Daaaaaalí !

Autour d'un entretien impossible avec Salvador Dalí, un labyrinthe surréaliste hilarant et fascinant dans lequel on rêve de se perdre à l'infini. Du pur Quentin Dupieux. Mais c'est quoi du pur Quentin Dupieux ? Tentative de réponse en trois temps.


En premier, du surréalisme

Que Dupieux ait eu envie de se frotter au pape du surréalisme pictural n'étonnera personne. Son cinéma est surréaliste depuis ses premières images, et cela n'a fait que croître ces dernières années — le commissariat qui devient une scène de théâtre dans Au Poste ! ou la plaie au creux de la main d'où sortent des fourmis dans Incroyable mais vrai. Mais le surréalisme chez lui n'est pas une fontaine jaillissant d'un inconscient débridé ; plutôt une manière de rappeler au spectateur l'illusion sur laquelle se fabrique le cinéma, convention qu'un cinéaste trop ordinaire prend soin de rendre invisible et que Dupieux s'amuse à démasquer puis à détourner.

Le gag initial de Daaaaaalí !, où le peintre avance sans fin dans un couloir d'hôtel en retournant à son point de départ après chaque coupe de montage, en est un bon résumé : le temps et l'espace dans un film ne sont que des décisions arbitraires de l'auteur, fabriquées avec la grammaire du cinéma. Même la réalité n'est plus une réalité : ce peut être un rêve dans un rêve, ou un film déjà fini alors qu'on est en train de le raconter. L'image préexiste ainsi à sa représentation comme dans la scène, tordante, où Dalí met en scène le réel de manière surréaliste pour mieux pouvoir le peindre.

En second, des vanités

Autant que le peintre surréaliste, Daaaaaalí ! est le portrait éternellement recommencé de l'homme Dalí vu comme le modèle ultime d'un personnage de Dupieux : égocentrique, capricieux, obsédé par son image et surtout dans la satisfaction immédiate de ses désirs. Un nouveau Yannick, dont le temps de loisir était compté et qui, s'estimant lésé par le médiocre divertissement qu'on lui dispensait, se proposait de l'écrire lui-même.

Dupieux est fasciné par ces êtres profondément vaniteux, que ce soit le producteur dans Réalité, l'apprenti-cinéaste du Daim ou les super-héros de Fumer fait tousser. Or, la vanité en peinture, c'est la représentation d'un crâne d'homme ou d'animal.

On voit deux vanités dans Daaaaaalí ! : l'une accrochée à la tête d'un âne, l'autre marinant dans un ragoût grouillant d'asticots. En cela, Dupieux met des images sur les maux de notre époque, en particulier sa peur paralysante de la décrépitude et de la mort. Dans le film, Dalí s'observe en vieillard, ce qu'il décrit comme une vision « mystique », mais Dupieux finit par renverser le point de vue : le vieux Dalí se regarde jeune et ne voit qu'un cabotin surjouant son personnage de démiurge orgueilleux. Vanité de la vanité…

Finalement, les acteurs

« Un acteur, ça n'existe pas ! » lance comme une provocation Dalí à la journaliste venue l'interviewer. Dupieux pense exactement le contraire. Et ses films, depuis son retour en France, sont d'abord une fête du jeu, un costume sur mesure pour des castings démesurés. Ici, il faut six Dalí pour incarner en alternance le peintre. Ce qui frappe, c'est que chacun propose son Dalí, sans souci d'unité ou de cohérence.

On pourra dire qu'Édouard Baer et Jonathan Cohen surclassent en flamboyance un Gilles Lellouche engoncé et un Pio Marmaï fébrile ; mais ces deux derniers, par leur incapacité à se hisser à la hauteur d'excentricité tenue par Dalí, racontent aussi la passion de l'acteur qui anime Dupieux, son envie de mettre toutes les couleurs de jeu à l'écran, tous les corps et toutes les voix.

Ce n'est pas pour rien qu'Anaïs Demoustier, ici dans le rôle de l'intervieweuse, est l'actrice idéale de son cinéma : l'ordinaire fille d'à-côté de chez Guédiguian, Pariser ou Ozon se transforme, à la faveur d'une intonation ou d'une simple perruque — différente à chaque film. Une extraordinaire actrice de composition capable de passer de chaque côté de l'écran sans s'en émouvoir ; un spectacle surréaliste à elle toute seule.

Daaaaaalí !
De Quentin Dupieux (Fr, 1h18) avec Anaïs Demoustier, Édouard Baer, Jonathan Cohen, Gilles Lellouche, Pio Marmaï…
Sortie le 7 février


<< article précédent
Sans jamais nous connaître, un film qui dérègle notre boussole sensorielle et émotionnelle