François Civil : « Une voix, ça nourrit l'imaginaire »

Celle que vous croyez | Déjà impressionnant dans "Le Chant du loup", François Civil poursuit sa démonstration en jouant la victime d’une séduction aveugle ourdie par Juliette Binoche dans Celle que vous croyez de Safy Nebbou. Entretien décontracté.

Vincent Raymond | Mercredi 27 février 2019

Photo : ©Diaphana Distribution


Vous étiez “Oreille d'or“ dans Le Chant du loup. Ici, votre personnage joue plutôt de sa voix et de ses yeux, puisqu'il est photographe…

FC : (rires) Je ne m'en étais pas rendu compte ! Le début de ma carrière est un parcours des sens : dans Mon Inconnue qui sort bientôt, ce sera le toucher, puisque je serai écrivain. Peut-être être que je serai nez dans le prochain ?

Vous l'étiez déjà un peu dans Ce qui nous lie de Klapisch

Ah voilà : c'était le nez et le goût. Bon, ben ma carrière est bientôt finie (rires)

Cela ne vous a pas freiné de n'avoir ici qu'une petite présence à l'écran ?

Tout au contraire ! En lisant, je me disais « ce n'est qu'une voix pour l'instant », et je trouvais ça super excitant d'aborder le personnage comme cela. Un acteur, c'est un corps et une voix. Généralement, on incarne le personnage en premier ; là, c'était d'abord des pixels dans un chat, puis la voix. C'était tout à fait particulier. Et puis, j'apparais à l'écran dans la seconde partie…

Aviez-vous vu Her, qui fonctionne sur un principe comparable ?

Dans Her, leur relation fonctionne hyper bien, et l'on est présent avec les deux. Sauf que j'ai appris que c'était une voix témoin qui donnait la réplique à Joaquin Phoenix pendant le tournage : Scarlett Johansson a tout enregistré après. Safy [Nebbou, le réalisateur NDR] a pris le contre-pied direct : grâce à un stratagème, j'étais tout le temps présent sur le plateau pour donner la réplique à Juliette, même si on ne sait jamais croisés.

Comment cela ?

J'étais caché, parfois dans des cagibis ! Mais pour des besoins d'organisation et de fluidité de travail, c'était plus simple pour Safy de pouvoir diriger ses deux acteurs simultanément, en passant de la pièce où il tourne avec Juliette à la mienne. Comme cela, Safy pouvait venir souffler des répliques à l'un ou à l'autre, afin qu'on se surprenne et qu'il y ait de vrais moments de connivence — ou des rires.

Tout ce que vous disiez n'était pas forcément écrit ?

Tout était écrit, mais on a convenu très tôt d'essayer des choses : étant donné qu'on est en train de créer une relation téléphonique, et que c'est un peu abstrait de la montrer avec des ellipses, il fallait faire comprendre comment les personnages devenaient de plus en plus proches. D'où l'importance de laisser de la place à un peu d'improvisation.

Avez-vous tourné la construction de cette relation dans sa chronologie ?

Quasiment parfaitement. Safy a eu cette idée de faire que l'on ne se croise pas jusqu'au moment où le plan de travail imposait que l'on se voie. Notre première scène “physique“ a été la séance photo. Et le même jour, on a tourné une séance d'amour. Être une petite voix pendant deux semaines dans la tête de Juliette sans la croiser a créé chez moi une frustration et fait monter une espèce de tension. Une voix, ça nourrit tellement l'imaginaire. Je suis toujours beaucoup plus intrigué par ce que je ne vois pas. Un corps habillé est plus sensuel qu'un corps nu, cette notion d'être caché à l'autre crée beaucoup de désir.

C'est la seconde fois que vous donniez la réplique à Juliette Binoche. Quel partenaire de jeu est-elle ?

J'ai pris une leçon absolue ! Tourner avec elle, c'est précieux. Juliette, c'est une chance pour les réalisateurs de l'avoir en tant qu'alliée : elle fusionne littéralement avec le rôle — voire ses rôles dans le cas de ce film —, le projet, la direction et ses partenaires. Elle a une générosité que je n'ai jamais vue ailleurs, dans le travail et en-dehors.

D'une manière générale, je me sens très chanceux en terme de partenaires. Sur Le Chant du loup j'ai joué avec Omar Sy, Reda Kateb, Mathieu Kassovitz et Paul Beer, que j'avais tous adorés dans des rôles très différents. Dans Mon inconnue d'Hugo Gélin, c'est avec Joséphine Japy et Benjamin Lavernhe… J'aime le cinéma parce que c'est un métier de collectif.

De collectif et de confiance envers son réalisateur…

J'essaie de tout baser sur la confiance, dès que j'ai des doutes, j'en parle au réalisateur — et réciproquement. Lui de son film, moi du personnage. Ici, j'appréhendais surtout la rencontre avec Juliette et je doutais de moi.

Quelle phase de la “fabrication“ d'un rôle vous excite le plus ?

La préparation, de plus en plus. C'est le moment où l'on a la chance de s'éloigner de nous, de rencontrer des gens, un univers, une histoire… C'est là qu'on apprend beaucoup. Ensuite, le côté collectif du tournage me galvanise énormément.

Dans Celle que vous croyez, la scène où mon personnage découvre le pot-au-rose est un “rendez-vous d'acteur“ : quand on lit le scénario, on se dit que c'est le truc qu'il ne faut pas planter. Sur le tournage, la première assistante est venue me voir : « Francois, je suis désolée, mais on a très peu de temps pour des raisons de lumière ». Bizarrement, Safy a mis une telle ambiance bienveillante sur le plateau que ça a libéré quelque chose : et la première prise a été la bonne.

En un peu plus d'un mois, vous figurez en tête d'affiche de trois films. Avez-vous l'impression “d'exploser“ ?

En éclats ? (rires) C'est un peu un coup du sort s'ils sortent en même temps. Je sens clairement qu'il se passe quelque chose en terme d'exposition médiatique, avec trois films très différents que j'aime tous tout autant. C'est quand j'ai tourné Five d'Igor Gotesman avec Pierre Niney que j'ai senti qu'il y a eu une bascule. Ça a été un succès populaire, et après on m'a proposé pour la première fois directement des films, malheureusement des rôles un peu similaires à celui de Five.

Mais ça fait quand même 15 ans que je suis sur les plateaux : j'ai commencé à 14 ans, même si ça n'a pas été un désir très fort d'en faire mon métier. J'ai connu des années où je ne tournais pas du tout : ça m'a un peu immunisé, prévenu que les dents de scie pouvaient arriver. Alors, je profite à fond de la chance que j'ai : potentiellement, l'année prochaine, il ne se passera rien et ce n'est pas grave.


Celle que vous croyez

De Safy Nebbou (Fr, 1h41) avec Juliette Binoche, François Civil...

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Christophe Chabert | Mardi 4 février 2014

Un beau dimanche

On connaît désormais si bien le cinéma de Nicole Garcia, et on l’apprécie si peu, que chaque film vient consolider une œuvre dont la cohérence est aussi indéniable que l’absence d’intérêt. Sans surprise, Un beau dimanche regorge de plans où les personnages se figent, le regard pénétré, absorbés par leur tourment, et de dialogues signifiants et sentencieux, psychologisme souligné au feutre noir. Le film repose en partie sur les épaules de Pierre Rochefort, qui doit composer un personnage corseté par cette introversion forcée et une forme de passivité face au monde guère pratique pour discerner ses qualités de comédien. Dans un paradoxe qui rendrait presque l’ensemble mystérieux, on nous raconte comment un homme décide de refuser l’héritage familial, alors que Garcia cherche à offrir son premier grand rôle à l’écran à son propre fils… Cette curiosité ne tient pas longtemps, emportée par un dernier acte où la lutte des classes se résume à un empilement de clichés gênants — la haute bourgeoisie réduite à de grandes demeures, des parties de tennis et des pulls noués autour des épaules. Au milieu de ce film congelé, Louise Bourgoin apporte une rafraîchissante

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Gare du Nord

ECRANS | Claire Simon tente une radiographie à la fois sociologique et romanesque de la gare du nord avec ce film choral qui mélange documentaire et fiction. Hélas, ni le dialogue trop écrit, ni les récits inventés ne sont à la hauteur de la parole réelle et des vies rencontrées… Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 4 septembre 2013

Gare du Nord

Pensant probablement le naturalisme en bout de course pour raconter le monde contemporain, deux réalisatrices tentent en cette rentrée de faire se croiser réalité documentaire et fiction intime. Si Justine Triet avec sa Bataille de Solférino s’en tire grâce à l’élan vital débraillé qui irrigue sa fiction, le dispositif de Gare du Nord échoue à hisser le romanesque à la hauteur de la réalité. Il y a d’abord un prétexte très artificiel véhiculé par le personnage de Reda Kateb, étudiant en sociologie faisant une thèse sur la gare du Nord comme «place du village global», justification scénaristique facile pour le montrer abordant commerçants et usagers. Ensuite, la structure chorale du film, avec ses trois histoires entremêlées — une femme malade tombe amoureuse d’un homme plus jeune qu’elle, un père cherche sa fille fugueuse, une agent immobilière ne supporte pas d’être séparée de son mari et de ses enfants — paraît là aussi dictée par une intention trop appuyée, celle de faire se croiser dans un microcosme à la fois unique et globalisé des destins singuliers. Que Claire Simon ait recours à un procédé devenu éculé pour souligner une idée déjà mart

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Camille Claudel 1915

ECRANS | De Bruno Dumont (Fr, 1h35) avec Juliette Binoche, Jean-Luc Vincent…

Christophe Chabert | Mardi 12 mars 2013

Camille Claudel 1915

Avec ce Camille Claudel 1915, Bruno Dumont aura au moins réussi une chose : montrer que rien ne résiste au dogmatisme de sa démarche, ni actrice star, ni reconstitution d’époque, ni évocation d’un personnage réel. Même les véritables pensionnaires de l’asile où Camille Claudel se trouve enfermée sont réduits par la caméra de Dumont à n’être que des figures grimaçantes sorties d’une toile de Jérôme Bosch, ersatz des comédiens amateurs de ses films précédents. Dans le dossier de presse, le réalisateur et son actrice parlent de la «rienté» (sic) qu’on voit à l’écran : Camille ne fait rien et il ne se passe rien, elle attend la visite de son frère Paul en regardant la lumière et en préparant ses repas. C’est en fait Paul qui intéresse vraiment Dumont : une scène résume son discours, celle où, en écrivant une lettre, il bande ses muscles comme pour éprouver son propre corps. Depuis La Vie de Jésus, la question du dualisme chrétien hante Dumont, du pêché charnel à la libération de l’esprit hors de son incarnation terrestre. Il rabâche la question dans des films de plus en plus exsangues, focalisés sur cette quête religieuse (spirituelle serait lui f

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Tu honoreras ta mère et ta mère

ECRANS | De Brigitte Roüan (Fr, 1h32) avec Nicole Garcia, Éric Caravaca, Gaspard Ulliel, Emmanuelle Riva…

Christophe Chabert | Mardi 5 février 2013

Tu honoreras ta mère et ta mère

À l’image de Nous York, Tu honoreras ta mère et ta mère ressemble à un film de vacances, dans tous les sens du terme. Vacances des protagonistes, venus en Grèce participer à un festival finalement annulé pour cause de crise économique, et du coup réduits à des chamailleries familiales où la mère (Nicole Garcia) devient le centre de toutes les névroses ; mais aussi vacances du scénario, dont on attend sans succès qu’il fasse apparaître un quelconque enjeu dramatique. Le film ne joue donc que sur l’accumulation, à commencer par celle des personnages, innombrables et dont on survole les caractères sans jamais les approfondir. Cette superficialité se retrouve aussi dans des allusions à l’actualité sans conséquence — de la Syrie à l’influence néfaste du FMI — ou les références brouillonnes à la tragédie grecque. Le film avance en roue libre, amenant des péripéties qu’il règle dans la minute suivante, des conflits qu’il oublie en cours de route. Du coup, quand le film s’achève, on a le sentiment qu’il n’a même pas commencé. Christophe Chabert

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