“Annette” de Leos Carax : Noces de son

Ouverture Cannes 2021 | Espéré depuis un an — son titre est d’ailleurs une quasi anagramme d’“attente” —, le nouveau Carax tient davantage de la captation d’un projet scénique que de ses habituelles transes cinématographiques. Vraisemblablement nourrie de son histoire intime, cette mise en abyme du vampirisme trouble entre artistes, artistes et modèles, artistes et environnement familial dépose presque toute fragilité en multipliant les oripeaux chic, glamour et trendy. Parfait pour le tapis rouge de l’ouverture de Cannes ; moins pour l’émotion…

Vincent Raymond | Mercredi 7 juillet 2021

Photo : ©UGC Distribution


Figurer en ouverture sur la Croisette n'est pas forcément une bonne nouvelle pour un film. A fortiori cette année, après deux ans de disette. Car ce que le Festival attend de sa première montée des marches, c'est qu'elle amorce la pompe à coup de stars, de strass et de flashs fédérateurs. L'œuvre qui abrite ces premiers de cordée se trouve souvent reléguée à l'enveloppe de luxe et elle encourt surtout le risque d'être vite oblitérée d'abord par le reste de la sélection, puis par le tamis temps — on n'aura pas la cruauté de rappeler quelques pétards mouillés du passé

Cochant les cases de la notoriété grand public et auteur, Annette souscrit également — on le verra — à d'autres paramètres prisés par les festivals : une dénonciation à travers la comédie musicale cinématographie de l'égotisme des gens de la “société du spectacle”, à l'instar du All That Jazz (Palme d'Or 1980) de Bob Fosse ou du — moins flamboyant et plus convenu — La La Land (Lion d'Or 2016) de Damien Chazelle. Voire, sans la musique, du miraculeux Birdman (2014) d'Iñarritu.

Allégorie, fable méta, mélodrame chanté, Annette s'ouvre par la grâce de son double Dieu : le son et le visage de son démiurge-auteur Leos Carax. Le son, ou plutôt un souffle à peine audible modulant d'une voix tremblotante Au clair de la lune, évoque le premier enregistrement de l'humanité réalisé un siècle avant la naissance de Carax par Édouard-Léon Scott de Martinville, avant qu'un grésillement électrique ne ramène au studio où les Sparks se préparent à chanter — l'ellipse est digne de celle de 2001 quand l'os tournoyant en l'air fait place à une navette spatiale. En cabine et à l'image, le cinéaste en personne dirige la session. Il signifie le commencement, comme au début de son envoûtant Holy Motors (2012) où il figurait ce rêveur possédant au bout du doigt une clef afin de déverrouiller le film à son public ; à ses côtés, ce n'est pas le fruit du hasard, se tient sa fille Nastya Golubeva-Carax. Quand le top est lancé, la musique crée le récit, sort du studio, les comédiens-personnages rejoignent la troupe et l'histoire démarre au terme d'un plan-séquence-chorale. Plutôt prometteur et galvanisant ; c'est ensuite que cela se gâte — ou tout au moins que les promesses ne sont pas tenues.

Pas totalement en chanté, ni enchanteur

Sorte de néo Lenny Bruce rudoyant son public lors de ses one man shows, Henry McHenry vient de rencontrer la cantatrice Ann Desfranoux. Ils entament une histoire d'amour intense que vient sceller la naissance de leur fille Annette, une enfant comme « venue d'ailleurs ». Mais la perte de succès d'Henry et sa jalousie créent des dissensions dans le couple. Après un drame, le père entreprend d'exploiter à travers le monde le talent d'Annette, bébé possédant la voix de sa mère…

La comédie musicale est tendance, d'accord — c'est un cycle. Une affiche avec un réal arty, des compositeurs cultes dont les musiciens sont fans et des interprètes à statuettes permet sans doute d'espérer décrocher la timbale, à défaut de se distinguer. Car sur le registre de l'enfant “différent” trouvant la musique pour exutoire, les opéras-rock Tommy (1975) ou The Wall (1982) sont passés avant. Leur plus-value par rapport à Annette ? Ces films sont des adaptations d'un matériau préexistant, pensés pour le disque et/ou la scène. Étonnamment, le film de Carax semble contenir moins de gestes ou d'intentions purement cinématographiques justifiant la spécificité de son médium d'élection. Bien sûr, le cinéaste s'adonne à quelques-uns de ses penchants favoris (des surimpressions, de rares mais virtuoses plans-séquences) ; il accentue surtout la “théâtralité“ de son film. On ne parle pas seulement de son filage de lieux de spectacle au sens strict, où se produisent naturellement ses protagonistes, mais des environnements annexes qui se transforment en authentiques plateaux (le bateau et l'île du naufrage sont ainsi traités comme des décors et transparence d'opéra, le tribunal se tient dans une salle de spectacle etc.) Bref, tout devient espace de spectacle vivant et de démonstration au public. Tout est représentation, y compris la conférence de presse façon #MeToo — posée un peu comme une pièce rapportée — ou les intermèdes d'un choryphée moderne s'incarnant dans la voix d'une échotière people (pour le coup, ça c'est une bonne idée).

Au-delà de ce constat à la Guy Debord, que nous raconte Annette ? Que l'artiste peut s'avérer un aigri, un tourmenté et un parasite de son entourage, voleur de beauté à l'occasion, au service de ses propres ambitions ou frustrations. Il est tentant de faire un parallèle entre Henry vivant d'Annette et le metteur en scène vivant à travers ses égéries, surtout avec Carax qui les a accumulées : Denis Lavant, Mireille Perrier, Juliette Binoche, Katerina Golubeva… Il est par ailleurs troublant de relever la similitude physique d'Adam Driver/Henry avec Carax à la fin du film, veuf d'Ann, de se souvenir que Carax a perdu tragiquement sa compagne Katerina Golubeva, et de lire que Annette est dédié à leur fille Nastya, évoquée plus haut. Difficile d'aborder ce parallélisme intime sans glisser dans les méandres de l'indiscrétion obscène…

On parlait en début de “cases cochées” par ce film pour concourir à Cannes. Annette est donc, à l'instar des Palmes Les Parapluies de Cherbourg (1964) et Dancer in The Dark (2000), un mélodrame où la fin possède autant de qualités que le début — ce qui, ici, rattrape ses ventres mous. L'on devrait, d'ailleurs, dire les fins, car une conclusion collective s'ajoute au terme du générique. La différence, chez Demy ou von Trier, c'est qu'on regarde aussi en périphérie des personnages au lieu d'enchaîner les pubs pour parfum et qu'on ose faire du sentiment sans crainte au-delà des cinq dernières minutes. C'est moins vain, mais c'était une autre époque…

★★☆☆☆Annette de Leos Carax (Fr., 2h20) avec Adam Driver, Marion Cotillard, Simon Helberg…

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"The Dead Don't Die" : Comme un petit goût de reviens-y-pas

Cannes 2019 | Quelle mouche a piqué Jim Jarmusch (ou quel zombie l’a mordu) pour qu’il signe ce film ni série B, ni parodique, ni sérieux ; ni rien, en fait. Prétexte pour retrouver ses copains dans une tentative de cinéma de genre, ce nanar de compétition figure dans celle de Cannes 2019 dont il effectue en sus l’ouverture.

Vincent Raymond | Mercredi 15 mai 2019

Centerville, États-Unis. Depuis la fracturation des Pôles, la terre est sortie de son axe et de drôles de phénomènes se produisent : la disparition des animaux ou l‘éveil des macchabées qui attaquent la ville. Au bureau du shérif Robertson, on commence à lutter contre les zombies… Certes oui, l’affiche de The Dead Don’t Die vantant son « casting à réveiller les morts » a de la gueule. Mais empiler des tombereaux de noms prestigieux n’a jamais constitué un gage de qualité, ni garanti de provoquer le tsunami de spectateurs escompté par les producteurs. Voyez les cimetières, où l’on trouve pourtant la plus forte concentration de génies au mètre carré (et une proportion non négligeables de sinistres abrutis) : outre les taphophiles, ils ne rameutent guère les foules. Blague à part, cette affiche reproduisant luxueusement celle plus brute de décoffrage de La Nuit des Morts-Vivants (1968) annonce d’emblée la couleur : Jarmusch vient rejouer la partition du classique horrifique de George A. Romero. C’est loin d’être la premiè

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"Nous finirons ensemble" : Encore un peu plus à l’ouest

ECRANS | De Guillaume Canet (Fr., 2h15) avec François Cluzet, Marion Cotillard, Gilles Lellouche…

Vincent Raymond | Jeudi 2 mai 2019

Dix ans après l’été maudit qui vit périr l’un des leurs, le groupe d’amis du Cap Ferret s’est disloqué. Sous l’impulsion d’Éric, ils se retrouvent tous pour célébrer les 60 ans de Max. Or celui-ci, sur le point de vendre sa maison, goûte guère la surprise… On prend les mêmes et on continue en suivant la recette : faire fermenter dans une résidence de nabab émirati ou de milliardaire texan un groupe “d’amis“ aux égos hypertrophiés se mesurant la longueur du portefeuille pour savoir qui sera le nouveau mâle alpha de la bande. Fatalement, il faut s’attendre à du combat de coqs. Quand ils en ont le temps, certain·es de ces quadra adulescents pensent (un peu) aux autres. Pas forcément à leurs enfants — ces boulets d’arrière-plan décoratif conservés en cas de nécessité dramatique — ; plutôt à la planète le temps d’un couplet fédérateur dans l’air du temps. Ces personnages seraient faits pour être raillés, on souscrirait volontiers. Mais non : il faut les aimer pour leurs “blessures“, conséquences de leur égoïsme et de leur arrogance aveugle. Des liens profonds unissant Canet à son ment

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"BlacKkKlansman - J'ai infiltré le Ku Klux Klan" : Afros, blancs et méchants

Rire sous cape | Deux flics — l’un noir, l’autre blanc et juif — infiltrent la section Colorado du KKK. Le retour en grâce de Spike Lee est surtout une comédie mi-chèvre mi-chou aux allures de film des frères Coen — en moins rythmé. Grand Prix Cannes 2018.

Vincent Raymond | Mardi 28 août 2018

Colorado Springs, aube des années 1970. Tout juste intégré dans la police municipale, un jeune flic noir impatient de “protéger et servir” piège par téléphone la section locale du Ku Klux Klan. Aidé par un collègue blanc, sa “doublure corps“, il infiltrera l’organisation raciste… Spike Lee n’est pas le dernier à s’adonner au jeu de l’infiltration : dans cette comédie « basée sur des putains de faits réels » (comme l’affiche crânement le générique), où il cite explicitement Autant en emporte le vent comme les standards de la Blaxploitation (Shaft, Coffy, Superfly…), le réalisateur de Inside Man lorgne volontiers du côté des frères Coen pour croquer l’absurdité des situations ou la stupidité crasse des inévitables sidekicks, bêtes à manger leur Dixie Flag. Voire sur Michael Moore en plaquant en guise de postface des images fraîches et crues des émeutes de Charlottesville (2017). Cela donne un ton cool, décalé-cocasse et familier, rehaussé d’une pointe d’actualité pour enfoncer le clou, au cas où les allusions appuyées à la

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"L’Homme qui tua Don Quichotte" : Malédiction…

Enfin ? | Pendant un quart de siècle, Terry Gilliam a quasiment fait don de sa vie au Don de Cervantès. Un dévouement aveugle, à la mesure des obsessions du personnages et aussi vaste que son monde intérieur. Mais l’histoire du film n’est-elle pas plus grande que le film lui-même ?

Vincent Raymond | Jeudi 31 mai 2018

De retour en Espagne, où il avait tourné son film d’études inspiré de Cervantès, un réalisateur de pubs en panne créative retrouve le cordonnier à qui il avait confié le rôle de Don Quichotte. Mais celui-ci se prend désormais pour le Chevalier à la triste figure et l’entraîne dans sa quête… À un moment, il faut savoir terminer un rêve. Même quand il a tourné en cauchemar. L’histoire de la conception L’Homme qui tua Don Quichotte est l’une des plus épiques du cinéma contemporain, bien davantage que celle racontée par ce film aux visées picaresques. Palpitante et dramatique, même, jusque dans ses ultimes et rocambolesques rebondissements. Idéalisée par son auteur pendant un quart de siècle, cette œuvre a gagné au fil de ses avanies de production une de nimbe de poisse à côté de laquelle la malédiction de Toutankhamon passe pour un rappel à la loi du garde-champêtre. Elle a aussi suscité une attente démesurée auprès du public, sa

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"Gueule d’ange" : Seule et soûle

Gueule de bois | Quelque part, dans le sud. Mère célibataire d’Elli, qu’elle appelle Gueule d’ange, Marlène tient pour prioritaires sa vie de jeune femme et ses sorties. Un (...)

Vincent Raymond | Jeudi 31 mai 2018

Quelque part, dans le sud. Mère célibataire d’Elli, qu’elle appelle Gueule d’ange, Marlène tient pour prioritaires sa vie de jeune femme et ses sorties. Un soir, elle prolonge la fête avec un type et laisse sa gamine de 8 ans seule, pour une durée indéterminée. Elli dissimule son absence. Et boit. Gueule d’ange est l’exemple parfait du film avec lequel on peut jouer au bingo : sur la foi de l’affiche et du synopsis, le public peut préparer un carton et cocher les clichés dès qu’ils traversent le champ. Rôle social “de composition“ avec mèches blondes et tenue de cagole, taillé pour un festival/une nomination au César : bingo, Cotillard. Référent masculin revêche au premier abord, cachant sa tendresse sous une (et même plusieurs blessures intimes) et vivant dans une caravane : gagné, Alban Lenoir ! Gamine-à-z’yeux-bleus-pleine-de-bravitude-grave-dévastée-à-l’intérieur-alors-elle-picole : meilleur espoir pour Ayline Aksoy-Etaix. Décor de station balnéaire avec fête foraine intégrée (pour le côté “ces adultes qui n’ont jamais grandi“) : carton plein ! En su

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"Logan Lucky" : Un Soderbergh petit bras

ECRANS | de Steven Soderbergh (E.-U., 1h58) avec Channing Tatum, Adam Driver, Seth MacFarlane…

Vincent Raymond | Mercredi 25 octobre 2017

Les frères Logan sont des poissards, Clyde (qui a perdu son avant-bras à l’armée) en est persuadé. Bien que récemment viré et divorcé, son aîné Jimmy, n’y croit pas et lui propose un casse d’autant plus ardu à accomplir qu’ils doivent compter sur Joe Bang, un braqueur… incarcéré. Heu ? Face à l’affiche, il y a de quoi baver : Soderbergh réunit James Bond, la petite-fille d’Elvis, Kylo Ren et Magic Mike pour exploser le coffre-fort, non pas d’un casino au Nevada, mais d’un circuit de course automobile en Caroline du Nord. Soderbergh a beau translater son intrigue dans un État moins proche de l’Idaho, et la saturer de bras cassés (ou amputés), cette énième resucée auto-parodique de Ocean’s Eleven ne casse malheureusement pas trois pattes à un canard. Certes, il y a des crétins à la “frères-Coen”, un portrait affligeant de la classe infra-moyenne et de l’Amérique profonde, mais on sent Tonton Steven tourner sur la réserve, sans forcer son talent, tout à la joie d’être avec ses potes. Si ça lui fait plaisir, pourquoi pas, mais quelle frustration pour le public ! Imagine-t-on se rendre dans un r

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Silence : Du doute, pour une foi

ECRANS | En relatant le chemin de croix de jésuites du XVIIe siècle éprouvant leur foi en évangélisant un Japon rétif à ces conversions, Scorsese le contemplatif explore ici sa face mystique — ce nécessaire ubac permettant à son œuvre d’atteindre des sommets

Vincent Raymond | Mardi 31 janvier 2017

Silence : Du doute, pour une foi

Loin d’être monochromatique, la filmographie de Scorsese reflète depuis toujours une admiration conjointe pour deux mondes ritualisés : le temporel des truands et le spirituel des religieux. S’il n’y a guère de malfrats dans Silence, on y découvre toutefois quelques châtiments pratiqués par les autorités nippones sur les chrétiens refusant d’apostasier, et que des mafieux trouveraient à leur goût ! La violence des confrontations entre ces deux univers autour de la notion de foi ne pouvait que fasciner le réalisateur de Taxi Driver et de Casino. Pour autant, Silence ne s’inscrit pas dans la veine stylistique des Infiltrés ou des Affranchis : la question intérieure et méditative prime sur la frénésie exaltée. Lent, posé, d’inspiration asiatique dans sa facture, il se rapproche du semi ésotérique Kundun (1997). Chacun sa croix Débutant par la recherche d’un missionnaire porté disparu, Silence se poursuit par une succession d’introspections pour le père Rodrigues parti sur ses traces, telles que : feindre u

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"Juste la fin du monde" : Dolan au début d’un nouveau cycle ?

ECRANS | Ébauche de renouveau pour Xavier Dolan qui adapte ici une pièce de Lagarce, où un homme vient annoncer son trépas prochain à sa famille dysfonctionnelle qu’il a fuie depuis une décennie. Du maniérisme en sourdine et une découverte : Marion Cotillard, en comédienne.

Nicolas Bros | Mercredi 21 septembre 2016

La parentèle recuite dans sa rancœur d’un côté ; de l’autre le fils prodigue… C’est une bien belle collection de menteurs et de névrosés qui défile. De lâches, aussi. Ensemble ou séparément, ils ne parviennent pas à extérioriser ni leur amour, ni leur haine. Dans la présence des corps, c’est l’absence des mots qui les foudroie. La pièce de Lagarde dont Dolan s’est emparée est un de ces psychodrames familiaux à la Festen, où jamais les traumas originels n’arrivent à s’exprimer, ni les abcès à se vider. Personne n’a le luxe de respirer dans cette succession de têtes à têtes : à la canicule s’ajoute l’oppression de gros plans implacables entravant jusqu’au mouvement de la pensée. Comment peut-on être aussi seul en coexistant à plusieurs, aussi éloignés en ayant tant en commun ? Cotillard, épure et pure Avouons que l’on redoutait la surenchère de têtes d’affiches ; on la craignait comme un artifice obscène, un signe extérieur de richesse vulgaire, un mesquin coupe-file pour la Croisette… Oubliant qu’une réunion de comédiens de renom dans un quasi huis clos les condamne à se mesurer les uns aux autres ; accent

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While we’re young

ECRANS | Après Frances Ha, Noah Baumbach continue d’explorer le New York branché et sa bohème artistique, transformant Solness le constructeur d’Ibsen en fable grinçante et néanmoins morale où des Bobos quadras se prennent de passion pour un couple de jeunes hipsters. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 22 juillet 2015

While we’re young

Quarante ans, toujours pas parents ; Josh et Cornelia — couple inattendu mais crédible formé par Ben Stiller et Naomi Watts — sont en pleine crise. Tandis que leurs amis BoBos new-yorkais s’assurent une descendance, eux semblent frappés de stérilité. Celle-ci n’est pas seulement sexuelle, elle est aussi créative, en particulier pour Josh, en galère pour terminer un documentaire fleuve qui, manifestement, n’intéresse que lui. Jusqu’au jour où ils rencontrent Jamie et Darby — Adam Driver et Amanda Seyfried, prototypes de hipsters ayant fait de la bohème une règle de vie. À leur contact, Josh et Cornelia trouvent une seconde jeunesse, revigorés par ce couple qui semble vivre dans un présent perpétuel. Noah Baumbach se livre alors à une comédie de mœurs contemporaine, même s’il s’inspire très librement d’une pièce vieille d’un siècle — Solness le constructeur d’Ibsen. Le ton y est mordant et le monde actuel en prend pour son grade : tandis que Josh se débat avec son portable, ses CD et son appartement design, Jamie ne jure que par les vinyles, les VHS et le mobilier vintage. La jeunesse s’empare des objets ringards de ses aînés et les rends hype et désirables, y c

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Hungry hearts

ECRANS | Après La Solitude des nombres premiers, Saverio Costanzo prolonge son exploration des névroses contemporaines en filmant l’enfermement volontaire d’une femme, atteinte d’une phobie radicale du monde extérieur. Un film dérangeant dont la mise en scène rappelle Polanski. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 24 février 2015

Hungry hearts

La rencontre entre Jude et Mina pourrait être le prélude à une comédie romantique : ils se retrouvent tous deux enfermés dans les toilettes d’un restaurant chinois, incommodés par l’odeur et embarrassés par cette promiscuité forcée. Cette première scène de Hungry hearts agit donc comme un faux-semblant pour le reste du film, pas franchement drôle et même carrément inquiétant. Mais Saverio Costanzo, déjà auteur du remarquable et terrible La Solitude des nombres premiers, y offre deux indices au spectateur quant à la tournure que prendront les événements : d’abord, la claustration physique et son prolongement psychologique, véritable sujet du film ; puis cette idée d’un corps masculin dont les fluides créent des effluves nauséabondes et potentiellement dangereuses. C’est ce qui va détraquer l’histoire d’amour : une fois le mariage célébré, l’enfant à naître n’est pas vraiment désiré. «Ne viens pas en moi !» demande Mina, mais Jude ne parvient pas à se retenir. Quelque chose d’étranger est donc entré dans son corps, et le fruit de cette "invasion" va devenir pour Mina l’objet de toutes ses attentions, qu’elle chercher à préserver à son tour de tout

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The Search

ECRANS | De Michel Hazanavicius (Fr, 2h14) avec Bérénice Bejo, Annette Bening, Maxim Emelianov…

Christophe Chabert | Mardi 25 novembre 2014

The Search

Mal accueilli à Cannes, judicieusement remonté depuis, The Search prouve que son cinéaste, Michel Hazanavicius, possède un très estimable appétit de cinéma. Après le triomphe de son néo-muet The Artist, il signe le remake d’un mélodrame éponyme de Fred Zinnemann, qu’il réinscrit dans le cadre de la deuxième guerre de Tchétchénie en 1999. En parallèle, on suit deux destins : l’errance d’un enfant dont les parents ont été massacrés sous ses yeux par l’armée russe, recueilli par une chargée de mission de l’Union Européenne, et un jeune un peu paumé que ladite armée va transformer en machine de guerre. On ne révèlera pas ce qui les réunit, tant il s’agit d’un des tours de force de The Search. L’autre, c’est la sécheresse avec laquelle Hazanavicius parvient à raconter son histoire, différant longuement la montée émotionnelle pour s’en tenir à un classicisme bienvenu et efficace. Peu de musique externe, une volonté de trouver la bonne distance face aux événements et de ne pas chercher la fresque mais plutôt le désarroi qui émane des ruines ou des colonnes de civils chassés par la guerre. Le film, même dans cette version, n’évite pas toujours le didac

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Deux jours, une nuit

ECRANS | Nouvel uppercut des frères Dardenne, qui emprunte les voies du thriller social pour raconter comment une ouvrière tente de sauver son travail en persuadant ses collègues de renoncer à une prime, et interroger ce qui reste de solidarité dans la société actuelle. Magnifique. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 21 mai 2014

Deux jours, une nuit

Lève toi et marche. Au premier plan de Deux jours, une nuit, Sandra (Marion Cotillard, formidable, se fond génialement dans l’univers des frères Dardenne, comme Cécile De France auparavant dans Le Gamin au vélo) émerge d’un sommeil médicamenteux et sort de son lit pour répondre au téléphone. C’est le film qui l’arrache de cette dépression dont on ne connaîtra jamais le motif profond et qui est devenue la source de son malheur actuel : juste avant son retour de congé maladie, elle apprend qu’elle va perdre son emploi, le patron de l’entreprise de panneaux solaires ayant choisi d’accorder une prime aux autres ouvriers contre le "départ" d’une des leurs. Décision cruelle à laquelle Sandra refuse de se plier ; avec son mari Manu (Fabrizio Rongione), elle va aller à leur rencontre, tentant de les convaincre un par un de revenir sur leur vote. Les frères Dardenne suivent donc à la trace leur héroïne, toujours en mouvement ; elle encaisse les coups durs, trébuche, tombe, se relève, repart à l’assaut et se charge des quelques rayons de solidarité qui lui donnent le courage de continuer. Une femme en colère Si le scénario paraît de prime abord

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The Immigrant

ECRANS | Les premiers plans de The Immigrant mettent l’Amérique au cœur de son sujet : la statue de la liberté, Ellis Island, une file d’immigrants européens (...)

Christophe Chabert | Lundi 25 novembre 2013

The Immigrant

Les premiers plans de The Immigrant mettent l’Amérique au cœur de son sujet : la statue de la liberté, Ellis Island, une file d’immigrants européens attendant leur visa… C’est aussi une image forte venue du cinéma américain, celle qui ouvrait Le Parrain II. En se transportant au début du XXe siècle, James Gray semble promettre une grande fresque en costumes, éminemment romanesque, qui le placerait en descendant naturel de Coppola. Mais une fois ses rôles principaux distribués — d’un côté, Ewa, Polonaise prête à tout pour retrouver sa sœur, restée en quarantaine sur l’île, et de l’autre, Bruno, souteneur qui lui promet de l’aider si elle accepte de rejoindre sa «famille» —, le film se jouera avant tout en intérieurs : un théâtre burlesque, des bains publics ou l’appartement de Bruno Weiss, qui devient une nouvelle prison pour Ewa. En cela, The Immigrant tient plus du roman russe que de la reconstitution hollywoodienne, et la mise en scène de Gray, somptueuse, d’une sidérante fluidité, préfère l’intimisme à la démesure. Chaque miroir, chaque vitre est à la fois un cadre enserrant Ewa à l’intérieur du cadre, mais aussi une paroi sale ou r

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Frances Ha

ECRANS | En noir et blanc et au plus près de sa formidable actrice et co-auteur Greta Gerwig, Noah Baumbach filme l’errance d’adresses en adresses d’une femme ni tout à fait enfant, ni tout à fait adulte, dans un hommage au cinéma français qui est aussi une résurrection du grand cinéma indépendant américain. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 1 juillet 2013

Frances Ha

Elle s’appelle Frances et c’est déjà tout un programme pour le nouveau film de Noah Baumbach, son meilleur depuis Les Berkman se séparent. Frances est une New-yorkaise pur jus, mais c’est comme si cette belle création cinématographique, fruit d’un travail en symbiose entre le cinéaste et son actrice Greta Gerwig, était aussi l’héritière d’un certain cinéma français. Dans une des nombreuses chambres où elle va échouer et qu’elle se refuse obstinément à ranger, Frances épingle un poster anglais de L’Argent de poche de François Truffaut ; avec un de ses colocataires, elle regarde un soir à la télé Un conte de Noël de Desplechin ; sur un coup de tête, la voilà partie pour Paris, où elle traîne entre le Café de Flore et la Sorbonne, tentant vainement d’avancer dans sa lecture de Proust ; enfin, séquence mémorable, on la voit danser en toute liberté dans la rue tandis que la caméra l’accompagne en travelling latéral, avec Modern love de David Bowie déchaîné sur la bande-son. Plus qu’un clin d’œil, cette reprise de la scène mythique de Mauvais sang où Carax iconisait son comédien fétiche Denis Lavant tient lieu de double décl

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