Claire Devers : « Le naturel au cinéma n'existe pas »

Pauvre Georges ! | C’est aux Rencontres d’Avignon que la rare Claire Devers avait réservé la primeur de son nouveau long métrage, "Pauvre Georges !", un film cachant son soufre satirique derrière l’apparente impassibilité de son héros-titre campé par l’impeccable Grégory Gadebois.

Vincent Raymond | Mardi 20 août 2019

Photo : ©GiovanniCittadinicesi


Avez-vous avez modifié des éléments dans la configuration sociale ou professionnelle du roman de Paula Fox que vous avez adapté ?

Claire Devers : Un peu, oui : il date des années 1960, presque 1970, et il était censé se passer dans une banlieue new-yorkaise dans un milieu de profs, d'artistes. C'est moi qui ai inventé la production audiovisuelle mais c'était quand même le même milieu socio-culturel.

Et quand j'ai fait mes recherches de décor sur Google Map, très vite j'ai été intéressée par les Laurentides ; j'ai repéré visuellement Saint-Adèle et Saint-Jerôme et je me suis rendue compte que le milieu socio-culturel que je traitais vivait effectivement là-bas. J'avais été au bout d'une recherche assez cohérente entre les décors, la nature, les choix de vie… En fait, ce qui m'intéressait, c'était des bobos ; des gens de gauche, bien-pesants… Tous ces gens qui ont voté Hollande ou Macron dans les Yvelines.

Le lieu a donc une place prépondérante dans ce film…

En tant que metteur en scène, une fois que j'ai écrit mon histoire et travaillé mes personnages, je sais que ma mise en scène va être terriblement guidée par les décors. Parce qu'ils racontent les personnages, disent beaucoup de choses et vont induire une mise en scène.

Dès que j'ai vu cette maison tarabiscotée de Georges et Emma — elle paraît très intéressante, mais en fait c'est une baraque invivable car elle est sur cinq, six niveaux et l'on passe son temps à monter et à descendre — j'ai trouvé que ça exprimait tellement leur relation : ils sont jamais sur le même niveau, il y en a toujours un qui est en haut, l'autre en bas… Cela me guidait beaucoup pour bien restituer ce qui se passait dans ce couple.

L'idée c'est d'avoir au départ la bonne idée, et de ne jamais la lâcher. Si je suis chiante et exigeante, c'est surtout pour les choix de décors : là, je lâche rien.

Ce déplacement du décor initial étasunien vers le Canada est-il lié à une contrainte de production ou bien un choix ?

J'avais écris une première adaptation qui se passait à Lille et ça ne marchait pas : je tenais aux relations de voisinage entre urbains partant vivre dans des villes de province. On a déplacé au Québec parce que je voulais quand même rester dans un cinéma francophone et surtout, parce que ça me permettait de parler de tous ces Français qui se sont expatriés à Montréal durant les dix dernières années. Ça correspondait au personnage ; je le voyais bien dans cette quête de projet de vie, s'investir, avoir un désir de quelque chose, de s'expatrier comme une première expérience avant de jeter son dévolu sur Zac et ça m'a plu. Et puis je connaissais quelques acteurs québécois — il y en a de très bon acteurs au Québec — et tout de suite le film a pris une évidence là-bas. Je voulais une nature très paisible qui assiste à ces dérèglements avec ces urbains qui débarquent et ne savent pas trop comment s'enraciner. Filmer une confrontation entre leurs quêtes de vies et cette nature autour d'eux… J'aime bien les orages, en général les incendies aussi. (rires)

Une réplique du film renvoie à Georges le fait que son visage « n'exprime rien ». Est-ce facile de proposer un rôle à un comédien, en l'occurrence Grégory Gadebois, ayant une telle caractéristique ?

C'est un surdoué Gregory ! C'est un être grand acteur, donc c'est exactement ce qu'il aime jouer. Dès le départ, on a était très en connivence tous les deux sur qui était cet homme : il est à la fois bon, bienveillant, il veut vraiment toujours transmettre, il jette son dévolu sur ce gamin mais il le fait d'une façon tellement égoïste par rapport à sa femme que c'est ça qui va provoquer le dérapage.

Le fait est que cette réplique renvoie à une vérité de son jeu, cette impassibilité qu'il renvoie dans quasiment tout ses rôles. Pourtant, il est redoutablement expressif dans sa “non-expressivité“…

Oui, et c'est pour ça que j'adore cet acteur. J'aime bien que ce soit sa soeur, jouée par Pascale Arbillot, qui ait un regard très, très juste sur son personnage. Elle a l'air d'une gourde, totalement dépressive, mais elle lui renvoie cette justesse, alors qu'on ne s'attend pas du tout à une telle lucidité de sa part.

Mais cela vient des personnages de Paula Fox. Si l'on adaptait tout, cela ferait un film de dix heures, du temps de lecture du livre donc il faut condenser, aller à l'essentiel. J'appelle ça le travail de la tête de Jivaro : il faut avoir le visage en condensé, sans perdre une oreille, ni un œil, tout en condensé.

Vous faites commencer le film dans la tête de Georges avec une voix off. Elle va disparaître et revenir ponctuellement. Pourquoi ce choix de la faire se volatiliser et revenir par brefs instants ?

J'aime bien les films à voix off mais encore faut-il qu'elle ait son vrai statut ; or elle l'avait perdu au fur et à mesure que le film se faisait. J'en avais beaucoup plus, en fait et il y avait même une voix off d'Emma, à un moment donné. Souvent, elle portait une autre narration : comme on était beaucoup dans des sous-entendus, j'avais besoin de faire le point par moments. Mais ça donnait trop de sens, c'était trop lourd. Il y a le temps de l'écriture et puis il y a l'incarnation des acteurs, la visualisation des décors, qui font que l'on se rend compte qu'on a plus besoin de tout ça : l'acteur dit tout, la voix-off devient presque un pléonasme, un commentaire alors qu'elle est sensée être plus forte. Alors, au fur et à mesure du montage, on l'a enlevée et on l'a juste gardée dans la scène de l'autoroute la nuit, quand j'avais besoin d'être un petit peu plus avec Georges. Pour le reste, elle n'était pas explicative, mais c'était une autre couleur dont je n'avais plus besoin.

Certains passages du jour à la nuit sont très abrupts. Comment avez-vous travaillé sur la lumière ? Est-elle naturelle ?…

Le naturel au cinéma n'existe pas (rires) Les nuits ont pratiquement été tournées normalement, il ya très peu de scènes “borniolées“, comme on dit, parce que justement à chaque fois je voulais la profondeur du paysage extérieur. J'ai travaillé avec mon remarquable chef-opérateur et j'ai fait un gros travail d'étalonnage pour refaire les couleurs. Aujourd'hui, avec les nouvelles techniques et le numérique, si l'on a de bons objectifs, on a quand même une capacité à bien travailler les nuits sans être obligé d'avoir trop de matériel électrique : ça donne un réalisme assez étonnant. On a tourné ça vite, on a fait trente jours de tournage — c'est très peu six semaines de cinq jours — donc après on a continué à travailler les atmosphères…

Est-ce la télévision qui vous a détournée du cinéma ? Pauvre Georges ! était-il d'emblée voulu pour le cinéma ?

Oui, c'était vraiment pour moi du cinéma. Quant à la télé, chez Arte avec Pierre Chevalier, il y avait une telle liberté, qu'on perd quand même de plus en plus au cinéma. J'ai fait des choses que je n'aurais jamais pu faire au cinéma : des farces, des histoires de fantôme, j'ai travaillé sur cette crise financière en fiction, c'était génial ! J'ai des projets sur la coalition européenne, je voudrais travailler sur l'Europe, mais, je n'arrive pas à trouver du financement là-dessus, c'est chiant… En plus, on en parle beaucoup, mais c'est vrai que je suis une femme et qu'on le veuille ou pas il y a des sujets, des budgets qui me sont interdits. Après Max et Jeremy, j'ai perdu 5 ans à essayer de monter un film ; bien plus tard, j'ai compris que jamais je n'aurais pu réunir l'argent, parce que c'était un gros budget.

Pourtant, Max et Jeremy avait bien marché…

Super bien marché ! C'est pour ça que j'étais partie et que tout le monde voulait me produire, j'avais un scénario exceptionnel qui était considéré comme l'un des meilleurs scénario qui circulait à l'époque et je n'arrivais pas à boucler mon budget. Plus tard, j'ai compris que, de toute façon, il y a des budgets auxquels je n'avais pas accès en tant que femme. D'autres sont partis, mais moi je suis restée sur Arte avec Pierre Chevalier parce que j'avais plein de sujets que je savais que je ne pouvais pas faire au cinéma.

Pierre Chevalier vient de disparaître ; il est à présent doublement absent…

Oui, c'est dramatique mais de toute façon il y avait longtemps qu'il n'y était plus chez Arte, il avait passé la main. J'en reparle parce que je me souviens le bonheur que ça a été de travailler avec cet homme. C'est le plus grand producteur français de ces dernières années pour moi justement parce qu'il avait cette liberté-là : il savait ce qu'est un auteur. Plus on est libres, plus on fait des films qui intéressent tout le monde. Plus on essaye de nous formater, plus on fait des merdes (rires).

Que pensez-vous de Netflix ?

Ce que j'en pense, c'est qu'on ne pourra rien empêcher, on y est. Comment s'en protège-t-on aujourd'hui ? Effectivement, il y a une autre façon de regarder les films, une autre façon de produire qui va surgir et que quelque chose est en train de mourir. Et qu'on le veuille ou pas c'est le public qui va le faire aujourd'hui. Mais je crois aussi qu'il y a des périodes, je crois beaucoup aux cycles ; je ne crois pas que l'histoire soit linéaire. On va avoir devant nous quelques décennies dramatiques et, tôt ou tard, quelque chose de vivifiant reviendra mais quand ? Comment ? Ça je ne sais pas, je serais sans doute morte mais je pense qu'on va vers des années très sombres pour un cinéma et un mode de consommation qu'on a connus.

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"Police" : Protéger ou servir ?

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Vincent Raymond | Jeudi 3 septembre 2020

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Olivier Coussemacq : « La poésie est pour moi un art sublime, suprême »

Nomades | Le cinéma n’a pas de frontière. Le réalisateur français Olivier Coussemacq le prouve en signant un film on ne peut plus marocain. Rencontre (logique) à l’occasion des Rencontres du Sud…

Vincent Raymond | Mardi 20 août 2019

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Habituellement, les films traitant des questions de migration du point de vue du Sud sont produits ou réalisés par des Marocains. Quel est votre rapport au Maroc ? Olivier Coussemacq : Cela a été une des difficultés du projet, en effet… Quand j’ai présenté le film à Tanger, en avant-première marocaine dans le cadre du festival du cinéma marocain, on n’a pas reconnu au film son identité marocaine. Quand je suis en France avec ce film, on me dit « Mais c’est un film avec des inconnus en langue arabe ! » J’ai un rapport ancien avec le Maroc, un rapport d’amour surtout, comme pour un certain nombre de pays et des liens anciens avec le Maghreb, ainsi qu’un intérêt pour ce qui n’est pas “nous“. J’ai envie d’aller voir ailleurs pour éviter de trop parler de nous — d’autres le font très bien. Enfin, j’ai eu quelques difficultés dans le passé, à titre intime, avec ma mère que je ne développerai pas et les mères du Maghreb en règle générale, sont des femmes qui m’émeuvent par leurs capacités de résistance, leur générosité. Un caractère de mère

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"Pauvre Georges !" : La petite apocalypse

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Vincent Raymond | Mardi 20 août 2019

Enseignant français exilé au Québec, Georges le taciturne vit avec son épouse à la campagne. Un jour, il surprend un gamin déscolarisé fouillant leur maison, Zack. Georges va jeter son dévolu sur cet ado un brin pervers et tenter de lui faire raccrocher le lycée, au grand dam de ses proches… Avec son ambiance de banlieue tranquille peuplée de gens aisés en apparence comme il faut — mais révélant à la première occasion de violentes névroses quand ils n’affichent pas leur ridicule de parvenus — ; avec son protagoniste las d’absorber sans regimber la médiocrité ambiante et saisi par la crise de milieu de vie, cette adaptation-transposition de Paula Fox ne peut qu’évoquer American Beauty (1999) : Georges va faire voler en éclat les conventions qui l’oppressent, dût-il en payer le prix. À la différence du héros de Mendes, c’est davantage au profit des autres que du sien que se déclenche cette petite révolution dont Zack est le catalyseur. Trop rare au cinéma, Claire Devers fait preuve ici d’une délicieuse — et bienvenue — causticité vis-à-vis des ectoplasmes

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La Femme de mon frère : Entre elle et lui

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Vincent Raymond | Jeudi 22 août 2019

La Femme de mon frère : Entre elle et lui

Sophia vient de soutenir sa thèse et devant elle s’ouvre : le vide. Sans emploi ni relation sentimentale (mais enceinte d’un amant passé), elle squatte chez son frère Karim. Quand elle se résout à l’IVG, Karim flashe sur la gynéco. Les sentiments sont partagés. Sauf par Sophia… On parle souvent des "films du milieu" pour désigner des productions économiquement intermédiaires. Mais il faudrait reconsidérer la formule pour qualifier le jeune cinéma de la comédienne Monia Chokri (vue notamment chez Xavier Dolan), dont cette première réalisation de long-métrage laisse espérer de grandes choses. La Femme de mon frère est sans doute un film intermédiaire par son budget ; totalement par son sujet puisque Sophia se retrouve à tenir la chandelle entre sa gynéco et son frère. Il l’est surtout par son style à mi-chemin entre une inspiration résolument Nouvelle Vague (avec jump cut godardiens, effets de surimpression, errances nocturnes commentées en voix-off, citations littéraires) et sa tonalité de comédie américaine sentimentale des années 1980, ses décors pastel ou son ambiance familiale orientale explosive – un joyeux mélange entre

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Thierry Demaizière : « Pour faire un films sur Lourdes, il faut être athée »

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Vincent Raymond | Jeudi 2 mai 2019

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Figuriez-vous parmi les comédiens les plus heureux de retrouver leur personnage ? Benoit Magimel : Le plus heureux, je ne sais pas, , mais lorsque Guillaume me l’a proposé j’ai tout de suite dit oui, bien sûr. C’est une chance si rare de pouvoir retrouver un personnage au cinéma dix ans plus tard, de vieillir avec lui ; forcément, c’est une expérience assez unique. Retrouver Vincent, sa voix, était une évidence. J’étais ravi. Sa situation, son statut et ses rapports avec les personnages, cela l’était-il également ? Oui, bien sûr. À partir de 40 ans, j’ai l’impression que plus les années passent, plus on accepte de vivre un peu plus pour soi, un peu moins pour les autres. La façade, le masque tombent, on s’accepte un peu plus, on se connaît mieux. Ce personnage est très hésitant, ses sentiments assez contradictoires : l’attirance qu’il avait pour Max dans le premier était de l’ordre d’une amitié forte : il considérait qu’il était plus heureux avec lui qu’avec sa femme ; ce n’est pas par hasard

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Léa Frédeval : « Ma génération doit s’enlever de l’individualisme »

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Vincent Raymond | Mercredi 5 septembre 2018

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Votre aventure est partie d’un roman ? LF : Oui, Les Affamés a été publié en 2014. Ce sont les édition Bayard qui m’ont commandé le livre… Je n’avais pas prévu d’écrire du tout. J’étais à ma troisième année de fac dans ma troisième fac, moi-même en errance, je n’avais aucune piste. J’essayais des choses en faisant de grands écarts universitaires assez fous. Et puis fin de ma troisième année, frustrée par un mauvais résultat, je lance un blog. Pas pour être connue : il y a 15 ans j’aurais ouvert un journal intime. J’ai pris mon ordi et 3 semaines plus tard j’ai reçu un email des éditions Bayard me disant être tombé sur mon blog par hasard et me demandant de faire dans un livre le constat de ma génération. Donc je l’ai fait, il n’y avait rien de plus sympa. Un an et demi après, on m’a appelé pour l’adapter au cinéma. Comment avez-vous abordé cette première expérience cinématographique ? Il n’y a rien de plus cool à faire dans la vie ; je ne vois pas ce que je pourrai

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Samuel Collardey : « Je m’inspire de tranches de vie pour fabriquer des histoires »

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Vincent Raymond | Jeudi 31 mai 2018

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Vincent Raymond | Jeudi 26 avril 2018

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Y a-t-il a un lien entre le foot et votre mère, à qui vous avez dédié ce film ? J.H. : C’est une dédicace affective avant tout. S'il y en avait un, ce serait sur la cause féministe — ma mère était très engagée. Et comme elle aimait le cinéma, je me devais de lui dédier mon premier film. Quel est votre propre rapport au foot ? J’ai joué dans le Calvados chez les poussins, j’aime ça depuis l’enfance. Et je m’intéresse vraiment au football féminin, ce n’est pas un truc opportuniste : je suivais Lyon et l’équipe de France, ça joue bien. Au moment où les hommes plongeaient en 2010, les filles faisaient une bonne coupe du monde, ça m’a inspiré. Elles vont trouver leur place dans ce sport majeur, avec beaucoup d’argent. Et si elles arrivent à s’imposer, elle s’imposeront dans le sport le plus populaire sur la planète. Donc j’aimerais bien que ça arrive. À partir de quand la fiction prend-elle ici le pas sur l’histoire authentique ?

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Elsa Diringer : « Je pense que la violence peut aussi venir d’une femme »

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Le Dernier coup de marteau

Avec Angèle et Tony, Alix Delaporte s’aventurait dans la fable sociale, en quête de justesse et de finesse dans la peinture de ses personnages ébréchés par la vie. Pour son deuxième film, elle reconduit la formule, qui plus est avec les deux mêmes comédiens (Clotilde Hesme et un extraordinaire Grégory Gadebois, qui bouffe l’écran à chacune de ses apparitions), en en modifiant à peine l’équation : la grise Normandie est remplacée par un Montpellier solaire et l’enfant, au second plan précédemment, devient ici le pivot de la narration. Tandis que sa mère souffre d’un cancer, son père, chef d’orchestre perfectionniste qu’il n’a jamais connu, vient diriger à l’opéra la sixième symphonie de Mahler. Commence alors un jeu d’approche feutrée, fidèle au goût de la demi-teinte de la réalisatrice, mais qui s’apparente à un programme déjà vu ailleurs, en mieux : chez les frères Dardenne, évidemment, dont Delaporte ne possède ni le sens de la mise en scène physique, ni la hauteur de vue morale. Aussi noble soit-il dans ses intentions, Le Dernier Coup de marteau est rattrapé par son manque d’ambition, ce côté étriqué excusable pour un premier film, nettem

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Gare du Nord

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