“Titane” de Julia Ducournau : Au lit, motors !

Palme d'Or 2021 | Une carrosserie parfaitement lustrée et polie, un moteur qui rugit mais atteint trop vite sa vitesse de croisière pépère… En apparence du même métal que son premier et précédent long métrage, Grave, le nouveau film de Julia Ducourneau semble effrayé d’affronter la rationalité et convoque le fantastique en vain. Dommage.

Vincent Raymond | Jeudi 15 juillet 2021

Photo : ©Carole Bethuel


Victime enfant d'un accident de voiture dont elle a été la cause, Alexia vit depuis avec une plaque de titane dans le crâne. Devenue danseuse, elle se livre en parallèle des meurtres affolant le sud de la France et “s'accouple” avec une voiture. Pour se faire oublier près une soirée très sanglante, Alexia endosse l'identité d'Adrien, un adolescent disparu depuis dix ans. Son père, un commandant de pompiers détruit, va cependant reconnaître ce “fils” prodigue et l'accueillir…

Programmé par la Semaine de Critique en 2016, le sympathique Grave avait instantanément transformé Julia Ducourneau, dès son premier long métrage, en nouvelle figure de la hype cinématographique française. Sans doute les festivaliers, déjà peu coutumiers des œuvres se revendiquant d'un “autre cinéma” louchant vers le fantastico-gore, la série B et les séances de minuit, avaient-il été titillés par le fait que ce film soit signé non pas par l'un des olibrius vaguement inquiétants fréquentant les marches du Palais (Gaspar Noé, Lars von Trier, NWR, Mandico…) mais par une jeune réalisatrice présentant bien. Le peuple de la Croisette, et sans doute celui de Berlin et de Venise, semble avoir besoin d'être rassuré : il lui faut du décalage entre du sordide à l'image et du propret sur le tapis rouge. Ce même décalage qui permet également à un parterre en smoking et talons hauts de rigueur, ces uniformes hors d'âge, de s'émouvoir devant des histoires de chômeurs ou de réfugiés…

Crash sexe Alexia

Il n'empêche que le cinéma auquel Julia Ducourneau se rattache, underground de niveau supérieur, ne surgit pas de nulle part et possède une foule de fenêtres et de réseaux de diffusion. À commencer par les festivals spécialisés — dont Hallucinations collectives, pour lequel elle pourrait presque paraître trop mainstream. Pas uniquement parce qu'elle se prévaut de l'onction cannoise, mais parce que la dimension fantastique ici semble relever de l'accessoire, du prétexte, du superflu. Comme l'excipient légitimant le statut de la cinéaste parmi les auteurs hybridant la chair et le cyberpunk. Mais, si l'on s'y attache vraiment, le cœur et le sens du drame se passent totalement du coït mécanique et des épanchements huileux causés par la gestation d'Alexia. Là où Crash et EXistenZ de Cronenberg, Jumbo de Zoé Wittock dépendent totalement des interactions entre l'Homme et la machine, Titane peut en réalité parfaitement s'en absoudre.

Toutefois — et c'est là que le paradoxe est intéressant —, Titane a de quoi revendiquer une certaine filiation parmi les films de genre de Cronenberg, Carpenter ou Takashi Miike (entre autres auteurs asiatiques). Filiation et genre ? Deux termes qui définissent pleinement le personnage d'Alexia, jouant au coucou dans une autre famille que la sienne en changeant opportunément de d'identité. C'est dans cette usurpation, dans la dissimulation de sa féminité (et de sa gestation) ; dans le trouble et le rapport à son “père“ fétichisant son drôle de corps qu'il y a de l'étrangeté. Nul besoin de napper le tout d'huile de vidange !

D'autant que Julia Ducournau possède, en sus de ses comédiens, un allié de poids pour écrire visuellement son histoire en la personne de son directeur de la photographie Ruben Impens, déjà à la manœuvre sur Grave. Son stupéfiant travail, de la fluidité des plans-séquences à la netteté sans défaut des scènes de nuit, en passant par les ambiances lumineuses façon néon coloré (dans Pulp Fiction, Chungking Express ou Driver, ça fonctionne toujours) est pour beaucoup dans l'effet dérangeant produit par le film. À peu près autant que les craquement d'os et de cartilages.

★★★☆☆Titane de Julia Ducournau (Fr.-Bel., int.-16 ans, 1h48) avec Agathe Rousselle, Vincent Lindon, Garance Marillier…

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Vincent Lindon : « On fait ce métier pour s’oublier »

Dernier Amour | Passionné comme toujours et comme toujours passionnant, Vincent Lindon évoque sa nouvelle collaboration avec l’un de ses metteurs en scène fétiche. De l’approche d’un rôle historique et de la philosophie de l’interprétation des personnages…

Vincent Raymond | Jeudi 21 mars 2019

Vincent Lindon : « On fait ce métier pour s’oublier »

Comment avez-vous convaincu Benoît Jacquot, avec qui vous avez une longue complicité, de vous confier ce rôle de Casanova ? Vincent Lindon : Au départ, je venais le chercher pour déjeuner, il était dans son bureau et il parlait de son prochain film avec ses producteurs. Il m’a annoncé : « Je vais faire Casanova » Et j’ai aussitôt répondu : « Non, c’est moi qui vais faire Casanova. — Non, il a 26 ans, c’est l’histoire d’un jeune Casanova avec une dame plus âgée. — Ben, c’est plus ça. Il y a bien un moment où il est vieux ? — Tu plaisantes ? — Non, non, je suis très sérieux. — Fais attention, Vincent : si je te prends au mot, tu vas être bien embêté — Pas du tout : prends-moi au mot ! — Il y a bien un épisode avec la Charpillon… » Et ils ont bifurqué sur cette histoire. Qu’est-ce qui vous a séduit à ce point dans ce personnage ? Casanova, quand même ! Il n’y a pas beaucoup de personnages de cette dimension. J’ai fait Rodin, le professeur Charcot.

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"Dernier Amour" : Plaire, aimer, éconduire vite

ECRANS | De Benoît Jacquot (Fr., 1h38) avec Vincent Lindon, Stacy Martin, Valeria Golino…

Vincent Raymond | Jeudi 21 mars 2019

Au soir de sa vie, Casanova évoque à une confidente un épisode de sa vie aventureuse se déroulant à Londres, où il vivait alors en exil ; un souvenir douloureux lié à une femme dont il s’est épris, qui jamais n’a cédé à sa cour : la Charpillon, une courtisane au corps et à l’esprit bien faits… Comment diable éprouver de l’empathie pour la personne de Casanova, l’aventurier qui épousa le XVIIIe siècle en triomphant des geôles, des duels et des revers de fortune ; l’infaillible séducteur que sa réputation en tout lieues précédait et qui, de surcroît taquina la muse pour composer en sus de ses mémoires, quelques ouvrages réputés ? En le dépeignant dépourvu de ses talents et mérites, chevalier à la triste figure confronté au doute, à l’échec et à la déchéance. En rendant, en fait, à ce héros hors normes sa qualité d’humain. Le Casanova façonné par Benoît Jacquot pour Vincent Lindon (et réciproquement) apparaît ainsi comme une montagne de fragilité et de doute, au moment où la certitude de son prestige commence à s’effilocher, où de l’adret son charme verse dans l’ubac. Da

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"En guerre" : La Loi n’a pas dû marcher

On ne Loach rien ! | « Celui qui combat peut perdre. Celui qui ne combat pas a déjà perdu » Citant Brecht en préambule, et dans la foulée de La Loi du marché Stéphane Brizé et Vincent Lindon s’enfoncent plus profondément dans l’horreur économique avec ce magistral récit épique d’une lutte jusqu’au-boutiste pour l’emploi. En compétition Cannes 2018.

Vincent Raymond | Mercredi 16 mai 2018

Quand la direction de l’usine Perrin annonce sa prochaine fermeture, les représentants syndicaux, Laurent Amédéo en tête, refusent la fatalité, rappelant la rentabilité du site, les dividendes versés par la maison-mère allemande aux actionnaires, les sacrifices consentis. Une rude lutte débute… Nul n’est sensé ignorer La Loi du marché (2015), pénultième réalisation de Stéphane Brizé, qui s’intéresse à nouveau ici à la précarisation grandissante des ouvriers et des employés. Mais il serait malvenu de lui tenir grief d’exploiter quelque filon favorable : cela reviendrait à croire qu’il suffit de briser le thermomètre pour voir la fièvre baisser. Mieux vaudrait se tourner vers les responsables de ces situations infernales conduisant le vulgum pecus à crever de préférence la gueule fermée. Des responsables que Brizé, et Lindon son bras armé, désignent clairement, révèlent dans leur glaçant cynisme et la transparence de leur opacité. L

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"L’Île aux Chiens" : Rōnins canins

Ouah l’animation ! | Wes Anderson renoue avec le stop motion pour une fable extrême-orientale contemporaine de son cru, où il se diversifie en intégrant de nouveaux référentiels, sans renoncer à son originalité stylistique ni à sa singularité visuelle. Ces Chiens eussent mérité plus qu’un Ours argenté à Berlin.

Vincent Raymond | Mercredi 4 avril 2018

Sale temps pour les cabots de Megasaki ! Prétextant une épidémie de grippe canine, le maire décide de bannir tous les toutous et le parque sur une île dépotoir. Atari, 12 ans, refuse d'être séparé de son Spots adoré. Il vole un avion pour rallier l’Île aux Chiens. Ce qu’il y découvrira dépasse l’entendement… Peu de cinéastes peuvent se targuer d’être identifiables au premier coup d’œil, qu’ils aient signé un film d’animation ou en prises de vues réelles. Tel est pourtant le cas de Wes Anderson, dont le cosmos se trouve, à l’instar d’une figure fractale, tout entier contenu dans la moindre de ses images. Martelée par trois tambourineurs asiates dans une pénombre solennelle, l’ouverture de L’Île aux Chiens est ainsi, par sa “grandiloquente sobriété”, un minimaliste morceau de bravoure andersonien en même temps qu’une mise en condition du public. Au son mat des percussions, celui-ci entame sa plongée dans un Japon alternatif nuke-punk, synthèse probable entre le bidonville de Dodes'kaden ! et le sur-futurisme compos

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Xavier Giannoli : ”Un appel vers le mystère“

ECRANS | Après Marguerite, Xavier Giannoli revient avec L’Apparition. Vincent Lindon y campe un journaliste envoyé par le Vatican dans les Alpes, où une jeune fille affirme avoir eu une apparition de la Vierge. L’enquête est ouverte… Propos recueillis par Vincent Raymond & Aliénor Vinçotte

Vincent Raymond | Mardi 6 février 2018

Xavier Giannoli : ”Un appel vers le mystère“

Qu’est-ce qui vous a mené sur ce chemin de la foi ? X. G. : Je ne crois pas que L’Apparition soit un film sur le chemin de la foi. J’ai lu un fait divers où il était question d’une enquête canonique — c’est-à-dire une enquête diligentée par un évêque pour essayer de faire la lumière sur un fait surnaturel, “apparitionnaire”. J’ai tout de suite compris que c’était un sujet de film, de cinéma très romanesque et très intéressant. J’ai été baptisé, j’ai reçu une éducation chrétienne, mais je ne suis pas pratiquant et je pense comme tout le monde que cette question du religieux, de la foi, de l’existence ou de l’absence de Dieu est une question essentielle de nos vies. J’avais l’intuition que l’enquête était une proposition cinématographiquement forte et originale. Si ce n’est pas un film sur la foi, alors qu’en est-il ? C’est un film sur le doute. Des films sur la foi j’en ai vus. Là, ce qui m’intéressait, c’est d’avoir le point de vue d’un sceptique sur un mystère. J’

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"L'Apparition" : En présence d’un doute

ECRANS | de Xavier Giannoli (Fr., 2h21) avec Vincent Lindon, Galatea Bellugi, Patrick d’Assumçao…

Vincent Raymond | Mardi 6 février 2018

Encore blessé et traumatisé par la mort d’un confrère sur le terrain, un reporter de guerre accepte de sortir de sa prostration quand un évêque du Vatican lui demande de participer à une enquête canonique : une jeune fille prétend que la Vierge lui est apparue, mais rien n’est moins sûr… Xavier Giannoli traite ici, comme dans nombre de ses réalisations précédentes — ses courts métrages y compris —, d’une fascination pour une forme d’aura inexplicable ; la grâce mystique prenant dans L’Apparition le relai de la notoriété (Superstar), du charisme (Quand j’étais chanteur) ou du (non-)talent artistique (Marguerite). À cette note fondamentale, il ajoute un autre thème récurrent et souvent complémentaire : la dissimulation et l’usurpation de qualité. Pour les figures centrales de ses films, l’inadéquation entre l’image que celles-ci renvoient et la vérité fabrique le récit, à travers un conflit moral ou la construction d’une “réalité alternative”— pour reprendre un terme à la mode. Et, chose étonnante, le mensonge de l’

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Mars : Non mais ça ne va pas mieux ?

Cinéma | La bagatelle de 88 films s’apprête à fleurir sur les écrans en ce mois de mars — un flot insensé propre à rendre malades les plus chevronnés des spectateurs. Curieusement, la thématique de la pathologie y est très présente. C’est grave, docteur ?

Vincent Raymond | Mercredi 1 mars 2017

Mars : Non mais ça ne va pas mieux ?

À la différence de la semaine des quatre jeudis, les mois à cinq mercredis existent bien. Et pèsent puissamment sur le calendrier cinématographique, soumettant les spectateurs indécis à une torture chronique. Lorsqu’en plus ils traitent de désordres physio- ou psychologiques, cela vous donne l’impression de faire un stage aux urgences. Le summum est atteint avec le très attendu Grave de Julia Ducournau (8 mars) film gore présenté lors la dernière Semaine de la Critique cannoise décrivant le calvaire d’une jeune végétarienne, élève en école vétérinaire de surcroît, se découvrant un goût pour la chair humaine. Cette approche singulière dans le paysage hexagonal — qui lui a d’autorité attiré une audience mondiale, séduite par l’odeur de l’hémoglobine scandaleuse —, se double d’un sens organique du plan, du son et du montage. Manque toutefois encore un peu de substance dans son écriture, souffrant de la maladie du cartésianisme et de court-métragisme résiduel. Julia Ducournau devrait s’en remettre très vite. Tout ça, c’est dans la

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Les Chevaliers blancs

ECRANS | S’inspirant de l’affaire de l’Arche de Zoé, Joachim Lafosse confie à un Vincent Lindon vibrant un rôle d’humanitaire exalté prêt à tout pour exfiltrer des orphelins africains. L’année 2016 pourrait bien être aussi faste que la précédente pour le comédien récompensé à Cannes avec “La Loi du marché”.

Vincent Raymond | Mardi 19 janvier 2016

Les Chevaliers blancs

Qu’il situe ses histoires dans le cadre intime d’une famille en train de se disloquer (Nue Propriété, À perdre la raison) ou, comme ici, au sein d’un groupe gagné par le doute et miné par les tensions, Joachim Lafosse suit film après film des schémas psychologiques comparables : il décrit des relations excessives, où un dominateur abusif exerce une subjugation dévastatrice sur son entourage. Cette figure charismatique n’est pas toujours animée dès le début d’intentions malveillantes : ainsi, le personnage que joue Lindon dans Les Chevaliers blancs est mû par une mission humanitaire qu’il considère comme supérieure à toute autre considération, toute contingence, y compris la sécurité des membres de son équipe. La poursuite orgueilleuse de son idéal va le faire glisser dans une spirale perverse. Hors de tout manichéisme, Lafosse ne réduit pas ce mentor déviant aux seuls effets de sa malignité : sans chercher à

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La Loi du Marché

ECRANS | Comment un chômeur de longue durée se retrouve vigile et fait l’expérience d’une nouvelle forme d’aliénation par le travail : un pamphlet de Stéphane Brizé, radical dans son dispositif comme dans son propos, avec un fabuleux Vincent Lindon. Critique et propos du cinéaste. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 27 mai 2015

La Loi du Marché

Thierry, 51 ans, 20 mois de chômage derrière lui, constate avec calme l’aporie sociale dans laquelle il se trouve : d’abord face à un conseiller Pôle Emploi qui a bien du mal à lui donner le change, puis à la table d’un café où ses anciens collègues syndiqués tentent de lui expliquer qu’il faut attaquer le mal à la racine. Et la racine, c’est la malhonnêteté et l’avarice du patron qui les a licenciés. Mais Thierry n’en démord pas : il veut seulement du travail pour sortir de cette foutue précarité dans laquelle il se trouve, cesser d’épousseter les meubles et faire vivre sa famille — dont un fils handicapé. Alors, de guerre lasse, il accepte un emploi de vigile dans un centre commercial, où on l’initie à la surveillance des clients, mais aussi des autres employés. L’itinéraire de Thierry a tout de la fiction édifiante, proche sur le papier de ceux accomplis par les personnages des frères Dardenne. Mais Stéphane Brizé a sa propre manière de filmer conflits moraux et injustices sociales liés au monde du travail. Celle-ci repose, comme c’était déjà le cas dans son très beau film précédent,

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Stéphane Brizé en visio-conférence

ECRANS | Le Méliès réussit un nouveau joli coup dans sa programmation de séances de cinéma suivies ou précédées par des rencontres en visio-conférence avec des réalisateurs ou (...)

Nicolas Bros | Mercredi 27 mai 2015

Stéphane Brizé en visio-conférence

Le Méliès réussit un nouveau joli coup dans sa programmation de séances de cinéma suivies ou précédées par des rencontres en visio-conférence avec des réalisateurs ou des acteurs. Ce soir, ce sera au tour de Stéphane Brizé, réalisateur de La Loi du Marché, film primé à Cannes pour la performance impressionnante de réalisme de Vincent Lindon, de se prêter au jeu des questions-réponses. Rendez-vous est donné à 20h10 au Méliès Jean Jaurès. Projection de La Loi du Marché à 20h10 au Méliès Jean Jaurès + rencontre en visio-conférence avec Stéphane Brizé, réal., au Méliès Café

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Journal d’une femme de chambre

ECRANS | Même si elle traduit un certain regain de forme de la part de Benoît Jacquot, cette nouvelle version du roman d’Octave Mirbeau a du mal à tenir ses promesses initiales, à l’inverse d’une Léa Seydoux épatante de bout en bout. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 31 mars 2015

Journal d’une femme de chambre

Après Jean Renoir et Luis Buñuel, Benoît Jacquot tente donc une nouvelle adaptation du livre d’Octave Mirbeau avec Léa Seydoux dans le rôle de Célestine, bonne à tout faire envoyée de Paris vers la Province pour servir les bourgeois Lanlaire. Co-écrit avec la jeune Hélène Zimmer — réalisatrice d’un premier long, À 14 ans, sorti le mois dernier en salles — ce Journal d’une femme de chambre a l’ambition de revenir au roman initial en en sélectionnant les épisodes plutôt qu’en l’actualisant. Pendant trente minutes, le film s’inscrit dans la droite ligne des Adieux à la Reine : la caméra et les comédiens prennent de vitesse la reconstitution historique, tandis que Jacquot, au diapason de son héroïne, pointe avec sarcasme les rapports de pouvoir et ce qui va avec — abus de pouvoir et droit de cuissage. C’est ce qui séduit le plus dans cette ouverture, sans doute ce que Jacquot a filmé de plus brillant depuis des lustres : comment, en replongeant dans la France du début du XXe siècle, il offre un commentaire très pertinent sur la nôtre. Les échos sont nombreux, de la résurgence d’une lutte des classes à l’antisémitisme qui se d

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Mea culpa

ECRANS | De Fred Cavayé (Fr, 1h30) avec Vincent Lindon, Gilles Lellouche…

Christophe Chabert | Mardi 4 février 2014

Mea culpa

«Sur une idée d’Olivier Marchal» nous dit le générique de fin. Tout s’explique ! «L’idée» en question est en fait un fonds de commerce : un ex-flic traumatisé et au fond du trou va tenter de se racheter en protégeant son fils et en flinguant à tout va du méchant, ici des gangsters serbes dont les motivations sont très sommairement résumées : «les filles et la came». Justice expéditive, tirage de tronches et gros accès de virilité sont donc au programme, mais là n’est pas le problème de cet actionner à la française. Il y a d’un côté la minceur du scénario — pas grave — et de l’autre sa farandole d’incohérences, que Cavayé tente de noyer sous une pluie de fusillades, poursuites et bastons qui ne justifient jamais la réputation de "bon artisan" appliquée un peu vite au cinéaste. Rien ne tient debout donc, que ce soit la gestion du temps, de l’espace ou de l’élémentaire réalisme des situations — les flics interviennent une bonne heure après un carnage homérique dans une boîte de nuit, une bagnole va plus vite qu’un TGV… On a tendance à fustiger l’état de la comédie française ; mais entre Besson, Cavayé et Marchal, le polar d’ici n’est pas f

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Les Salauds

ECRANS | De Claire Denis (Fr, 1h40) avec Vincent Lindon, Chiara Mastroianni…

Christophe Chabert | Lundi 15 juillet 2013

Les Salauds

J’ai pas sommeil, Trouble every day, Les Salauds : trois films qui, dans l’œuvre de Claire Denis, forment une sorte de trilogie de l’horreur, où elle fouille les désirs monstrueux pour en sortir des récits en forme de cauchemars éveillés. On peut aussi y voir l’asymptote d’une carrière, du vouloir-dire omniprésent (J’ai pas sommeil) à un plus rien à dire franchement gênant (Les Salauds), avec au milieu un point d’équilibre fragile (Trouble every day, son meilleur film). Les Salauds donc, est une sorte de magma filmique incohérent, que ce soit dans l’enchaînement des séquences ou celui des plans, où Denis s’enfonce dans le ridicule à mesure qu’elle s’approche de l’immontrable. Grotesque, ce plan récurrent de Lola Creton avançant nue sur une route le vagin ensanglanté ; ridicules, ces scènes de cul entre Lindon et Mastroianni ; risible, ce porno final qui semble répondre à ceux que projetait Lynch dans Lost highway. Tout cela paraît assemblé à l’arrache sur un banc de montage, comme un work in progress dénué de sens, masquant à grand pe

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Augustine

ECRANS | D'Alice Winocour (Fr, 1h41) avec Vincent Lindon, Soko, Chiara Mastroianni…

Jerôme Dittmar | Mardi 6 novembre 2012

Augustine

Si les images de Charcot n'ont cessé d'irriguer le cinéma (de Furie à A.I. en passant par Carrie), rarement l'histoire du docteur et sa patiente star, Augustine, n'a fait l'objet d'un film. À Alice Winocour de compenser cette absence avec un premier long aussi ambitieux que petit à l'arrivée. La faute à une approche trop polie, presque scolaire, qui ouvre autant de pistes théoriques qu'elle enferme la mise en scène dans un carcan appliqué et limité. Tout est finalement si réfléchi, dans cette histoire sur les mystères de la sexualité féminine, qu'aucune ambiguïté n'émerge. Là où devraient exister des personnages ébranlés par leurs désirs, fascinés par une attirance réciproque dans un monde aux portes de la psychanalyse et du spectacle permanent, surnagent deux acteurs filmés par une caméra proche de l'académisme télévisuel. Pas facile aussi d'être bouleversé par la semi-lourdeur de Soko dans le rôle d'Augustine. L'actrice, jamais troublante, plombant limite le film à elle seule. Jérôme Dittmar

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Quelques heures de printemps

ECRANS | Un fils sort de prison et renoue des rapports électriques avec sa mère malade. Avec ce film poignant emmené par une mise en scène sans psychologie ni pathos et deux comédiens incroyables, Stéphane Brizé s’affirme comme un grand cinéaste. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 17 septembre 2012

Quelques heures de printemps

C’est un malentendu qui persiste et qui s’agrandit : un fils, Alain, et sa mère, Yvette, deux échoués de la classe moyenne dans une banlieue pavillonnaire en Bourgogne. Lui vient de purger un an et demi de prison pour une connerie qui lui a coûté cher, elle souffre d’une tumeur au cerveau dont l’avancée inéluctable la pousse à envisager un suicide assisté en Suisse. Les voilà à nouveau sous le même toit, mais les épreuves ne les rapprochent pas ; au contraire, le fossé du ressentiment qui a toujours existé entre eux se creuse encore. Un ressentiment qui est surtout affaire de non-dits. Dans Mademoiselle Chambon, Stéphane Brizé mettait en scène des silences qui en disaient long sur le désir et le sentiment amoureux ; avec Quelques heures de printemps, le silence se fait douloureux, blessant, cruel. Commencé à la manière d’Un mauvais fils de Sautet, le film bifurque peu à peu vers un territoire qui lui est propre, où le cinéaste observe la dernière tentative de communication entre Alain et Yvette avec un vérisme constant (de l’accent des personnages à la déco des intérieurs, c’est une observation maniaque et en même temps discrète de cette France du mili

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