Oranges Sanguines : Pas de quartier !

corrosif | Deuxième incursion du maître de La Compagnie des Chiens de Navarre au cinéma après le bancal Apnée, Oranges Sanguines rectifie le tir pour viser juste dans plusieurs directions à la fois : politique, économie, famille, adolescence… Un tableau acerbe et féroce de la société française, façon puzzle.

Vincent Raymond | Mercredi 17 novembre 2021

Photo : ©Rectangle Productions - Mamma Roman


Pendant qu'un ministre des Finances tente de gérer en coulisses l'étouffement d'un scandale médiatique (en clair, ses fraudes fiscales), un couple de vieillards surendettés essaie de se sortir de sa mouise en participant à un concours de rock. Et une adolescente rêve à sa première fois. Mais, méfiance, dans la campagne profonde, un frappadingue attend son heure pour commettre des agressions sexuelles. La France, en 2021…

Passer des planches à la caméra est rarement une sinécure pour les metteurs en scène, qui doivent apprendre à changer de dimensions : réduire les trois de la scène à deux pour l'écran, et puis dompter le temps à coup d'ellipses et de montage. Jean-Christophe Meurisse avait sans doute besoin d'ajustements à l'époque d'Apnée, objet peu mémorable aux faux-airs de prototype ; il en a tiré de vertigineuses leçons pour ces Oranges Sanguines. Volontairement “impur” dans sa forme — une construction de saynètes se succédant avant de s'entremêler rend le fil de sa narration discontinu, mais l'effet mosaïque en résultant sert admirablement le propos — ce film choral restitue l'impureté de la chose publique, les arrangements boiteux, les hubris hypertrophiés, les masques sociaux et l'hypocrisie ambiante dont, pourtant, personne n'est dupe. Il se fait également hybride dans son genre puisqu'il emprunte autant à la comédie dramatique sociale anglaise qu'au rape and revenge gore ou au trash belge sans que l'émulsion ne paraisse artificielle.

Dialogue, distribution, jeu sont impeccables, tout particulièrement Christophe Paou, en clone (physiquement parlant) de Michel Noir, avec son sourire carnassier, son regard inquiétant et sa langue de bois. Et si l'on rit devant ces polaroïds du cynisme contemporain érigé en norme, c'est jaune : qui est le plus monstrueux ? L'élu menteur, l'ado traumatisée, l'avocat truqueur, le banquier avide, le prédateur sexuel ? Chacun fabrique le monstre de son prochain. Un bijou corrosif tragiquement drôle.

Produire, dit-elle

Puisque tout démarre par une *banale* histoire de gros sous, évoquons ici — une fois n'est pas coutume —, la figure du producteur. En l'occurrence de la productrice Alice Girard qui, via Rectangle Productions, se retrouve trois semaines consécutives aux génériques de trois des films les plus notables de ce riche mois de novembre. Après l'extraordinaire vrai-faux biopic Aline de Valérie Lemercier et avant le singulier Lion d'Or L'Événement d'Audrey Diwan, Oranges Sanguines complète assez logiquement la série par son originalité de ton. Outre le fait qu'il s'agit de films d'autrices et d'auteur, ces trois réalisations n'ont pas grand chose en commun, et visent des “cibles” différentes. Mais leur présence concomitante dans la ligne éditoriale de Rectangle fait sens non seulement parce qu'elle dessine l'éclectisme de sa ligne éditoriale ainsi qu'une certaine cohérence économique. On ne dira jamais assez l'importance de ce métier dans l'écosystème cinématographique hexagonal, lorsqu'il s'agit non pas de produire (à la chaîne) de la comédie formatée, en définitive, pour le réceptacle télévisuel, mais bien des films aux ambitions artistiques manifestes. Là est la prise de risque justifiant la nécessité de maintenir une authentique exception culturelle…

★★★★☆ Oranges Sanguines de Jean-Christophe Meurisse (Fr., int. -12 ans, 1h42) avec Alexandre Steiger, Christophe Paou, Lilith Grasmug, Denis Podalydès, Blanche Gardin…

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"Les Amours d’Anaïs" : Love, etc.

ECRANS | Thésarde légère et court vêtue, Anaïs est plus ou moins en couple avec Raoul. Mais voici qu’elle croise Daniel, un quinqua séduit par sa fraîcheur. Anaïs n’est pas (...)

Vincent Raymond | Mardi 7 septembre 2021

Thésarde légère et court vêtue, Anaïs est plus ou moins en couple avec Raoul. Mais voici qu’elle croise Daniel, un quinqua séduit par sa fraîcheur. Anaïs n’est pas indifférente à ses charmes, jusqu’à ce qu’elle découvre la compagne de Daniel, Émilie, une autrice qui va la fasciner… Avec ce premier long métrage, Charline Bourgeois-Tacquet signe une comédie sentimentale primesautière — mais inégale, le revers de la médaille — cousue main pour l’interprète de son court Pauline asservie, Anaïs Demoustier. Celle-ci endosse avec naturel et piquant ce rôle homonyme de tête folle irrésolue, charmeuse et agaçante, hésitant entre deux hommes, une femme, sa thèse, et se promène de Paris à la Méditerranée ou la Bretagne (malgré ses soucis pécuniaires d’étudiante trentenaire…) Très Nouvelle Vague revue Podalydès dans la forme et l’esprit, Les Amours d’Anaïs revisite certains motifs du cinéma-chambre-de-bonne (devenu appartement deux-pièces, on sait vivre) et de l’adultère germanopratin avec une forme d’insolence foutraque, légèrement gâchée par le recours à quelques grosses fic

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Kervern, Delépine, Gardin : « Les films, ça sert à montrer le pire »

Effacer l’historique | Sortant en salle alors qu’ils assurent chacun “la demi-présidence“ du Festival d’Angoulême — « trop content parce qu’on adore la présidence et les demis » — le 9e long métrage du duo Kervern & Delépine accueille une nouvelle convive, Blanche Gardin. Les trois ont la parole.

Vincent Raymond | Mardi 25 août 2020

Kervern, Delépine, Gardin : « Les films, ça sert à montrer le pire »

Effacer l’historique est-il un film intemporel ? Benoît Delépine : J’espère qu’il l’est ! Il est contemporain dans le sens qu’on parle de choses qui arrivent en ce moment… et qui seront bien pire plus tard. Quelle a été l’idée première ? BD : On s’était juré il y a 15 ans d’essayer de faire 10 films ensemble et de commencer en Picardie pour finir à l’île Maurice. Chaque film on essaie de placer l’île Maurice, à chaque fois ça a merdé, c’est compliqué — et là on en a fait 10 si on compte le court métrage avec Brigitte Fontaine. Il suffit qu’on trouve une idée à la con qui nous fasse rire pour qu’on reparte sur un nouveau projet ; on aura au moins réussi ça. Et nous hantait de l’île Maurice l’histoire du dodo… Le jour où on s’est rendu compte à quel point on se fait pigeonner par l’ensemble de GAFAM réunis et qu’on a appris que génétiquement c’était un cousin du pigeon moderne, c’était trop beau

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"Effacer l’historique" : Contrôle, hâte, suppression

ECRANS | Bienvenue dans un monde algorithmé où survivent à crédit des banlieusards monoparentaux et des amazones pas vraiment délivrées. Bienvenue face au miroir à peine déformé de notre société où il ne manque pas grand chose pour que ça pète. Peut-être Kervern & Delépine…

Vincent Raymond | Mardi 25 août 2020

Un lotissement, trois voisins anciens Gilets jaunes, une somme de problèmes en lien avec l’omniprésente et anonyme modernité d’Internet. Au bout du rouleau, les trois bras cassés unissent leurs forces dans l’espoir de remettre leur compteur numérique à zéro. Faut pas rêver ! L’évaporation de l’humain et sa sujétion aux machines… Ce que la science-fiction, l’horreur ou le techno-thriller avaient déjà traité, est désormais une pièce jouée dans vie quotidienne de chacun. Une histoire à la Ionesco ou à la Beckett dont Effacer l’historique pourrait constituer une manière d’adaptation. Est-ce la présence de Blanche Gardin et de Denis Podalydès qui confère un cachet de théâtralité à ce film ? Il ne se démarque pourtant guère des autres réalisations du duo grolandais, suivant une mécanique de film à saynètes ou à tableaux (plus qu’à sketches) déclinant ce thème confinant à celui l’ultra-solitude contemporaine. Et dévoilant la vérité à peine extrapolée d’un air du temps fait de surendettement, de pavillons identiques, de GAFAM, de surconsommation d’images et de l’obsession performative où il faut n

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"Plaire, aimer et courir vite" : Un peu, pas du tout et avec de bonnes chaussures

ECRANS | Pour raconter ses jeunes années entre Rennes et Paris, quand le sida faisait rage, Christophe Honoré use de la fiction. Et les spectateurs, avec un pensum dépourvu de cette grâce parfois maladroite qui faisait le charme de ses comédies musicales. En compétition Cannes 2018.

Vincent Raymond | Mardi 15 mai 2018

Paris, 1993. Écrivain dans la radieuse trentaine, célibataire avec un enfant, Jacques a connu beaucoup de garçons. Mais de ses relations passées, il a contracté le virus du sida. Lors d’une visite à Rennes, il fait la connaissance d’Arthur, un jeune étudiant à son goût. Et c’est réciproque… Il faudrait être d’une formidable mauvaise foi pour taxer Christophe Honoré d’opportunisme parce qu’il situe son nouveau film dans les années 1990 à Paris — ces années de l’hécatombe pour la communauté homosexuelle, ravagée par le sida —, quelques mois après le triomphe de 120 battements par minute. Car Plaire, aimer et courir vite s’inscrit dans la cohérence de sa filmographie, dans le sillage de Non, ma fille tu n’iras pas danser (2009) pour l’inspiration bretonne et autobiographique et des Chansons d’amour (2007) ou d’Homme au bain (2010) pour la représentation d’étreintes masculines. L’ego lasse

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"Liberté 13 films-poèmes de Paul Éluard" : Graines d’Éluard

Animation | de 13 réalisateurs (Fr., 0h42) animation avec les voix de Isabelle Carré, Denis Podalydès, Christian Pfohl

Vincent Raymond | Mercredi 7 mars 2018

Ils sont 13 jeunes cinéastes achevant leur formation dans les plus prestigieuses écoles d’animation, et toutes et tous ont planché sur quelques vers de Paul Éluard (1895-1952), livrant leur vision originale de son univers poétique. En tout liberté, bien entendu. S’inscrivant dans la suite des programmes de courts métrages dédiés à Prévert et Apollinaire, ce nouveau florilège de la série En sortant de l’école met en lumière l’œuvre d’un “apparenté surréaliste” dont la notoriété est souvent, hélas, réduite au seul — et incontournable — Liberté… Sa délicatesse, en amour comme en fantaisie, s’avère un combustible merveilleux pour de jeunes illustrateurs dont l’inspiration carbure à l’éclectisme. Et si le tableau final tient du coq-à-l’âne stylistique, des grandes lignes thématiques s’y répondent comme ce sentiment indicible qu’est l’attachement (moins grandiloquent que la passion et plus profond) ou la fascination pour la mer. On notera également quelques stupéfiantes réussites graphiques, tels Poisson de Arthur Sotto (minimaliste, mais d’u

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"Les Grands Esprits" : Tête de classe

ECRANS | de Olivier Ayache-Vidal (Fr., 1h46) avec Denis Podalydès, Léa Drucker, Zineb Triki…

Vincent Raymond | Jeudi 14 septembre 2017

Un agrégé de lettres sentencieux exerçant dans un lycée prestigieux se trouve victime de sa forfanterie et muté pour un an dans un collège difficile de banlieue. Arrivant coincé comme un chien dans un jeu de quilles, il fera l’unanimité en juin auprès de ses collègues et ouailles…[bâille] Remix entre Le plus beau métier du monde, L’École pour tous et Entre les murs, ce premier long métrage d’Olivier Ayache-Vidal ne peut décemment pas revendiquer l’originalité ; aimable, il reste bien naïf dans sa vision des choses : dans la vraie vie, ça finit rarement aussi bien. Reposant grandement sur l’aptitude naturelle de Denis Podalydès à porter du velours côtelé et à citer des grands textes (bien sûr, Luchini aussi aurait pu convenir, mais il devait avoir conseil de classe), cette comédie qui prétend se jouer des présupposés aligne les clichés comme un cancre des bulles. Vision rousseauiste des élèves, atténuation de la réalité, sauvetages-miracles, il n’y a guère que l’évocation des filandreuses procédures internes qui soit drôle, car elle paraît pour le coup e

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Les Chiens de Navarre dépècent le couple

SCENES | Alors que vient de sortir leur film Apnée, les Chiens de Navarre passent par Saint-Étienne avec leur dernière turbulence en date, le très mordant quoique surévalué Les Armoires normandes. Critique. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Mardi 1 novembre 2016

Les Chiens de Navarre dépècent le couple

L’idiotie est une compagne pour les Chiens de Navarre. Ils en jouent et la moquent pour mieux détricoter les rapports humains, révélés à l'aune du travail, de la famille ou de l’amour. Et maîtrisent l'impro au point qu'il est impossible de savoir ce qui relève de la permanence ou du coup d'un soir. Derrière la potacherie en écho à l'actu du moment, c'est aussi la fragilité et la solitude humaines qui s'affichent : flingue à la main, le comédien rit de sa propre mort. La fragilité, c'est aussi la texture des spectacles des Chiens. Non écrits au préalable, ils sont composés d'une succession de sketches reliés par un fil rouge (le couple ici) et une fantastique gestion des transitions digne des meilleurs DJ sets – une scène s'arrêtant parfois en cours de conversation mais avec une justesse confondante. Cependant, tout n'est pas égal, le numéro d'acteur (et ils sont tous excellents) prenant parfois le pas sur le récit, comme dans cette séquence paranormale où une jeune veuve tente d'entrer en contact avec l'âme de son défunt compagnon, via un charlatan hystérique. Autre écueil : le recours à la chanson française sonne comme une facilité un peu vaine.

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"Apnée" : Les Chiens de Navarre ne manquent pas d’air

ECRANS | Un film de Jean-Christophe Meurisse (Fr, 1h29) avec Céline Fuhrer, Thomas Scimeca, Maxence Tual…

Vincent Raymond | Mercredi 19 octobre 2016

Deux hommes et une femme pénètrent dans une mairie en robe de marié-e pour convoler ensemble. L’élu, excédé, leur signifiant que « ce n’est pas encore possible », ils partent alors à la poursuite de chimères, se heurtant au passage à diverses contingences du réel… Au générique, le trio fait du patin à glace avec pour seule tenue des masques de lucha libre, avant de barboter dans une baignoire placée dans la vitrine d’un magasin. Rien n’effraie la compagnie théâtrale Les Chiens de Navarre dans ce collage aussi inégal que foutraque : les séquences s’enchaînent comme des petites saynètes indépendantes, selon les règles souples du coq-à-l’âne et au gré d’une fantaisie absolue. À croire que le film a été fabriqué en semi-impro durant les périodes de vacances de la troupe, comme une récréation. Cela ne gâche pas sa fraîcheur, mais en fait un objet relativement anodin, car convenu dans sa forme — Apnée n’est pas À bout de souffle non plus, si vous voyez la fine allusion. Mentions spéciales toutefois à quelques idées rigolotes post-surréalistes (tel le Christ décrucifié incapable de marcher

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L’Inconnu du lac

ECRANS | Quelque part entre Simenon et Weerasethakul, Alain Guiraudie installe une intrigue de film criminel sur les bords d’un lac transformé en paradis homo, interrogeant les mécanismes du désir et l’angoisse de la solitude. Drôle et envoûtant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 29 mai 2013

L’Inconnu du lac

L’Inconnu du lac, c’est d’abord un espace scrupuleusement posé : un lac, une plage ; autour de la plage, une petite forêt ; et au-delà de la forêt, un parking. De cet espace, le film ne sortira jamais, préférant combler les ellipses du récit par les allusions du dialogue. Même la plage elle-même possède sa topographie, qu’Alain Guiraudie dessine avec méticulosité, au point de créer d’entrée une familiarité entre le spectateur et le lieu. Cette familiarité, c’est aussi celle qu’entretient Franck avec l’endroit et ses habitués : des hommes, rien que des hommes, qui viennent bronzer (à poil ou pas, la liberté est de mise) et faire trempette en ce début d’été. Accessoirement, après quelques regards échangés, ils se retrouvent pour baiser dans les bosquets alentours. Le lac est un lieu de drague homo mais c’est aussi un petit paradis à l’abri de toute morale déplacée, où l’hédonisme sexuel s’accomplit avec un certain sens de la courtoisie — les amants se préviennent toujours avec politesse du moment où ils vont jouir… «Il n’y a pas grand monde» dit Franck lors de s

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