup“ préexistait-il ?

AB : C'est le nom que l'on donne souvent à des sonars ennemis parce qu'il reflète cette notion de danger. Une fois; quand j'étais à bord d'un sous marin à moitié en exercice et en mission, ne espèce de sirène a retenti et j'ai vu que tout le monde se crispait un peu. J'ai entendu quelqu'un qui disait: : « Arrêtez ! C'est le chant du loup ! » Cette expression m'a tout de suite plu.

Du point de vue des interprètes, comment travaille-t-on ce rapport au son et à l'invisible ?

François Civil : Le son était central sur ce mon personnage de Chanteraide qui a un don, une hypersensibilité auditive. C'est un point positif pour lui, car on lui demande d'écouter et de distinguer tout ce qui se trouve dans le fond marin. Il est le meilleur, mais ça le marginalise, et le rend plus fragile et plus proche de ses émotions que les autres membres de l'équipage.

Pendant la préparation, j'ai beaucoup parlé avec Antonin, décortiqué le langage, rencontré des “Oreilles d'or“. Ils n'ont pas tous un don, mais de la déformation professionnelle : ils n'appréhendent pas le monde et leur vie comme nous. Quand ils rentrent dans une pièce, ils ne sont pas affectés de la même manière. C'était important de construire Chantreraide là-dessus, et de mettre son intuition au centre de ce qu'il ressent : il y a de plus en plus de technologie dans le monde ; un sous-marin en contient plus qu'une fusée. Et pourtant, les décisions les plus cruciales sont prises par l'humain et l'ouïe de mon personnage.

AB : Le son est pour moi l'un des personnages principaux du film. J'étais vraiment intéressé par ce personnage qui essaie de percevoir l'imperceptible, d'entendre l'inaudible. L'autre étant la question de la décision, qui concerne tous les personnages et notamment l'amiral.

On se retrouve à plusieurs moment dans des situations de solitudes devant une situation de conflit entre l'intuition et le savoir, le devoir et l'amitié, la confiance et l'obéissance à une mission ou une hiérarchie. C'est la façon dont chacun avait cette solitude et était connecté aux autres, que j'avais envie d'inventer des choses.

Le film rend-il compte des protocoles exacts intervenant dans la tactique de dissuasion nucléaire ?

AB : J'ai voulu être au plus proche du réel, sur des sujets sur lesquels on ne peut pas tricher ; faire en sorte que ce que je racontais puisse arriver demain ou ait pu arriver hier sans qu'on s'en soit rendu compte. Je ne prétends pas que c'est arrivé, cela reste une fiction, mais les mécanismes sont réels. C'est aussi pour cela que j'ai voulu garder le langage, la langue étrangère que parlent les sous-mariniers entre eux : rien n'a été édulcoré, traduit ou changé, je voulais vraiment que le spectateur vive cette chose très étonnante que j'avais vécue la première fois que j'avais été dans un sous-marin : d'être étonné de ne rien comprendre et de tout comprendre ; d'être immergé dans un monde de sons et d'images qui fait sens, sans que ça passe par de l'explicatif.

Le diplomate que vous étiez aurait-il pu rencontrer “en vrai“ un scénario tel que celui que vous décrivez ?

AB : En fait, on vous explique toujours comment se passe un système sans faille : c'est parfait. J'ai l'esprit très mal tourné et à chaque fois qu'on me montre quelque chose, je me demande où est la faille. Car des systèmes sans faille, ça n'existe pas. Au fur et à mesure qu'on m'expliquait, je me disais, qu'est qu'il se passerait si… Et au fur au mesure, c'est plus fort que moi, je commençais à écrire une histoire dans laquelle une faille du dispositif faisait que… J'écris poussé par l'intuition mais poussé par mes convictions : dans ce monde de procédures, de protocoles, de machines qui peut nous entraîner dans des catastrophes, c'est finalement l'humain, la confiance, l'amour et l'innocence, les liens de confiance entre plusieurs personne qui peuvent sauver les choses.

C'est donc possible…

AB : Il n'existe pas de système sans faille, on en est tous conscient. On vit dans un monde où l'arme nucléaire existe, ce serait un mensonge de dire que c'est sans faille. La doctrine de la dissuasion, c'est de faire en sorte qu'aucun ennemi ne puisse attaquer le pays, la France, sans penser qu'il va se prendre des dommages inacceptables en retour. Il ne peut y avoir aucun scénario dans lequel la France ne pourrait pas riposter. Quand le président de la République a donné l'ordre de tir, il n'y a pas de retour en arrière possible. Aucun encodage d'ordre d'annulation n'existe.

Comment avez-vous présenté le projet à vos comédiens ?

AB : Ça été assez naturel. La chance que j'ai eue, c'est que les acteurs dont je rêvais m'ont dit oui. Il fallait des très grands comédiens pour incarner des émotions de personnes qui sont toujours dans la retenue et la sobriété. Les gens qu'on dépeint sont des héros de l'ombre : ils se sacrifient sans que leur famille ne soit au courant, ils ne vont jamais s'épancher ni montrer leurs sentiments. Il faut un grand degré d'art pour faire ressentir les choses comme ça. Et puis il fallait composer un équipage. J'avais envie d'avoir des comédiens qui dégagent leur propre parfum chacun de manière forte ; qui soient assez divers tout en s'assemblant les uns avec les autres.

Mathieu, vous êtes espion dans le Bureau des légendes, amiral ici… Pas mal pour quelqu'un qui n'avait pas eu beaucoup de secours de l'Armée à l'époque de L'Ordre et la Morale

Mathieu Kassovitz : Quand suis passé au Ministère des Armées pour chercher des papiers, les vigiles à l'entrée m'ont dit « Eh ben ! vous venez tout le temps maintenant ! » Je me retrouve à être le spécialiste de l'armée, ce qui n'était pas prévu, et j'en suis très fier parce que les militaires sont à l'inverse de ce qu'on s'imagine — je l'ai découvert en travaillant sur ces sujets. Quand on est comme moi un pacifiste anarchiste fumeur de joints (sourire), on se dit que ce sont des tueurs d'enfants. En fait il y a énormément d'humanité chez les militaires ; il y a une capacité à se protéger, à faire attention à l'autre, à être capable de mettre sa vie dans les mains d'un groupe que l'on trouve nulle part ailleurs. Quand on est civil — pas François (rires) — et que l'on y a accès, on est un peu jaloux. Cette solidarité, cette fraternité, elle n'existe nulle part ailleurs.

Antonin Baudry évoquait cette “langue étrangère“ des sous-mariniers et des militaires. Était-elle un atout, un obstacle, ou bien aviez-vous déjà des rudiments bien implantés ?

MK : J'ai essayé de lui faire changer le texte plusieurs fois ! Tu ne peux pas me faire dire : « on va se diluer dans la mer jolie » et deux ou trois expressions que j'avais avec le GIGN. C'est difficile à sortir en tant qu'acteur parce que tu as vraiment l'air d'un con. (rires) On essayé deux ou trois trucs pour avoir l'air plus cool, mais c'est le terme… Tout le jeu est de se mettre au maximum dans l'univers des autres ; c'est pour ça qu'on a fait des stages, qu'on a parlé avec eux…

Les militaires sont obligés d'avoir des protocoles de langage très précis pour être les plus efficaces possibles. Quand on est dans une boîte et dans une situation de stress, qu'on a fait une chasse avec un bateau, il faut être protocolaire, ça fait partie de l'attirail des militaires et l'intérêt de leur univers.

Réda Kateb : Quand on est comédien, l'une des premières choses que l'on a envie de faire c'est d'exprimer. En avançant, je me rends compte qu'il faut sentir et que c'est la caméra qui va le capter et le raconter. Pour le personnage, c'est pareil. Ça a aidé de jouer dans cette langue très technique à soutenir la posture de ces gens qu'on a rencontrés, qui vivent dévoués à leur mission, qui ne s'affalent pas sur leurs propres sentiments. J'ai trouvé intéressant dans le jeu de sentir les choses et de ne pas pouvoir les exprimer ni de chercher à les masquer : dans un sous-marin, tout le monde est soi-même, personne ne porte un masque en vivant les uns sur les autres pendant des mois. C'était tout de suite très riche.

MK : C'est la capacité à rester protocolaire tout en restant humain. On ne peut pas déroger : sinon le système s'écroule. Mais malgré tout, on a affaire à des êtres humains qui doivent communiquer ensemble. Ce sont des philosophes : ils dirigent des jeunes qu'ils amènent dans des situations où ils peuvent perdre leur vie, à qu'ils demandent aveuglément de mettre leur vie dans les mains d'un système dont Antonin a prouvé qu'il n'était pas 100% fiable. Il y a une sensation métaphysique quand on parle avec ces gens là, qui évoluent dans un univers à part, qui en ont conscience de leur place militaire et philosophique. S'il n'y a pas de guerre dans le monde, ce n'est pas parce qu'il y a plein d'armes nucléaires dans le monde, c'est parce qu'il y en a très peu et que personne ne sait où elle sont diluées. C'est grâce à cette dissuasion silencieuse qui garde l'équilibre.

Quand il n'y a pas d'attentat à Paris et que vous avez passé une bonne journée, ce n'est pas qu'il ne s'est rien passé autour, au contraire, c'est que les gens ont travaillé. Les sous-marins sont la pièce maitresse de cette dissuasion depuis 70 ans : c'est la seule arme non localisable. On ne peut pas savoir si dans la journée on n'est pas passé à côté de l'annihilation totale. La vérité, c'est qu'on est en menace permanente. Ce n'est pas pour gâcher votre journée…

AB : Pour moi le film est une tragédie grecque dans un sous-marin aujourd'hui. Est-ce la dissuasion nucléaire amène la paix ou pas ? Un commandant un jour m'a dit : dans un monde dessiné par nos enfants, nous n'avons évidemment pas notre place ; dans un monde hérité de nos parents, il est préférable que nous soyons là. C'est comme ça qu'ils envisagent leur mission sur Terre. On peut être d'accord ou pas, ça parle de la possibilité de l'homme de se détruire, de ce système qui a amené la paix pendant 70 ans, toutes les conditions sont réunies pour avoir la tragédie humaine par excellence.


Le chant du loup

De Antonin Baudry (Fr, 1h55) avec Omar Sy, Reda Kateb...

De Antonin Baudry (Fr, 1h55) avec Omar Sy, Reda Kateb...

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Un jeune homme a le don rare de reconnaître chaque son qu’il entend. A bord d’un sous-marin nucléaire français, tout repose sur lui, l’Oreille d’Or. Réputé infaillible, il commet pourtant une erreur qui met l’équipage en danger de mort. Il veut retrouver la confiance de ses camarades mais sa quête les entraîne dans une situation encore plus dramatique.


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Vincent Raymond | Mercredi 23 janvier 2019

Philippe Godeau & Omar Sy :

Vous êtes tous deux coproducteurs. Autrement dit, votre implication est double puisqu’elle va au-delà de l’investissement artistique. Pourquoi spécifiquement sur ce film ? Philippe Godeau : Omar, c’est l’acteur numéro 1. En faisant un film en Afrique, au Sénégal, j’avais l’envie de partager une expérience, le voyage… Je savais en plus qu’il avait une envie de produire et je trouvais que c’était bien de faire ce voyage à deux. Comme je un vieux producteur et jeune metteur en scène ; qu’Omar est un acteur d’aujourd’hui et novice en production (sourire), je lui ai proposé… Omar Sy : Et j’ai accepté ! Le fait qu’il me laisse cette place, cette chance même, j’ai accepté parce que l’envie de partager quand on est producteur est rare. Avoir ce partage était intéressant : le film parle d’un voyage, il en est aussi un pour moi ainsi que l’aventure avec Philippe : c’est la première fois que j’ai participé à des discussions sur la manière dont on fait, on réfléchit un film, comment on le prépare, on le tourne, on le monte. Et le voyage n’e

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"YAO" : Cahier d’un retour au pays des ancêtres

ECRANS | De Philippe Godeau (Fr.-Sen., 1h44) avec Omar Sy, Lionel Louis Basse, Fatoumata Diawara…

Vincent Raymond | Mercredi 23 janvier 2019

Petit Sénégalais de 13 ans, Yao vénère la star européenne Seydou Tall, au point de connaître son livre par cœur. Apprenant que l’idole est de passage à Dakar, Yao fait les 400km séparant son village pour le rencontrer. Touché (et poussé par le destin), Seydou décide de la ramener chez lui. Il s’agit là clairement d’un conte où le voyageur pensant maîtriser son cheminement se trouve “voyagé“, guidé par des forces de plus en plus pressantes à accomplir une mission initiatique à laquelle il n’était pas préparé. Dans ce récit, Yao n’est pas le héros mais le déclencheur inconscient, l’adjuvant à travers lequel le fatum va se manifester pour infléchir la trajectoire de Seydou ; un cicérone malgré lui tirant par ailleurs des leçons profitables de son escapade. Godeau et Sy ont tenté manifestement d’éviter le “folklorisme“ tout en préservant un certain réalisme dans la vision du pays. Toutefois, il ne faut pas non plus s’attendre à une vérité documentaire : la caméra ne reste pas assez longtemps pour cela, c’est l’histoire qui veut cela… e le genre road movie, qui lui aussi effe

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"Frères Ennemis" : Affaires de familles

Polar | Capitaine des stups, Driss a grandi dans une cité où il a conservé quelques contacts. Dont Imrane, qui le tuyaute sur un gros coup à venir. Quand celui-ci (...)

Vincent Raymond | Mercredi 26 septembre 2018

Capitaine des stups, Driss a grandi dans une cité où il a conservé quelques contacts. Dont Imrane, qui le tuyaute sur un gros coup à venir. Quand celui-ci se fait descendre, et que tout accuse Manuel, Driss tente de renouer avec son cet ancien pote dont la tête semble mise à pri… S’il ne l’avait déjà choisi en 2006 pour un excellent thiller, David Oelhoffen aurait pu prendre Nos retrouvailles pour ce polar nerveux et immersif, dont le mouvement général tranche avec celui communément observé dans ce genre auquel il se rattache. Bien souvent en effet, les films traitant de la criminalité et des bandes organisées dans les cités de banlieue s’inscrivent dans un schéma de réussite fanstamée et d’extraction du milieu originel : le banditisme semblant la seule voie pour s’en sortir vite et gagner de l’argent, ainsi que les territoires respectables de la ville. Dans Frères ennemis, ce n’est pas la sortie qui est prohibée, mais l’entrée : les personnages ne peuvent rarement pénétrer normalement dans une logis (y compris le leur) : il leu

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Happy End : Point trop final

ECRANS | de Michael Haneke (Fr.-Aut.-All., 1h48) avec Isabelle Huppert, Jean-Louis Trintignant, Mathieu Kassovitz…

Vincent Raymond | Mercredi 4 octobre 2017

Happy End : Point trop final

Après avoir causé la mort de sa mère dépressive par surdose d’anxiolytique, une pré-adolescente débarque chez son chirurgien de père, qui partage la demeure familiale calaisienne avec un patriarche réclamant l’euthanasie, une sœur entrepreneuse en plein tracas professionnels… Toujours aussi jovial, Michael Haneke convoque ici des figures et motifs bien connus pour une mise en pièce classique d’une caste déclinante, résonnant vaguement avec l’actualité grâce à l’irruption un tantinet artificielle de malheureux migrants. Dans le rôle du patriarche appelant la mort, Trintignant joue une extension de son personnage de Amour — il y fait explicitement allusion ; quant à Huppert, elle fronce le museau, écarquille les sourcils et incarne un bloc de béton congelé — quelle surprise ! Happy End ressemble hélas à du Haneke en kit : si tous les éléments habituels dérangeants sont là, manque un liant — comme la durée obstinée des plans, par exemple. Privé des longues séquences de tension faisant l’ordinaire si perturbant du cinéaste autrichie

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Ce qui nous lie : Je suis des vôtres

ECRANS | D’une vendange à l’autre, une fratrie renoue autour du domaine familial… Métaphore liquide du temps et de la quintessence des souvenirs précieux, le (bon) vin trouve en Cédric Klapisch un admirateur inspiré. Un millésime de qualité, après une série de crus inégaux.

Vincent Raymond | Mardi 6 juin 2017

Ce qui nous lie : Je suis des vôtres

Dix ans après avoir laissé sa Bourgogne pour courir le monde, Jean s’en revient au domaine viticole familial, alors que son père agonise. Oubliant rancune et rancœur, dépassant les tracas administratifs, il s’emploie avec sa sœur et son frère à réussir le meilleur vin possible. Le travail d’un an, le travail de leur vie… Loin de délaisser la caméra ces mois passés (il a en effet enchaîné pour la télévision la création de la série Dix pour cent et des documentaires consacrés à Renaud Lavillenie) Cédric Klapisch a pourtant pris son temps avant de revenir à la fiction sur grand écran. Une sage décision, au regard de ses dernières réalisations : sa sur-suite facultative et paresseuse à L’Auberge espagnole en mode cash-machine ou son recours systématique au film choral néo-lelouchien, constituaient autant de symptômes d’un essoufflement préoccupant. Au temps en emporte le vin Ce qui nous lie estompe cette inquiétude : respectueux de son sujet — l’apprentissage et la domestication du temps (d’horloge et de météorologu

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"Demain tout commence" : préparez vos mouchoirs

ECRANS | de Hugo Gélin (Fr, 1h58) avec Omar Sy, Clémence Poésy, Gloria Colston…

Vincent Raymond | Jeudi 8 décembre 2016

Ah ah ! Si l’affiche sur fond blanc, avec un Omar Sy rigolard laisse croire à une comédie, ne vous y trompez pas : Demain tout commence est signé par un amateur de mélo en la personne d’Hugo Gélin, déjà responsable de Comme des frères — aurait-il des accointances avec un fabricant de mouchoirs en papier ? Il convoque ici l’acteur préféré des Français pour un rôle de papa célibataire susceptible de perdre doublement sa fille Gloria : parce que sa mère démissionnaire décide brutalement d’en récupérer la garde, et parce que la gamine est atteinte d’une sale maladie… Parfait mash-up de la chanson de Balavoine Mon fils ma bataille et du tire-larmes L’Arbre de Noël de Terence Young (1969), ce piège à sentiments se referme impitoyablement sur le spectateur un peu trop sensible, conditionné par l’ambiance de fin d’année et le cocon d’amour irréel tissé autour de la petite Gloria, über choyée par ses deux papas — sans pourtant virer gamine pourrie-gâtée. Louchant vers le cinéma anglo-saxon jusqu’au strabisme, ce film un peu trop produit pour être sincère n’arrive pas à trouver la spontanéité ni la l

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Chocolat

ECRANS | Avec quatre réalisations en dix ans — dont trois depuis juin 2011 — on va finir par oublier que Roschdy Zem a commencé comme comédien. Il aurait intérêt à ralentir la cadence : son parcours de cinéaste ressemble à une course forcenée vers une forme de reconnaissance faisant défaut à l’acteur… Vincent Raymond

Vincent Raymond | Mercredi 3 février 2016

Chocolat

Rien de tel, pour un réalisateur désireux de s’assurer un consensus tranquille, qu’un bon vieux film-dossier des familles ou la biographie d’une victime de l’Histoire. Qu’importe le résultat artistique : il sera toujours considéré comme une entreprise morale nécessaire visant à rétablir une injustice et réduit à sa (bonne) intention de départ, si naïve qu’elle soit — on l’a vu il y a peu avec le documentaire mou du genou Demain de Cyril Dion & Mélanie Laurent, encensé pour les vérités premières qu’il énonce, malgré sa médiocrité formelle et sa construction scolaire. Chocolat est de ces hyper téléfilms néo-qualité française qui embaument la reconstitution académique et s’appuient sur une distribution comptant le ban et l’arrière-ban du cinéma, figée dans un jeu "concerné", dans l’attente de séquences tire-larmes. La bande originale de Gabriel Yared, étonnamment proche des mélodies de Georges Delerue — mais ce doit être un hasard, Yared étant plutôt connu pour ses “hommages” à John Williams — incitant fortement à l’usage du mouchoir. Un

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Les Chevaliers blancs

ECRANS | S’inspirant de l’affaire de l’Arche de Zoé, Joachim Lafosse confie à un Vincent Lindon vibrant un rôle d’humanitaire exalté prêt à tout pour exfiltrer des orphelins africains. L’année 2016 pourrait bien être aussi faste que la précédente pour le comédien récompensé à Cannes avec “La Loi du marché”.

Vincent Raymond | Mardi 19 janvier 2016

Les Chevaliers blancs

Qu’il situe ses histoires dans le cadre intime d’une famille en train de se disloquer (Nue Propriété, À perdre la raison) ou, comme ici, au sein d’un groupe gagné par le doute et miné par les tensions, Joachim Lafosse suit film après film des schémas psychologiques comparables : il décrit des relations excessives, où un dominateur abusif exerce une subjugation dévastatrice sur son entourage. Cette figure charismatique n’est pas toujours animée dès le début d’intentions malveillantes : ainsi, le personnage que joue Lindon dans Les Chevaliers blancs est mû par une mission humanitaire qu’il considère comme supérieure à toute autre considération, toute contingence, y compris la sécurité des membres de son équipe. La poursuite orgueilleuse de son idéal va le faire glisser dans une spirale perverse. Hors de tout manichéisme, Lafosse ne réduit pas ce mentor déviant aux seuls effets de sa malignité : sans chercher à

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Lost River

ECRANS | Après un petit tour en salle de montage, le premier long de Ryan Gosling arrive sur les écrans dans une version sensiblement plus digeste que celle vue à Cannes. Et s’avère un objet singulier, dont la poésie noire se distille au gré de ses fulgurances visuelles. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 7 avril 2015

Lost River

À Cannes, ce premier long métrage de Ryan Gosling nous était tombé des yeux. Le hiatus entre une narration bordélique et l’envie flagrante de copier ses modèles tel un étudiant d’art passant sa journée au Louvre, donnaient à Lost River une dimension à la fois prétentieuse et vaine. À peine pouvait-on décerner à son chef opérateur, le brillant Benoît Debie, un satisfecit pour avoir créé une matière visuelle parfois fulgurante. Probablement refroidi par l’accueil glacial réservé au film, Gosling est donc retourné en salle de montage pour mettre un peu d’ordre dans ce foutoir et enlever dix-sept minutes qui ne manquent pas, loin de là, à la version définitive. On cerne donc enfin son propos qui, à défaut d’être particulièrement novateur, a maintenant le mérite de la clarté : un adolescent, Bones — référence sans doute au bouquin de Russell Banks — traîne dans les ruines industrielles de Detroit à la recherche de tuyaux en cuivre qu’il revend pour se faire un peu d’argent de poche. Sa mère — la rousse Christina Hendricks, échappée de Mad Men — se voit proposer par un patron de club lubrique de devenir danseuse dans un cabaret macabre e

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Loin des hommes

ECRANS | Adapté d’Albert Camus, le deuxième film de David Oelhoffen plonge un Viggo Mortensen francophone dans les premiers feux de la guerre d’Algérie, pour une œuvre classique et humaniste dans le meilleur sens du terme. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 6 janvier 2015

Loin des hommes

Il serait regrettable de faire à David Oelhoffen, dont on avait déjà apprécié le premier film, le polar Nos retrouvailles, un faux procès, déjà à l’origine du rejet de The Search : voilà un réalisateur qui ose transporter le cinéma français ailleurs, via le genre ou grâce à un voyage plus littéral hors de nos frontières aujourd’hui. Quoique, à l’époque où se déroule Loin des hommes (1954), l’Algérie est encore un territoire français, et c’est justement sur les premières fissures de la guerre d’indépendance que se bâtit le récit. Mais, là aussi, tout est affaire de dépaysement : l’instituteur Daru est une forme d’apatride, enseignant le français à des enfants algériens, mais dont les origines sont à chercher du côté de la Catalogne. Grande idée de David Oelhoffen : confier le rôle à Viggo Mortensen, lui-même sorte "d’acteur du monde" comme on le dit de certains citoyens, qui l’interprète avec son charisme habituel en mélangeant le français et l’arabe. Face à lui, le personnage du paysan qu’il doit escorter à travers les montagnes de l’Atlas

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Samba

ECRANS | Retour du duo gagnant d’Intouchables, Nakache et Toledano, avec une comédie romantique sur les sans papiers où leur sens de l’équilibre révèle à quel point leur cinéma est scolaire et surtout terriblement prudent. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 14 octobre 2014

Samba

Alors que le triomphe d’Intouchables leur ouvrait toutes les portes, Olivier Nakache et Éric Toledano ont choisi avec Samba de tracer tranquillement leur sillon. Mais en territoire miné. Car il faut être passablement inconscient pour tourner une comédie romantique sur les sans papiers où une cadre en burn out (Charlotte Gainsbourg) devient bénévole dans une association et s’éprend d’un cuistot en situation irrégulière (Omar Sy). Le plus surprenant étant qu’ils réussissent à le faire sans froisser quiconque alors que le sujet, passionnel, cristallise l’opinion française depuis un quart de siècle. Exploit ? Pas vraiment, car c’est justement cette méthode, consistant à chercher sans arrêt l’équilibre pour quêter l’unanimité, qui finit par rendre le film agaçant. Le mot méthode n’est pas employé au hasard : Nakache et Toledano ont une manière bien à eux de rassurer le spectateur, de remettre toujours la balle au centre et, finalement, de jouer la carte de la plus grande prudence. Ainsi, chaque fois qu’ils s’approchent un peu trop près d’une situation dramatique — la visite dans le centre de rétention — ils la contrebalancent par un moment de comédi

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Hippocrate

ECRANS | Dans une séquence élégamment distanciée, les personnages d’Hippocrate, tous médecins ou infirmiers, internes, externes ou chefs de service, se retrouvent (...)

Christophe Chabert | Mercredi 3 septembre 2014

Hippocrate

Dans une séquence élégamment distanciée, les personnages d’Hippocrate, tous médecins ou infirmiers, internes, externes ou chefs de service, se retrouvent devant un poste de télé diffusant un épisode de Dr House, dont ils commentent les incohérences. Manière pour Thomas Lilti, lui-même médecin de formation, de marquer le fossé entre son approche, volontiers réaliste et dépourvue de toute tentation iconique, et celle des séries médicales américaines, en quête de héros bigger than life et d’intrigues compliquées. Pourtant, la structure d’Hippocrate est bien celle, très américaine, d’un buddy movie : entre l’interne Benjamin, en stage dans le service de son père, et le médecin algérien «FFI» (Faisant Fonction d’Interne) Abdel, c’est un long processus de domestication, de malentendus et de fraternisation qui s’installe. Cette amitié complexe se noue autour de deux cas : celui d’un SDF alcoolique, mort suite à une négligence de Benjamin camouflée par sa hiérarchie, et celui d’une vieille dame en phase terminale d’un cancer, pour laquelle Abdel va outrepasser ses prérogatives, refusant l’acharnement thérapeutique. C’est cette alliance entre l

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Gare du Nord

ECRANS | Claire Simon tente une radiographie à la fois sociologique et romanesque de la gare du nord avec ce film choral qui mélange documentaire et fiction. Hélas, ni le dialogue trop écrit, ni les récits inventés ne sont à la hauteur de la parole réelle et des vies rencontrées… Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 4 septembre 2013

Gare du Nord

Pensant probablement le naturalisme en bout de course pour raconter le monde contemporain, deux réalisatrices tentent en cette rentrée de faire se croiser réalité documentaire et fiction intime. Si Justine Triet avec sa Bataille de Solférino s’en tire grâce à l’élan vital débraillé qui irrigue sa fiction, le dispositif de Gare du Nord échoue à hisser le romanesque à la hauteur de la réalité. Il y a d’abord un prétexte très artificiel véhiculé par le personnage de Reda Kateb, étudiant en sociologie faisant une thèse sur la gare du Nord comme «place du village global», justification scénaristique facile pour le montrer abordant commerçants et usagers. Ensuite, la structure chorale du film, avec ses trois histoires entremêlées — une femme malade tombe amoureuse d’un homme plus jeune qu’elle, un père cherche sa fille fugueuse, une agent immobilière ne supporte pas d’être séparée de son mari et de ses enfants — paraît là aussi dictée par une intention trop appuyée, celle de faire se croiser dans un microcosme à la fois unique et globalisé des destins singuliers. Que Claire Simon ait recours à un procédé devenu éculé pour souligner une idée déjà mart

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L’Écume des jours

ECRANS | Avec cette adaptation du roman culte de Boris Vian, Michel Gondry s’embourbe dans ses bricolages et recouvre d’une couche de poussière un matériau littéraire déjà très daté. Énorme déception. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 25 avril 2013

L’Écume des jours

Plus madeleine de Proust adolescente que véritable chef-d’œuvre de la littérature française, L’Écume des jours avait déjà fait l’objet d’une adaptation cinématographique, devenue difficile à voir pour cause de gros échec à sa sortie en salles. Le cinéma français ayant redécouvert les vertus de son patrimoine littéraire, voici donc Michel Gondry qui s’y colle. Le moins que l’on puisse dire est que, là où beaucoup auraient jugé l’univers métaphorico-poétique de Vian ardu à transposer à l’écran, Gondry est face à lui comme un poisson dans l’eau, trouvant une matière propice à déverser toutes ses inventions visuelles. Trop propice, tant les premières minutes du film fatiguent par leur accumulation d’idées passées au broyeur d’un montage hystérique. On n’a tout simplement pas le temps de digérer ce qui se déroule sous nos yeux, Gondry enchaînant à toute blinde les trouvailles, multipliant les accélérés, les changements d’échelle ou les trucages à la Méliès. D’une certaine manière, sa fidélité à Vian est déjà un handicap : là où il aurait pu faire le tri, il préfère empiler 

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Mais qui a retué Pamela Rose ?

ECRANS | De et avec Kad Merad et Olivier Baroux (Fr, 1h30) avec Audrey Fleurot, Omar Sy…

Christophe Chabert | Mardi 4 décembre 2012

Mais qui a retué Pamela Rose ?

Un air de fête du slip flotte au-dessus de cette suite de Pamela Rose, réalisée cette fois par Kad et Olivier eux-mêmes. En effet, le film a été gavé jusqu’à la gueule de tous les types d’humour existant, produisant beaucoup de déchets en pensant sans doute toucher tous les segments de public. Les deux zouaves se sont sans doute bien amusés, allant jusqu’à s’autociter période Kamoulox, se vieillir avec fausses bedaines et grotesques moustaches texanes, ou se distribuer en faux commentateurs de catch. À leurs côtés, une moitié du casting d’Intouchables tente de garder une certaine dignité au milieu de pantalonnade assez sinistre qui pense que le cinéma, c’est seulement plus gros et plus cher que la télévision. On est même éberlué de voir que la meilleure idée du film, celle qui pouvait légitimer cette suite, débarque seulement vingt minutes avant la fin ! Dans son envie de rire de tout n’importe comment, Mais qui a retué Pamela Rose ? prend acte de cette inflation ridicule, et c’est bien les seuls moments où l’on rit : quand un figurant dit à Kad qu’il «tourne trop», ou quand le comptable de la production vient rappeler que tout ça, c’

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