Chloé Zhao : « On se place dans le feu pour pouvoir renaître »

Les Éternels | Auréolée de son triomphe aux Oscar pour Nomadland, Chloé Zhao est la véritable vedette des Éternels. Une première pour un film Marvel depuis Ang Lee (et son Hulk, si injustement mésestimé). Rencontre à l’occasion de sa visite parisienne.

Vincent Raymond | Mercredi 3 novembre 2021

Photo : ©Vincent Raymond


Les Éternels propose à la fois une continuité de l'univers Marvel et le développement d'une nouvelle mythologie. Comment avez-vous trouvé l'équilibre entre ce que vous vouliez apporter de nouveau et ce qui était déjà installé ?

Le film se déroule immédiatement après le moment où la moitié de la population revient sur Terre. Pour moi, c'est un événement écologique très important. C'est extraordinaire d'avoir une histoire qui se passe à ce moment, et l'influence que ça a sur notre planète. Sachant cela et que nous allions explorer l'origine de l'univers cinématographique de Marvel (et que ça aurait des répercussions sur le futur), j'ai été très encouragée à faire un film un peu “unique“, sans imaginer Nick Fury au milieu. On m'a dit : « non non, ce sont de nouveaux personnages, c'est une nouvelle histoire »

Vous revendiquez, parmi vos influences, celles issues du manga, et votre désir de combiner les cultures de l'Occident et de l'Orient. Comment avez-vous fait ?

Le manga a été une grande partie de ma vie ! Dans le manga, les personnages se prennent vraiment au sérieux alors que quelque chose de ridicule va se passer… et tout se mélange. Ça, je l'ai un peu emmené avec moi dans ma manière de filmer et dans l'action.

Quid de votre rapport au western, à nouveau présent ici ?

Si je peux être tout à fait honnête, j'avais peut être regardé 3 ou 4 westerns avant de faire The Rider et puis les gens m'ont dit que je travaillais dans ce genre. Donc je me suis mise à l'étudier parce que je n'avais pas grandi avec ces films. Et puis récemment, j'ai vu pour la première fois My Darling Clementine. Ça m'a vraiment éblouie ; il y tellement, tellement à découvrir… Et je trouve aujourd'hui que dans le genre de la science-fiction et des super héros, on commence à se poser la question, "qu'est-ce qu'il y a en haut dans les cieux" ? Quelle est notre relation à la technologie, quel est le sens de l'existence humaine ? Qu'est-ce qu'il y a au fond des océans ? Donc je me trouve vraiment attirée par des genres qui explorent et qui parlent de cette angoisse collective en tant qu'humains. Quand je fais des films dans ces genres-là, ça m'aide aussi à justement traiter et gérer ma propre angoisse de me dire : « où on va ? »

Jusqu'à présent dans votre cinéma, vos personnages étaient confrontés à des problématiques de fin du mois. Ici, ils sont confrontés à la fin du monde. Qu'est-ce que cela induit comme changement de perspectives philosophiques ?

Je n'y avais pas pas pensé de cette façon, merci de le mentionner. Je pense qu'on se place dans le feu pour pouvoir renaître. On se met d'énormes obstacles pour pouvoir apprendre un peu plus sur qui nous sommes. Dans les petits films indépendants que j'ai faits, j'ai toujours installé mes personnages dans des tragédies incroyables pour que justement, ils puissent renaître. Et dans cette histoire, il y a tout un peuple : c'est l'humanité… On espère vraiment, qu'au travers de cette histoire, on réfléchira à ce qui est important dans notre relation à la planète et entre nous-mêmes.

Justement, comment avez-vous opéré la transition entre un film indépendant comme Nomadland et Les Éternels produit par un studio ?

Je ne sais pas comment faire autrement que faire les choses avec mes tripes ! Chaque décision que je prends, la relation avec les gens avec lesquels je travaille, ma relation avec le casting, avec la caméra, c'est toujours quelque chose que je dois ressentir. Si je ne le ressens pas, je ne vais même pas me réveiller le matin pour aller sur le tournage. Pour moi, c'est la même chose, parce que ça vient du même endroit. Les Studios Marvel, à la surprise de beaucoup de personnes, sont très différents des autres studios traditionnels de Hollywood. Il y a très peu de personnes qui sont responsables — que trois. Et moi je ne parlais qu'a 2 personnes pour prendre toutes les décisions. Ils ont vraiment créé une bulle pour moi, pour que je puisse vraiment travailler de manière très sécurisée. Ils m'ont laissé voler, mais bon il m'auraient rattrapé si je tombais, donc je me sentais en sécurité.

Les musiques additionnelles tranchent avec celles habituellement entendues dans les films Marvel. Est-ce vous qui les avez-vous choisies ?

C'est un ensemble très éclectique et j'en suis tout à fait responsable : cela représente un peu la personne étrange que je suis ! Parce que ces chansons — Pink Floyd, BTS, The Foreigners etc. — c'est toute la musique que j'aime. C'est aussi simple que ça. Time de Pink Floyd était là vraiment à juste titre. Pink Floyd n'apparaît pas souvent dans les films parce que les droits sont très très cher, c'est presque impossible. Mais je voulais une chanson que tout le monde puisse comprendre, qui soit globale, quelle que soit la culture des gens. Tout le monde écoute et cette chanson est très populaire, très universelle. Les paroles, les instruments, franchement, ça ne pouvait pas être mieux : il fallait vraiment qu'on y aille !

entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

Les Éternels : Combat land

MARVEL | Après Thanos, une nouvelle menace s’abat sur la Terre. Mais pas de panique, un autre groupe de super-héros va faire le job. Ni Dune, ni dieux, Chloé Zhao adapte le premier volet de la série signée par l’alter ego de Stan Lee, le dessinateur Jack Kirby. Et ça fonctionne plutôt bien si l’on excepte quelques concessions à l’air du temps…

Vincent Raymond | Mercredi 3 novembre 2021

Les Éternels : Combat land

En “sommeil” depuis des siècles, les Éternels — un groupe d’êtres surnaturels envoyés par une entité cosmique sur Terre pour la protéger des Déviants, de féroces prédateurs — se réactive et se reforme lorsque une escouades de monstres qu’ils croyaient exterminés, se met à les attaquer, prenant la vie de leur cheffe, Ajak. Commence une implacable traque autour du monde, ainsi qu’un compte à rebours dont le déclenchement s’est lancé à leur insu des millénaires plus tôt… Nouvel aiguillage dans le MCU : après Avengers : Endgame (2019) se soldant par la défaite de Thanos, les Éternels relèvent le gant — expliquant au passage pourquoi ils n’ont jamais interféré dans les affaires du réducteur de populations de l’univers : bons petits soldats, il devaient s’en tenir à la mission assignée par leurs boss, Arishem. Comme dans chacune des branches marvelliennes, il s’agit donc pour une poignée de super-veilleurs de sauver notre planète d’une entité résolue à l’asservir ou la détruire ; les humains “ordinaires” (c’est-à-dire non mutants) étant à nouveau des sous-produits narratifs : to

Continuer à lire

"Nomadland" : Une reconquête de l’Ouest

Film du mois de juin 21 | Une année en compagnie d’une sexagénaire jetée sur la route par les accidents de la vie. Un road trip à travers les décombres d’un pays usé et, cependant, vers la lumière. Poursuivant sa relecture du western et des grands espaces, Chloé Zhao donne envie de (re)croire à la possibilité d’un rêve américain. Primé au Tiff, Lion d’Or à Venise, Oscar du meilleur film.

Vincent Raymond | Mercredi 9 juin 2021

L’Ouest, le vrai : frappé par la désindustrialisation. Où les baraques préfabriquées sont ouvertes aux quatre vents et les villes devenues fantômes. Où une partie de la population, victime de maladies professionnelles, dort au cimetière et les survivants… survivent comme ils le peuvent. Certains, comme Fern à bord de son vieux van, ont pris la route et joint la communauté des nomades, enchaînant les boulots saisonniers au gré des latitudes. Loin d’ une partie de plaisir, son voyage sera tel un pèlerinage l’obligeant à se priver du superflu, l’autorisant à se défaire du pesant… Inspiré d’un livre-enquête de Jessica Bruder consacré aux victimes collatérales de la crise des subprimes de 2008 (des sexagénaires privés de toit poussés au nomadisme), Nomadland s’ouvre sur un carton détaillant l’exemple de la ville d’Empire dans le Nevada, passée de florissante à miséreuse, et nous fait suivre sa protagoniste en âge d’être à la retraite, cumulant des petits jobs précaires chez les nouveaux rois de l’économie. Des éléments à charges supplémentaires contre l’ubercapitalisme, direz-vous ; un

Continuer à lire

"Les Éternels (Ash is purest white)" : La fidélité

ECRANS | De Jia Zhangke (Chi., avec avert., 2h15) Avec Zhao Tao, Fan Liao, Zheng Xu…

Vincent Raymond | Mercredi 27 février 2019

2001, Datong. Amie d’un caïd de la pègre locale, Quiao effectue de la prison pour lui mais se trouve rejetée à sa libération — les anciens bandits étant devenus des notables. Quiao, quant à elle, va s’en tenir aux préceptes du milieu et tenter de reconquérir ce qu’elle a perdu. Concourant l’an dernier pour la Palme d’or, Les Éternels est l’ultime film de la compétition cannoise à sortir sur les écrans, à bonne distance du bruit et de la fureur animant La Croisette dont le prolifique Jia Zhangke est un régulier visiteur. De manière générale, le cinéaste est un homme d’habitudes, fidèle à sa comédienne Zhao Tao (son épouse à la ville), à sa région du Shanxi (dont il vient d’être élu député) et à ses structures narratives laissant de la place au temps et à la succession des époques. Il faut dire que l’évolution accélérée de la Chine contemporaine a de quoi stimuler les inspirations : Dong Yue a lui aussi succombé à la tentation pour Une pluie sans fin.

Continuer à lire

Février : Ailleurs, toutes !

Panorama ciné | Un fidèle lecteur (que l’on salue) s’étonnait le mois passé de la surreprésentation du cinéma français dans notre panorama. Hasard ou coïncidence, février bascule dans l’excès inverse…

Vincent Raymond | Mardi 5 février 2019

Février : Ailleurs, toutes !

Feignons hypocritement la surprise comme si l’on s’ébaubissait de la floraison annuelle du marronnier à fleurs rouges : les vingt-huit jours de février débordent de films de qualité majoritairement anglo-saxons… pile le mois où Hollywood décerne ses bons points. Si vous savez additionner deux et deux, vous comprenez que les studios font d’une pierre deux coups en calant sur cette période dorée les sorties extra-étasuniennes : campagne pour les Oscar, BAFTA etc. et promo européenne sont ainsi mutualisées ; en retour les films capitalisent en notoriété sur les citations et/ou distinctions reçues. Résultat : un embouteillage de séquoias occultant, parfois, de jolies forêts. Débroussaillons un peu tout cela, car il n’y a pas que les excellents La Favorite et Vice dans le mois ! Au sud de Rio Grande La récente poussée des membres de la trinité mexicaine Iñarritu/Cuarón/del Toro ne doit pas oblitérer leurs compatriotes, actifs depuis au moins autant longtemps qu’eux dans le milieu. Tel le polyvalent Robert Rodriguez, qui sign

Continuer à lire