Tony Bakk : une belle partie de console

En coulisses | Tête connue de tous les musiciens stéphanois (et d’ailleurs), mec sociable et sympa, tatoué aux doigts de fée, Tony Bakk est de ceux qui, dans l’ombre, contribuent à la lumière des autres. Portrait d’un magicien du son.

Cerise Rochet | Lundi 3 janvier 2022

Photo : ©Cerise Rochet


Difficile, de savoir à quel moment l'histoire a commencé pour Tony. La musique, les notes, les instruments, les mélodies… Tout ça a finalement toujours fait partie de sa vie. Tombé dans la marmite quand il était petit ? Plus petit que petit même, puisqu'enceinte de lui, sa mère a dû épouser son père, musicien et sur scène tous les week-ends… Un jeudi.

Ce que Tony raconte avec davantage de précision en revanche, c'est ce moment où il a décidé d'arrêter l'école. Ras-le-bol, de rester assis toute la journée à tenter d'apprendre des trucs qui ne l'intéressent pas franchement. A l'époque, le jeune homme a 16 ans et, à défaut d'aimer les maths ou la géo, il va suivre son père au Monstre Gentil, le studio d'enregistrement que ce dernier a fondé à Saint-Etienne quelques années plus tôt. Au début, Tony se charge de préparer et d'apporter les cafés. Et puis, assez vite, on le met face à une console. Et ça, contrairement aux maths ou à la géo… C'est vraiment fait pour lui. Car, sans s'en rendre compte, Tony a passé toute son enfance à former son ouïe à reconnaitre les belles notes, et les harmonies qui fonctionnent.

Un peu à l'instinct, il fait ainsi ses premières armes aux côtés d'Eska Crew, collectif hip hop stéphanois pour lequel il devient alors musicien, backeur scène, ingé son et beatmaker. « Cette expérience m'a permis de m'ancrer dans ce métier sans devenir un pousse-bouton, d'en faire quelque chose de créatif, se souvient le désormais trentenaire. Parallèlement à Eska, au début, j'ai aussi un peu côtoyé la misère. Travailler avec des groupes pas vraiment préparés, sur du matos pas vraiment adapté… Quand t'as appris à faire ça, tu peux tout faire ».

Débuts avec Eska Crew

Avec Eska, les choses vont aller vite : le premier maxi est salué par le milieu hip hop parisien et tape dans l'œil d'une maison de disque. Le collectif signe pour un album, assure les premières parties des grands noms du rap français… Et puis, vient la crise du disque, et l'euphorie retombe. A Sainté, Tony remplace alors son père au Monstre Gentil, où il se spécialise dans les musiques urbaines, rap ou reggae. Et, parmi les artistes qui y défilent pour les prises de son, c'est DRK, qui va être à l'origine d'une nouvelle aventure. « C'était le moteur, et moi l'essence, poursuit Tony. DRK, c'est un gars qui va au contact des gens. Plusieurs fois, il a proposé à des rappeurs qui venaient en concert sur Sainté de poser avec lui. Il m'appelait au dernier moment, pour me dire ‘'vas-y, je peux débarquer dans une heure avec untel ou untel ? ‘'. Y avait une effervescence de dingue ». Par effet boule de neige, un beau jour, c'est finalement Keny Arkana, qui pousse la porte du studio. « Elle cherchait un studio plutôt spécialisé dans le rap, où elle pourrait enrichir sa musique, obtenir un son bien particulier… Elle devait rester deux jours, elle en a fait dix… Et on a finalement fait trois albums ensemble ».

« Ensemble ». Car, derrière sa console, Tony Bakk n'est pas que le gars qui prend le son. Avec son oreille fine, son expérience, son sens de l'écoute, sa connaissance et sa passion pour la musique, le technicien a développé une patte, au point de pouvoir aider les artistes à aller là où ils veulent. « Un peu comme un chien d'aveugle. Les gens viennent te voir pour la touche particulière que tu vas leur apporter, qui va sublimer leur création sans la dénaturer. Quand ça t'arrive, c'est une reconnaissance immense ».

Cette reconnaissance, Tony va l'obtenir ensuite de la part de nombreux artistes, qui viennent poser au Monstre. DaTune -qu'il suivra également sur les lives – puis Jah Gaïa, la Dub Inc pour quelques collaborations, The Architect, l'Entourloop… Mais aussi de jeunes artistes en herbe, à qui il accepte d'ouvrir sa porte, pourvu que les projets tiennent la route, et que les gars soient bosseurs. En route, le jeune homme change néanmoins de crèmerie, poussé par plusieurs coups du destin. En 2018, il doit en effet fermer les portes du Monstre Gentil, dont les murs vont être vendus. Il se tourne alors vers Studio Mag, fondé presque 30 ans plus tôt par une petite bande de copains -dont son père – pour proposer ses services. « A l'époque, le studio était géré par Marco. On s'est tous vu un lundi, pour discuter de la manière dont je pourrais être intégré à l'activité. On s'est laissé un peu de temps pour réfléchir. Mais le week-end qui a suivi… Marco est décédé subitement. C'est une histoire tragique, une sorte de coup du destin très difficile à vivre. Mais bref… J'étais là », souffle Tony entre deux longs moments de silence.

Sur plusieurs fronts

En reprenant les rennes de Studio Mag, Tony va lui apporter sa technique, son réseau et sa touche perso, tout en s'ouvrant lui-même à d'autres sonorités. Parce l'époque a changé, et que la musique s'hybridifie de plus en plus. « Et puis parce que c'est kiffant, et que ça évite de tourner en rond ». En ce moment, il travaille ainsi avec l'artiste electro pop lyonnais Martin Luminet. Avant lui, il a vu défilé Broussaï, Two Faces, La Belle Vie, et d'autres… Devenant aujourd'hui un spécialiste des musiques urbaines au sens large, et apportant à l'ère du temps un petit brin de savoir-faire à l'ancienne, qui rappelle que la nouveauté ne chasse jamais le passé mais s'en inspire toujours. Solide sur ses appuis, Tony compte d'ailleurs prochainement donner au studio une autre dimension, en l'enrichissant de nouvelles activités qui en feront un lieu plus ouvert, à destination d'un public plus large « Une sorte de reset, qui aura lieu tout au long de l'année 2022 ».

Et, parce qu'il bouillonne d'idées et qu'il est sans doute un brin hyperactif, le "magicien du son", comme il aime à s'appeler parce qu'il refuse le terme "ingénieur", sort aussi régulièrement de son studio, pour mener d'autres projets. Après avoir organisé le City Youth festival dédié au rap et au reggae il y a quelques années, il a rejoint l'équipe de la Guinguette de Couriot l'été dernier, pour s'occuper entre autres de la programmation musicale. « C'est du taf ! 55 artistes accueillis en 2 mois et 10 jours, 3 concerts par semaine. C'est assez éprouvant mais quand ça se termine, ça te manque, parce que tu as passé tout l'été entouré tout le temps… Alors, tu cogites aux nouvelles idées pour l'année d'après. On est en développement constant, mais on ne poursuit qu'un seul objectif : donner envie aux gens de poser leur cerveau en arrivant, et de le reprendre en partant. Il faut qu'à chaque fois, ce soit une vraie fête ». Du genre qui fait du bien aux oreilles.

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