Guillaume de Tonquédec : « Quand on choisit un rôle, il y a toujours une résonance avec sa propre vie »

Roxane | Révélé au grand public par Le Prénom ou la série Fais pas ci, fais pas ça, le comédien se glisse pour Roxane dans le bleu de travail d’un éleveur de poules amoureux de théâtre. Et se révèle convainquant dans ce premier film. Conversation lors des Rencontres du Sud.

Vincent Raymond | Mercredi 12 juin 2019

Photo : ©Mars Films


Avez-vous tourné dans une authentique exploitation ?

Guillaume de Tonquédec : La réalisatrice, Mélanie Auffret, est petite-fille d'agriculteurs. Or il n'y a rien de plus beau que quelqu'un qui parle d'un sujet qui le touche — surtout dans un premier film. Sa nécessité de raconter m'a embarqué. Et je me suis laissé imposé avec plaisir une semaine de préparation : pour moi qui suis un citadin, c'était important de voir la vie des agriculteurs dans les fermes. Souvent, elle prétextait des décors à trouver pour me laisser seul avec eux sur un gros tracteur en rase campagne, ou avec des vaches ou des haricots à planter… J'ai appris b eaucoup de trucs ! Mais honnêtement, ce qui m'a le plus touché, c'est l'amour des agriculteur pour leur patrimoine, pour la terre, les animaux, leur travail… Tous ceux que j'ai rencontrés mon dit : « je ne voudrais pas faire autre chose ». Ça résonnait en moi, en tant qu'acteur, ce qui est de l'ordre de la passion, du sacerdoce, presque du sacrifice.

Et quand l'un d'entre eux, qui a 55 ans et qui bosse du lundi au dimanche, m'a dit « cette année, je vais, quand même prendre deux semaines de vacances au lieu d'une », ça m'a bouleversé et je me suis dit qu'il fallait être à la hauteur de ces personnages, de ces gens que j'ai rencontrés. Ne serait-ce que pour ce qu'ils m'ont donné : il ont fait confiance à un type, un acteur parisien qui a débarqué chez eux, ils leur ont donné du temps et et des secrets.

Il y a énormément de vérité dans Roxane, ce n'est pas qu'une comédie caricaturale : grâce à Mélanie, c'est un hommage merveilleux à ces gens-là, au travers d'une comédie qui s'assoit sur une base de justesse. On s'est même calé sur le calendrier des poules qui, une fois qu'elles ne sont plus assez performantes, partent à l'abattoir : il a donc fallu tourner toutes les scènes avec les poules avant cette journée.

Au-delà de cette “imprégnation“, comment êtes-vous “devenu“ le personnage — la moustache fait-elle l'agriculteur ? Et surtout, comment avez-vous joué cette partition (que vous avez fatalement déjà vécue) d'un non comédien en train de devenir un apprenti comédien ?

Alors, vous touchez les deux problèmes que je me suis posés tout de suite. Quand on a lu, j'ai dit à Mélanie « Es-tu sûre de ton choix d'acteur ? » Je lui ai donné des noms et puis elle a dit « Non, non ils sont trop chers » (rires) mais surtout, je lui ai dit : « Mélanie, tu as un acteur éminemment parisien, connu pour Fais pas ci, fais pas ça, Le Prénom… est-ce que tu ne te tires pas une balle dans le pieds, est-ce que tu ne devrais pas prendre quelqu'un d'inconnu, quelqu'un qui pourrait nous faire croire plus facilement au personnage ? » Et donc, après la lecture, je lui ai dit que je voulais absolument le faire et que c'était une très mauvaise idée de prendre Olivier Gourmet, (rires) il est beaucoup plus cher que moi alors que c'est totalement faux (rires) Mais je voulais qu'on réussisse ce pari : à la première seconde du film, il fallait qu'on voie un agriculteur et pas du tout Guillaume de Tonquédec, Léa Drucker etc. Il était hors de question qu'on fasse de la caricature justement ; donc l'histoire de la moustache est inspirée d'un personnage réel.

Tout dans le look vient d'éléments vus dans des documentaires ou qu'on a pu rencontrer pendant le tournage : les bottes m'ont aidés à avoir une démarche lourde, ancrée dans la terre ; le fait d'enlever son alliance (parce que c'est dangereux quand on manipule des machines ou des animaux) et de la mettre sur une épingle à nourrice sur son cœur vient de moi parce que c'est que je fais quand je dois jouer un personnage non marié.

Ensuite, il a fallu faire croire à un acteur débutant. On est plutôt parti sur la base qu'il soit assez juste parce qu'il faut quand même qu'il captive ses poules ; mais aussi parce que le public se serait peut-être un peu ennuyé. Il a quand même besoin de faire des progrès, donc il y a quelque chose d'un parcours initiatique pour le personnage, obligé de s'améliorer pour défendre sa cause. C'est un thème qui m'a beaucoup touché : mettre au service des autres son secret, son talent… Ça se passe assez mal au début mais parce qu'il veut sauver son exploitation et sa famille donc il ose ce coming-out littéraire. C'est à la fois très drôle et très bouleversant mais il l'assume à la fin et il s'épanouit comme agriculteur et comme artiste.

Parmi les textes joués par votre personnage, outre les pièces Rostand et Molière, il y a Guitry et un extrait de Debureau, qui parle des comédiens…

Debureau rend hommage aux comédiens de comédie qui ne sont jamais reconnus. Il a quelque chose qui me touche beaucoup, non pas que je n'aie jamais était reconnu mais souvent la comédie est considérée comme un art mineur. Souvenez-vous de cette polémique il y a peu pour ne pas rendre hommage à Louis de Funès à la Cinémathèque. Ça m'a fait tomber de mon siège : cet acteur qui a inventé un style, qui nous a tous fait rire énormément et nous fait encore rire énormément, n'a pas assez reconnu de son vivant, à mon avis.

L'acteur de comédie est pourtant indispensable et devrait rembourser par la sécurité sociale. Je dis ça en rigolant mais je le pense vraiment : c'est très difficile de savoir faire rire. Autant un comédien de comédie peut réussir à être et un tragédien ; autant un tragédien ne saura pas forcement faire rire parce qu'il faut du rythme. Quand on regarde de grandes comédies ce qui arrive au personnage est un drame, donc il faut être capable d'être bouleversant pour d'autant plus faire rire. Ce texte est très difficile et particulièrement bouleversant.

Ce que j'aime aussi beaucoup, c'est que les textes sont mis en situation : ils ne sortent pas par hasard. Debureau arrive quand il est désespéré et le fait changer d'avis. Ça me touche parce que j'ai eu beaucoup de mal à apprendre à lire et à écrire — j'en ai même fait un livre. Ce qui arrive au personnage me touche parce que le parcours est similaire : avoir une vie bouleversée grâce aux auteurs. Tout le monde devrait y avoir accès. La culture, les grands auteurs, sont ceux que vous vous aimerez et pas forcément ceux qu'on veut absolument vous imposer.

Il faut libérer les gens et leur dire « Lisez, c'est tellement formidable ; peut-être, que vous rencontrerez un grand auteur, celui dont la phrase ne s'adresse qu'à vous, qui vous parle de ce que vous vivez et vous donne des clés pour réussir. ».

Vous pensez que les rôles qui viennent à vous sont ancrés à votre situation ?

Oui, ça m'a fait la même chose avec Le Prénom — je nous souhaite les mêmes chiffres ! (rires) Quand je l'ai lu je me suis dit « c'est pas vrai, il y a une caméra caché » parce qu'il y avait beaucoup de choses qui pouvait me ressembler dans le personnage de Claude. J'étais prêt à me retourner pour voir si les auteurs étaient là pour voir comment j'allais réagir.

Quand on choisit un rôle, il y a toujours une résonance, une correspondance avec sa propre vie, ça vous touche, c'est pour ça que vous dites oui. C'est comme ça que je conçois le métier d'acteur — je me trompe peut-être, d'autres le font différemment mais pour moi, c'est se mettre au service de l'univers de quelqu'un qui vous a touché. C'est comme ça qu'on le servira et défendra au mieux l'histoire, qu'on pourra essayer de dire au public « ça m'a touché, j'espère que ça vous touchera aussi ». Je ne fais pas des films ou des pièces pour faire quelque chose en plus : maintenant, j'ai la chance de pouvoir choisir donc je ne choisis que des trucs qui me font plaisir. C'est une position très agréable et que je revendique.

Comment avez-vous “joué“ avec les poules ?

Je ne l'avais jamais, d'où l'intérêt de cette semaine de stage intensif, d'immersion « Vis ma vie ». Le premier jour où je suis arrivé en Bretagne, on est arrivés de nuit parce que c'est mieux pour les manipuler, elles sont plus calmes — sinon, ça peut être même dangereux : il peut y avoir des mouvements de foule de poules, si je puis dire, (rires). Donc j'ai commencé par apprendre comment attraper cinq poules — je ne sais pas si vous avez déjà essayé d'attraper une poule mais ce n'est pas évident, elle court vite ! Le lendemain, il a fallu que je voie si je n'avais pas peur des poules et ça m'a beaucoup plu. Et il y avait ce fameux dresseur qui m'a appris comment donner confiance à une poule.

Donc il faut savoir s'apprivoiser mutuellement et surtout pour jouer avec la fameuse Roxane. Entre les prises, le dresseur me disait « Est-ce que tu veux que je la reprenne ? » et moi je disais « Non, non je la garde ! » On a fait tout comme un couple amoureux ou amical, on est restés ensemble, un lien très joli s'est créé. À l'écran, c'est celle qui m'écoute à chaque fois que je vais lire des textes à l'ensemble des poules rousses ; c'est toujours elle qui est à côté de moi. Ce n'est pas du tout évident d'avoir un animal qui reste à côté de vous. Je pouvais m'adresser à elle, de temps en temps je posais le texte pour quelle puisse regarder. C'est génial, parce qu'on croit vraiment — et c'était le cas d'ailleurs, qu'elle participait au jeu. De temps en temps, je la voyais un peu bouger alors je lui disais « Tu vois, tu es d'accord » en improvisation parce que c'est ce qui donnait la véracité et le lien avec l'animal.

Donc aucune poule n'a été martyrisée dans ce film ?

Non !

Et sinon, aimeriez-vous jouer Cyrano ?

Oui, j'aimerais, j'adorerais ! J'ai eu la chance de pouvoir en jouer ici une partie. J'aurais bien aimé jouer Christian à un moment, mais là je pense que c'est un peu tard. (rires) Je pense qu'on le joue souvent comme un imbécile : juste beau et idiot, bellâtre, alors que je trouve que le rôle est vachement plus intéressant que ça. C'est un type intelligent ; simplement l'amour le rend con, il perd ses moyens parce qu'il est amoureux. C'est un thème super, beaucoup plus intéressant que la façon dont on le traite, ce pauvre personnage… Peut-être qu'un jour je jouerais Cyrano ; je vous appellerai pour les interviews ! (rires)


Roxane

De Mélanie Auffret (2019, Fr, 1h28) avec Guillaume De Tonquédec, Léa Drucker...

De Mélanie Auffret (2019, Fr, 1h28) avec Guillaume De Tonquédec, Léa Drucker...

voir la fiche du film


Toujours accompagné de sa fidèle poule Roxane, Raymond, petit producteur d’œufs bio en centre Bretagne a un secret bien gardé pour rendre ses poules heureuses : leur déclamer les tirades de Cyrano de Bergerac.


entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

"La Sainte Famille" : Ministère à mère

ECRANS | De et avec Louis-Do de Lencquesaing (Fr., 1h30) avec également Marthe Keller, Léa Drucker, Laura Smet…

Vincent Raymond | Mercredi 18 décembre 2019

Sa femme s’éloigne, son frère se sépare, son aristocrate de mère le fait tourner en bourrique, sa grand-mère n’est plus très vaillante, sa cousine lui fait de l’œil ; il a du mal avec ses filles… Malgré cet environnement intime bancal, le novice en politique Jean est nommé ministre de la Famille… La particule de son patronyme laisse supposer que l’auteur-interprète principal a pioché dans un décor, disons, familier : celui d’une lignée enracinée dans l’aristocratie ou la grande bourgeoisie, habituée aux parquets point de Hongrie des beaux quartiers parisiens, prenant ses quartiers de campagne dans quelque gentilhommière d’Île-de-France ; où l’usage veut que les enfants voussoient leurs parents. Un contexte où sa silhouette mi-guindée, mi-ébahie, évolue visiblement en pays de connaissance. Si on ne peut dire qu’on n’a jamais vu de films avec des familles de bourges en crise — c’est même le fonds de commerce d’un certain cinéma français —, ce qui tranche ici, c’est « la pudeur des sentiments », pour reprendre Gainsbourg : les situations se résolvent davantage dans l’écoute et l’étreinte que dans l’hystérie collective, tout mu

Continuer à lire

Monk au sommet

Festival jazz | Pour sa treizième édition, le festival Jazz au Sommet demeure fidèle à son projet artistique et philanthropique : proposer une vingtaine de concerts (...)

Niko Rodamel | Mardi 3 septembre 2019

Monk au sommet

Pour sa treizième édition, le festival Jazz au Sommet demeure fidèle à son projet artistique et philanthropique : proposer une vingtaine de concerts autour du jazz dans des lieux souvent atypiques, en direction d'auditoires très variés allant des connaisseurs affutés aux simples curieux, jusqu'aux publics dits empêchés. Puisque c'est semble-t-il dans l'air du temps, la part belle sera faite cette année aux musiciennes : après la brillante Ana Carla Maza qui ouvrait les festivités avec une bucolique rando-concert, nous retrouverons notamment le délicat trio vocal Bloom, la chanteuse-guitariste Roxane Arnal et la phénoménale Sarah Mc Coy, dont le show tout en son et lumière s'annonce comme l'un des points forts de la programmation. Sous la houlette du bassiste ligérien Jérôme Regard (sans doute davantage connu dans toute l'Europe que dans le Pilat où pourtant il vit), le jazz atteindra son sommet avec le double plateau du samedi 14 septembre. Le quartet du tromboniste Daniel Zimmermann partagera en effet la soirée avec le New Monk Trio de l'éminent pianiste Laurent de Wilde, artiste de l'année aux Victoires du Jazz 2018, par ailleurs véritable expert analyste-biographe de l'immens

Continuer à lire

"Je promets d'être sage" : Prenez garde !

ECRANS | de Ronan Le Page (Fr., 1h32) avec Pio Marmaï, Léa Drucker, François Chattot…

Vincent Raymond | Mardi 20 août 2019

Lassé par ses années d’échec au théâtre, Franck se fait recruter comme gardien vacataire dans un musée. Sa présence suscite l’hostilité de Sibylle, une consœur rigide, mais complète le staff et permet au conservateur de lancer un inventaire des collections. Au grand dam de Sibylle… Imaginez ce que peut donner la rencontre d’un chien fou et d’une minette sauvage dans un magasin de porcelaine : à peu de choses près, voilà à quoi équivaut l’association entre Franck et Sibylle ; deux caractères tellement dissonants qu’ils sont fatalement faits pour s’entendre. Cette comédie trépidante s’inscrit dans la droite ligne du cinéma de Pierre Salvadori, où prédominent fantaisie des situations, dialogue parsemés d’absurdités cocasses et courses-poursuites. Ronan Le Page laisse quelques zones d’ombre bienvenues sur le passé de Sibylle et donc la latitude de l’imaginer ou le déduire de ses actes. Quel plaisir : rien n’est plus agaçant qu’un scénario où la moindre intention a besoin d’être justifiée. Couronnée cette année pour une prestation dramatique — u

Continuer à lire

"Roxane" : Les œufs de la rampe

ECRANS | De Mélanie Auffret (Fr., 1h28) avec Guillaume de Tonquédec, Léa Drucker, Lionel Abelanski…

Vincent Raymond | Mercredi 12 juin 2019

La coopérative du village ayant mis un terme au contrat le liant à son exploitation avicole, Raymond tente le tout pour le tout pour sauver ses poules : lui, le passionné de théâtre, se filme sur Internet en train de déclamer des vers à ses gallinacés. Au cas où ça ferait un buzz… Pas très éloigné en thématique (ni sur la carte) du pathétique Normandie nue, ce premier long métrage de Mélanie Auffret touche infiniment plus juste que la pantalonnade téléfilmesque de Philippe Le Gay. Oh, il y aura bien des esprits forts pour dénigrer par principe une comédie sociale s’inscrivant dans la ruralité ou moquer certains raccourcis. N’empêche : Roxane parle avec une appréciable fraîcheur de sujets aussi profonds que ceux abordés par Hubert Charuel dans Petit paysan : le cynisme des gros agro-industriels organisant la disparition des petites exploitations, le manque de soutiens accordés aux paysanneries non productivistes, l’avidité des banques “spécialisées“, l’absence de solidarité inter-professionnelle ou cette désespérance chronique qui conduit l

Continuer à lire

"Let’s Dance" : Pointes courtes

ECRANS | De Ladislas Chollat (Fr., 1h47) avec Rayane Bensetti, Alexia Giordano, Guillaume De Tonquédec…

Vincent Raymond | Mercredi 27 mars 2019

Joseph, Emma et Karim rêvent de remporter un concours de hip-hop. Retenus dans le crew de Youri, ils s’embrouillent avec lui et provoquent son départ ainsi que celui d’Emma. Pour triompher malgré tout, ils auront besoin de l’aide d’un prof de danse classique, Rémi, et de ses élèves… Première réalisation cinématographique d’un homme de spectacle reconnu pour avoir notamment mis en scène la comédie musicale Résiste, ce film de danse mise sur la fusion entre hip-hop et ballet sur fond de trame romantique standard — Roméo & Juliette, on sait que ça fonctionne ; le seul problème, c’est que c’est aussi neuf qu’une pièce de cent sous. L’extrême minceur de l’argument n’est pas compensée par la concrétisation du projet de réunion des deux styles chorégraphiques : Chollat montrant dans son finale une sorte de juxtaposition entre street-danse et arabesques. Dommage également qu’il préfère à de grands plans-séquences célébrant l’ensemble des numéros dansés un montage cut qui les hache, au nom du “rythme“. Malgré tout, si l’on considère ce film comme un bout d’essai, on devine un potentiel qui demandera approfondi.

Continuer à lire

Jean-Pierre Bacri & Agnès Jaoui : « Le danger du pouvoir, c’est d’oublier ce qu’on s’était promis»

Place Publique | En moralistes contemporains, Bacri et Jaoui cernent depuis plus d’un quart de siècle les hypocrisies et petites lâchetés ordinaires face à la notoriété ou à l’illusion du pouvoir. Conversation croisée avec un duo osmotique.

Vincent Raymond | Mercredi 18 avril 2018

Jean-Pierre Bacri & Agnès Jaoui : « Le danger du pouvoir, c’est d’oublier ce qu’on s’était promis»

Avec l’expérience, votre manière de collaborer a-t-elle changé ? A. J. : Le temps est arrêté : quand on écrit, on reprend nos stylos. On garde les même méthodes. Quel a été le point de départ de l’écriture de Place Publique ? A. J. : C’est très difficile pour nous de dire quand et par quoi cela a commencé : plusieurs thèmes à la fois, des idées, des personnages… Et comme souvent, quand on commence l’écriture, on se dit : « tiens, peut-être que ce sera une pièce… » L’unité de temps et de lieu faisait partie de notre cahier des charges personnel, au contraire du film précèdent, Au bout du conte qui avait cinquante-trois décors. J.-P. B : On a des thèmes préférés, comme les rapports de pouvoirs entre les gens — parce qu’il y en a forcément entre deux personnes, c’est comme ça, c’est la nature humaine et ça nous passionne de jouer ça. Avec le désir d’en égr

Continuer à lire

"Place Publique" : L’essence de la défaite

Garden Party | Entre cuisine, dépendance et grand jardin, le nouveau ballet orchestré par Jaoui et Bacri tient de la comédie de caractères, s’inscrivant dans la lignée du théâtre de Molière, au point de tendre à respecter la triple unité classique. Une féroce et mélancolique vanité.

Vincent Raymond | Mercredi 4 avril 2018

Pendaison de crémaillère chez Nathalie, productrice télé über-parisienne qui s’est trouvé un château à la campagne. S’y croisent Castro, star du petit écran en perte de vitesse, son ex- Hélène, leur fille, et une foule de convives plus ou moins célèbres. Ça promet une bonne soirée… D’un côté de petits maîtres cyniques torpillés par leur acrimonie, des jaloux vieillissants renvoyés à leur verte bile, des fats décatis punis par où ils ont péché ; de l’autre une valetaille issue du bas peuple qui finit par s’affranchir de cette caste prétentieuse en s’acoquinant au passage avec sa progéniture… Que d’êtres factices aux egos majuscules ; que d’individus attachants, portant leur misère pathétique en sautoir. Jaoui et Bacri bousculent une nouvelle fois les lois de la chimie en changeant le vinaigre en nectar — mais, après tout, d’aucuns racontent qu’un mage d’antan changeait l’eau en vin… Le buffet des vanités À peine vécue par celle qui l’organise (Léa Drucker, parfaite en Gatsby moderne vissée à son téléphone), la réception servant de décor à ce

Continuer à lire

"Jusqu’à la garde" : entre la mère et le pire de famille

Film du mois | Drame familial anxiogène, au réalisme brut et à l’interprétation terrifiante de vérisme, le premier long métrage de Xavier Legrand offre à Denis Ménochet un rôle de monstre ordinaire le faisant voisiner avec le Nicholson de Shining au rayon des pères perturbés.

Vincent Raymond | Mardi 6 février 2018

L’an dernier, il fallait en remontrer au jury de la Mostra pour se distinguer sur la Lagune : la sélection vénitienne était en effet aussi éclectique qu’éclatante, comptant notamment Three Billboards…, Mother!, The Shape of Water, Downsizing et L’Insulte. Face à une telle concurrence, qui aurait misé sur le premier long métrage de Xavier Legrand ? Qui aurait imaginé qu’il figurerait doublement au palmarès, meilleur réalisateur et meilleur premier film ? Au moins le public de son court métrage Avant que de tout perdre, prologue de ce film raisonnant aussi fort qu’un uppercut. Jusqu’à la garde s’ouvre dans l’intranquillité d’une audience de séparation entre les époux Besson. Elle, frêle, craintive mais décidée de s’éloigner de lui, massif, menaçant au regard lourd. Entre eux, la garde de leurs enfants. Une fille bientôt majeure et un fils, revendiqué par chacun… Legrand, comme son nom l’indique Xavier Legrand réussit à prolonger (et non adap

Continuer à lire

Au bout du fil

Galerie | L’IRMACC, Institut Régional pour les Métiers d'Art et la Création Contemporaine, est un centre de ressources qui se concentre sur les métiers de l’artisanat. (...)

Niko Rodamel | Mercredi 3 janvier 2018

Au bout du fil

L’IRMACC, Institut Régional pour les Métiers d'Art et la Création Contemporaine, est un centre de ressources qui se concentre sur les métiers de l’artisanat. Au-delà des formations qui y sont dispensées, conférences et expositions viennent régulièrement ponctuer l’année. Sur le fil forme le premier opus d’un nouveau format d’exposition proposé par l’IRMACC, baptisé Matières vives. Pas moins de quinze artisans d’art dont la pratique a attrait au fil ont confié des pièces d’exception pour constituer le premier volet du programme. L’occasion de découvrir notamment des travaux de design textile de Roxane Andrès et Florence Bost ou des ouvrages de broderie de Christine Peyret et Elisabeth Roulleau. On découvre aux côtés des couturiers Jérémie Tessier et Renaud Aivaliotis, le créations textiles d’Hélène Jospé et Aude Tahon, ainsi que l’univers des plasticiennes Dominique Torrente et Catherine De Robert. Quant à Joëlle Verne (corsetière), Françoise Micoud (dentellière aux fuseaux), Maïté Tanguy (tisserande), Mariam Partskhaladze (feutrière) et Sara Revil (tresseuse), elles font vivre chacune une discipline peu connue du grand public. Matières vives / Sur le fil

Continuer à lire

"Coexister" : Chanteurs/cultes

ECRANS | de & avec Fabrice Eboué (Fr., 1h30) avec également Ramzy Bedia, Guillaume De Tonquédec, Audrey Lamy…

Vincent Raymond | Jeudi 12 octobre 2017

Directeur de la branche musicale déficitaire d’une multinationale, Nicolas est sommé par sa PDG de produire un succès sous six mois. Au bout du rouleau, il décide de créer un groupe réunissant un prêtre, un rabbin et un (faux) imam chantant le vivre-ensemble et la concorde. Un sacré défi… Alleluia ! À partir de cet improbable argument, qui aurait pu aisément choir dans la comédie flasque et la bienveillance sucrée, Fabrice Eboué a su tirer une authentique satire prenant comme cible non pas ni les divergences entre les obédiences, mais les hypocrisies — rassemblant fidèles et mécréants. S’appuyant sur un trio excellemment choisi (Tonquédec/Cohen/Bédia, à la fois naturels et caricaturaux), complété par Audrey Lamy convaincante en ingénue-couche-toi-là et Mathilde Seigner plus que réaliste en capitaine d’industrie sans état d’âme, le comédien-réalisateur (dont le personnage ne se donne même plus la peine d’être cynique) repousse les limites de la provocation et du mauvais goût en restant dans les clous — si l’on ose. Jamais blessant, son très plaisant sens du corrosif se révèle en d

Continuer à lire

"Les Grands Esprits" : Tête de classe

ECRANS | de Olivier Ayache-Vidal (Fr., 1h46) avec Denis Podalydès, Léa Drucker, Zineb Triki…

Vincent Raymond | Jeudi 14 septembre 2017

Un agrégé de lettres sentencieux exerçant dans un lycée prestigieux se trouve victime de sa forfanterie et muté pour un an dans un collège difficile de banlieue. Arrivant coincé comme un chien dans un jeu de quilles, il fera l’unanimité en juin auprès de ses collègues et ouailles…[bâille] Remix entre Le plus beau métier du monde, L’École pour tous et Entre les murs, ce premier long métrage d’Olivier Ayache-Vidal ne peut décemment pas revendiquer l’originalité ; aimable, il reste bien naïf dans sa vision des choses : dans la vraie vie, ça finit rarement aussi bien. Reposant grandement sur l’aptitude naturelle de Denis Podalydès à porter du velours côtelé et à citer des grands textes (bien sûr, Luchini aussi aurait pu convenir, mais il devait avoir conseil de classe), cette comédie qui prétend se jouer des présupposés aligne les clichés comme un cancre des bulles. Vision rousseauiste des élèves, atténuation de la réalité, sauvetages-miracles, il n’y a guère que l’évocation des filandreuses procédures internes qui soit drôle, car elle paraît pour le coup e

Continuer à lire