Le miracle Sihanouk

Depuis cinq ans, une équipe de jeunes cambodgiens s'empare de la re-création d'un spectacle du Théâtre du Soleil, "L'Histoire terrible…". Dans leur langue, en deux fois 3h30, ces grands gamins racontent l'histoire de l'indépendance de leur pays jusque dans ses heures les plus sombres avec une vitalité inouïe. Nadja Pobel


Impossible de parler de L'Histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge sans en rappeler sa genèse. En 1985, Ariane Mnouchkine, déjà grande prêtresse de la Cartoucherie de Vincennes et du Théâtre du Soleil, commande à Hélène Cixous un texte fleuve, épique et passionnant de bout en bout sur un pan encore toute chaud de l'histoire du Cambodge : comment Sihanouk fit accéder sans violence son pays à l'indépendance et comment il fut roulé par les siens, et notamment un certain Pol Pot, tortionnaire au nom d'un idéal communiste radical. À l'époque, Georges Bigot est Sihanouk. Aujourd'hui, avec Delphine Cottu, elle aussi comédienne au Soleil, il dirige une troupe de jeunes artistes, élèves du Phare Ponleu Selpak, une école d'art pour gosses des rues située à Battambang, au nord du pays. Les Célestins, engagés de longue date dans cette aventure, avaient accueilli la création du premier épisode lors du festival Sens interdits il y a deux ans. Ils poursuivent leuraccompagnement en présentant cette semaine la totalité de l'épopée.

Transcandés

Si le résultat est encore plus stupéfiant qu'il y a deux ans (grâce au travail acharné de la troupe), il n'était pas gagné d'avance : il s'agit tout de même d'écouter presque quatre heures de khmer par des comédiens ne pouvant s'appuyer que sur la force de leur interprétation – les accessoires et décors étant réduits à leur plus strict minimum. Mais il y avec eux un quintet musical impérial, qui offre une magnifique colonne vertébrale au spectacle. Et puis il y a Sihanouk, ce roi (controversé aujourd'hui mais à l'époque si attentif à son peuple, quoique parfois dépassé par les événements) auquel une jeune femme de 25 ans, San Marady, rend avec une maestria et une émotion insoupçonnables toutes ses contradictions.

Entre règne, exil et retour au pays, elle raconte non seulement les grandes étapes de ce morceau d'histoire (l'indépendance en 1953, l'élection par référendum de Sihanouk à la tête de l'Etat en 1960, sa destitution en 1970…), mais dessine aussi leur toile de fond (le quotidien des habitants, les charniers, le travail forcé sous Pol Pot…). Sur ce simple plancher de bois quasi-nu, c'est tout le Cambodge qui apparait alors : ses héros et ses bourreaux, ses paysages et ses couleurs. Comme si le documentariste Rithy Panh était passé par là. Mais c'est bien à un miracle purement théâtral qu'on assiste.

L'Histoire terrible...
1ère époque : aux Célestins lundi 28 octobre
2e époque : aux Célestins mardi 29 et mercredi 30 octobre et au Théâtre de Vénissieux vendredi 8 novembre


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