"L'espace cinématographique nous renvoie à nos responsabilités collectives"

Ceux qui travaillent | Antoine Russbach signe avec Ceux qui travaillent (présenté à Avignon et Gérardmer) l’un des premiers films francophones les plus percutants de l’année, où il expose en pleine lumière les coulisses du système capitaliste. À voir pour dessiller les consommateurs !

Vincent Raymond | Mardi 1 octobre 2019

Photo : ©Ava du Parc


Quel est le point de départ de ce film ?

Antoine Russbach : Au départ, ce film s'inscrivait dans un projet plus vaste, beaucoup trop compliqué et trop cher pour un premier film : Ceux qui travaillent, ceux qui combattent et ceux qui prient, reprenant l'ordre de la société médiévale — ceux qui travaillent étant le tiers-état, les paysans ; ceux qui combattent, la noblesse et puis ceux qui prient le clergé s'occupant de notre âme. Je l'ai scindé en trois et donc ce film se pose la question de qui, aujourd'hui, nous nourrit. Je suis parti la chaîne de distribution logistique de biens, sur la manière que l'on a de consommer aujourd'hui. La particularité, c'est que ça parle du travail dans sa finalité avec un personnage d'une classe sociale élevée qui, d'une certaine manière représente le modèle de réussite que l'on peut avoir naïvement dans notre société et qui contient quelque chose de défaillant.

Toutes les décisions que prend votre personnage semblent répondre à une logique pragmatique — même si elles peuvent paraître absurdes, voire inhumaines. Y a-t-il chez lui quelque chose qui tient de l'imprégnation calviniste ?

C'est bien possible ! Souvent, dans le cinéma social, on nous dit que tout le monde est victime uniquement du contexte social ou que les méchants capitalistes incarnent le mal. Ici, l'idée était d'aller vers ce personnage en costume-cravate que j'ai déjà croisé dans la rue mille fois à Genève et que j'avais tendance, en tant qu'artiste, à incriminer par principe. En fait, notre destin est lié : on vit dans le même monde. Et le cinéma, c'est une manière d'aller vers l'inconnu, vers celui qu'on connaît pas et de comprendre ce personnage, de ne pas lui faire un procès a priori. Qu'est-ce qui l'a poussé à devenir qui il est ? Et il a quelque chose de profondément pragmatique, il sait que son travail sert à quelque chose dans la société. Après, effectivement, il est dans une espèce d'efficacité, dans une logique protestante, et aussi très paysanne. La Suisse a été un pays très paysan jusqu'à la Seconde Guerre mondiale et qui s'est enrichi très rapidement ; nos valeurs reflètent cet esprit très pragmatique qui est celui du personnage.

Il ne serait pas condamnable ?

ll serait clairement coupable jugé devant un tribunal. Mais ce qui est intéressant avec la fiction c'est qu'on est pas obligé de désigner des coupables, on peut prendre le temps de regarder et de comprendre sans donner une sanction. La fiction est un espace hyper intéressant parce qu'on n'est pas dans le journalisme : les gens ne viennent pas voir un film pour avoir des informations, ni pour avoir une vérité académique, mais pour une vérité dramatique : comprendre comment les émotions s'enchainent, comment le monde réagit aux choses, comment les rapports évoluent. Si on lisait un article sur ce qu'a fait cet homme, on serait horrifié — à juste titre. Mais l'espace cinématographique ouvre plein de portes différentes et nous renvoie à nos responsabilités collectives. C'est un endroit où l'on peut comprendre et c'est comma ça que je l'aborde.

Il y a une noirceur évidente qui se dégage du personnage ; pourtant son nom renvoie des valeurs opposées : Frank Blanchet… A-t-il été choisi à dessein ou de manière inconsciente ?

Blanc, je ne sais pas pourquoi. Mais j'aimais bien le côté un peu faible de la fin du nom “Blanchet”. Et Frank c'est une référence au monstre de Frankenstein dont on voit à un moment donné une statue à Genève, parce que le roman fut écrit à Genève. Il est un peu la créature que l'on a fabriquée pour qu'elle fasse les choses que l'on ne veut pas faire, c'est un Golem. Ça nous met nous dans une position très confortable de pouvoir le pointer du doigt et dire que c'est de sa faute alors qu'en fait, le monstre a bien été créé par quelqu'un.

Tout n'est-il pas lié au fait que son métier est entièrement dématérialisé — il gère des marchandises et des gens virtuels ? Sans contact humain, il est dépourvu d'empathie…

Oui, tout à fait. Je trouvais aussi hyper intéressant le parallélisme entre la virtualité de son travail et la virtualité de notre rapport à la consommation : l'étalage du supermarché est comme une espèce de paravent derrière lequel on ne voit pas ce qu'il se passe — souvent, on n'a pas envie de voir. J'ai discuté avec un homme qui faisait ce travail à Genève — c'était drôle de voir que les bateaux du monde entier sont gérés dans un pays où il n'y a pas de mer. Il m'a dit qu'il n'avait passé qu'une demi-journée sur un bateau mais il les gérait toute la journée. Ce rapport au virtuel, au boulot, m'avait beaucoup impressionné ; je le trouvais très pertinent dans le monde actuel. Quant à l'absence d'empathie, elle n'est pas forcément liée à la virtualité.

Connaissiez-vous ce monde ?

Non, mais je trouvais que c'était une arène géniale pour parler de consommation, donc j'ai fait des rencontres. Cette histoire du crime m'a été racontée par quelqu'un qui était à deux doigts de le faire et qui ne l'a pas fait. L'histoire nous a beaucoup marqués, mon coscénariste Emmanuel Marre et moi. J'espère que des histoires comme ça n'arrivent pas à chaque fois, mais on ne le saura jamais : c'est un milieu très secret.

Allez-vous tourner le deuxième volet ?

Alors, j'ai commencé à l'écrire avec un autre scénariste, parce qu'Emmanuel est en train de réaliser son premier long métrage, et le dernier Ceux qui prient sera très certainement écrit aussi avec Emmanuel. Mais on verra, c'est en cours…


Ceux qui travaillent

De Antoine Russbach (2019, Sui/Be, 1h42) avec Olivier Gourmet, Adèle Bochatay...

De Antoine Russbach (2019, Sui/Be, 1h42) avec Olivier Gourmet, Adèle Bochatay...

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Cadre supérieur dans une grande compagnie de fret maritime, Frank consacre sa vie au travail. Alors qu’il doit faire face à une situation de crise à bord d’un cargo, Frank, prend - seul et dans l’urgence - une décision qui lui coûte son poste. Profondément ébranlé, trahi par un système auquel il a tout donné, le voilà contraint de remettre toute sa vie en question.


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"Le Jeune Karl Marx" : Graine de coco

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Vincent Raymond | Mercredi 27 septembre 2017

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Grand froid : Cadavre en cavale

ECRANS | de Gérard Pautonnier (Fr.-Bel.-Pol., 1h26) avec Jean-Pierre Bacri, Arthur Dupont, Olivier Gourmet, Fedor Atkine…

Vincent Raymond | Mercredi 28 juin 2017

Grand froid : Cadavre en cavale

L’entreprise funéraire d’Edmond Zweck ne devrait pas connaître la crise. Mais dans sa petite bourgade au nord de nulle part, personne ne meurt. Sur le point de licencier son fidèle Georges et son apprenti Eddy, il récupère un défunt. Hélas, les obsèques vont tourner au désastre… Distribution de prestige pour cette comédie d’humour noir-givré, rappelant à bien des égards cette frange de cinéma nordique qui joue sur l’absurdité découlant de la dilatation du temps : chez Roy Andersson, van Warmerdam, Kaurismäki, mais aussi les Coen de Fargo, quand le dérisoire devient par la contemplation forcenée un inépuisable réservoir d’extraordinaire et l’incongru totalement banal — tel le restaurant asiatique, inattendu dans ce décor. Si l’insolite surgit pour faire pivoter l’histoire vers un burlesque macabre, il reste des non-dits tout aussi porteurs de bizarrerie dérangeante (en témoignent les relations troubles “unissant” le prêtre à ses enfants de chœur). Il faut toutefois accepter le rythme traînant du début, parce qu’il participe pleinement de l’ écriture comique. Pautonnier au

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Jamais de la vie

ECRANS | De Pierre Jolivet (Fr, 1h35) avec Olivier Gourmet, Valérie Bonneton…

Christophe Chabert | Mardi 7 avril 2015

Jamais de la vie

Courant manifestement après sa veine de polar social dont le sommet — et un de ses plus gros succès — reste Fred avec Vincent Lindon, Pierre Jolivet est allé débaucher Olivier Gourmet pour incarner ce gardien de nuit, ex-taulard et ex-syndicaliste revenu de tout, observant avec fatalisme la crise lui dérober ses dernières illusions et découvrant qu’un casse se prépare dans l’hyper qu’il doit surveiller. Gourmet est formidable, évidemment, mais le film, pour ainsi dire, ne le mérite pas. On aura rarement vu scénario aussi pépère et mise en scène aussi manifestement sous Lexomil ; c’est bien simple, n’importe quel épisode de série télé française a aujourd’hui plus conscience de la nécessité d’insuffler rythme et tension à son récit. Mais Jolivet préfère engourdir l’ensemble, histoire de bien faire passer ses messages politico-sociaux ; sauf que, lorsqu’il s’agit de peindre la banlieue et son quotidien, il ne se rend même pas compte qu’il conforte les clichés au lieu de les renverser — ici, les jeunes des quartiers, même gentils et serviables, restent des petits délinquants. Mais on n’a même pas envie de lui chercher des noises sur ce terrain-là ; on a

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Terre battue

ECRANS | De Stéphane Demoustier (Fr, 1h35) avec Olivier Gourmet, Charles Merienne, Valeria Bruni Tedeschi…

Christophe Chabert | Lundi 15 décembre 2014

Terre battue

Viré de son poste de responsable d’un grand magasin, Jérôme (Olivier Gourmet, parfait, comme d’habitude) cherche à se remettre en selle en créant sa propre boutique de chaussures féminines. En parallèle, son fils Ugo, 11 ans, décide de se consacrer au tennis, où il développe des aptitudes prometteuses. Pour son premier long, Stéphane Demoustier, frère d’Anaïs et auteur de quelques courts remarqués, investit un territoire à la fois balisé et inédit : les relations père / fils, le réalisme social, ça, c’est pour l’attendu. La description des efforts et sacrifices pour monter sa boîte ou pour s’accomplir dans un sport, en revanche, est plus rarement montée à l’écran. C’est en fin de compte la réunion des deux qui donne son charme à Terre battue, Demoustier évitant certains écueils comme la projection des désirs du père sur l’avenir de son fils. Les deux sont dans des logiques de perdants et le film suit cette trajectoire très frères Dardenne — par ailleurs coproducteurs — sans en rajouter, avec une modestie qui en marque à la fois l’intérêt et les limites — à trop vouloir être modeste, il manque quand même d'envergure. Dès qu’il s’en éloigne, il est nettement moins

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La Marche

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Christophe Chabert | Lundi 25 novembre 2013

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Grand central

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Christophe Chabert | Lundi 15 juillet 2013

Grand central

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