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Lyon Whisky Festival 2026

Jolie bouteille, sacrée bouteille

La Traversée (de l'Atlantique en 1774) - Les Cowboys Fringants, album Les Antipodes

Sur un air folklorique néo-trad particulièrement dansant, le regretté Karl Tremblay narre la traversée en mer fictive de son aïeul dans des conditions particulièrement rocambolesques. On est au XVIIIe siècle, le cap, c'est Québec, et à bord, c'est l'hécatombe : petite vérole, poux, dysenterie, et - coquin de sort - l'eau potable qui a croupi au fond des tonneaux. Heureusement, l'ancêtre est médecin malgré lui : ne haïssant rien plus que l'eau, il s'en remet au whisky pour se réchauffer et se soigner. Et comme - chacun le sait - « l'eau douce ça rend malade », il est l'un des seuls à revoir son Saint-Laurent bien aimé.  C'est donc bien vrai que, comme le disait Tintin, il y a un dieu pour les ivrognes. Allez : « Cul sec, jusqu'à Québec ! »


Vous ne connaîtriez pas un bar à whisky dans le coin ? - Crédits : Joel Brodsky, Domaine Public

Alabama song - The Doors, album The Doors

« Oh, show me the way to the next whisky bar ». Que celui qui n'a jamais entonné avec entrain ces paroles légendaires lors d'une virée héroïque finisse son verre et prenne la porte. La plupart de ceux qui restent ignorent sans doute que c'est le duo Kurt Weill-Bertolt Brecht qui est à l'origine de cette chanson, d'abord composée sous forme de poème. Sa première interprétation – décadente et presque fantomatique – par Lotte Lenya est un peu passée à la trappe, ainsi que celle de David Bowie, qui en fera lui aussi une reprise. Ce sont véritablement les Doors qui ont raflé la mise en popularisant cette ode à l'existentialisme trivial de la fin des années 60 : le whisky et l'amour, ou le néant. Un classique sombre, irrévérencieux et inoxydable.

Whiskey in the Jar - The Dubliners, album The Dubliners

Impossible de retracer l'origine exacte de ce traditionnel irlandais – ni d'en choisir une version sans faire des mécontents ! Quelque part dans les montagnes de Cork et de Kerry (il existe des variantes régionales y compris américaines), un bandit de grand chemin est trahi par sa compagne (Molly le plus souvent, parfois Jenny ou Emzy) après un larcin. Évidemment l'histoire, d'abord joyeuse, se termine mal et notre homme finit en prison. Le whiskey est ici à la fois source de gloire et de damnation, c'est vieux comme Hérode. La chanson a été « panthéonisée » par les Dubliners dans les années 60 et reprise de nombreuses fois depuis ; celles (foutraque) de The Pogues, (glorieuse) de Thin Lizzy et (trash) de Metallica figurent parmi les interprétations les plus notoires de cet incontournable inscrit au Roud Folk Song Index.


Il est bon ton café, Jack - Crédits : Picryl, Domaine Public

Tennessee Whiskey - Chris Stapleton, album Traveller

Dès les premières notes de guitare, le décor est planté. Peu de musiques sont aussi évocatrices que la country et le bluegrass américains. Loin des vertes vallées d'Écosse et du folklore celtique, nous voici au beau milieu de la « Bible belt », quelque part entre le Kentucky – l'état de naissance du chanteur – et le Tennessee, vanté ici pour la douceur de son whisky. Là où le rêve américain a percuté de plein fouet le mur de la réalité, et où chacun a dû, un jour, choisir son camp : l'Union ou la Sécession, l'église ou la bouteille, le salut ou la perdition. Dans ce morceau collant comme une table de diner aux aurores, Chris Stapleton raconte comment il a longtemps cru trouver l'amour dans un flacon d'alcool. Manque de pot : le fond de la bouteille est toujours sec, comme son petit coeur de faux dur. Soudain, quelque part entre les tables de billard, elle a surgi, celle qu'il n'attendait plus et qui l'a relevé des bas-fonds où il avait plongé. Son secret ? Un amour aussi doux que le whiskey du Tennessee. Vous n'y croyez pas ? Allez donc faire un tour au stand Jack Daniel's…

Whiskey man - The Who, album A Quick One

Jamais une histoire aussi glauque n'a été racontée avec autant de classe. Sur un son motorique typique du mouvement mods et une mélodie imbibée de jus de Beatles, la voix faussement ingénue de John Entwistle nous conte comment, chaque fois qu'il boit, son fidèle ami Whiskey Man le rejoint pour faire la bombe. Chose étrange : personne d'autre que lui ne le voit – dommage, car ils s'amusent bien tous les deux. Tout ça ne respire pas la santé ; le jeu erratique du batteur Keith Moon – pas le dernier sur les roulements de toms ni la bibine – et les gammes pentatoniques égrainées par un cor titubant semblent même tirer la sonnette d'alarme : on est en plein delirium tremens. Évidemment, l'affaire tourne mal, et deux infirmiers en blouse blanche embarquent le narrateur pour une petite cure à l'ombre d'une cellule capitonnée. Malheureusement, pas de place pour Whiskey Man, qui reste sur le carreau. Un morceau de bravoure rock 'n roll à la gloire de la folie douce et de l'autodestruction joyeuse. Les sixties, en somme.

Whiskey on the rocks - AC/DC, album Ballbreaker

Avec eux, c'est toujours la même chose. On sait comment ça commence, on ne sait jamais comment ça finit. Bien sûr, on connaît l'histoire par cœur. Oui, cette intro de guitare, cette rythmique, ils nous ont fait le coup cent fois. Non, Brian Johson, ce n'est pas Bon Scott. Mais tout de même, quelque chose nous titille. On est en 1995 quand sort l'album Ballbreaker, et ça sent déjà, un peu, la fin des haricots. Pourtant, il y a toujours quelque chose de vital, de viscéral dans chaque morceau des Australiens. « Whiskey on the Rocks » ne fait pas exception. Ça hurle, ça distord, ça cogne. Et ça boit : des bloody mary, du rhum et bien sûr du Jack, du Beam… bref du whisky, servi sur glace histoire d'apaiser les cordes vocales. Un « élixir venu d'en haut », pris en shot et surtout en double, le tout à notre santé. Cerise sur le gâteau : c'est AC/DC qui régale. Montez le son ; elle est pas belle la vie ?

Scotch drink - Eddie Cairney, album Robert Burns the new songs (album forty-five)

Tout amateur de whisky qui se respecte a vraisemblablement entendu parler de Robert Burns ; ceux qui l'ont lu dans le texte ne sont pourtant pas légion. Il est vrai que la langue du XVIIIe est ardue, et que le « fils préféré de l'Écosse » a été prolixe. Pourtant, qu'il est doux de se plonger dans la lecture de ce poète-paysan à la plume délicate, qui vénérait le whisky et détestait les douaniers. « Scotch Drink » est une ode lumineuse à la boisson nationale écossaise, ici mise en musique et déclamée fidèlement par Eddie Cairney. La mélodie de piano, sobre, répétitive, nous entraîne sur les sentiers des Highlands. Sur cet air pastoral, le texte – étincelant, drôle et satirique – chante les louanges du whisky qui réchauffe les corps et stimule les esprits, lubrifie la vie et apaise ses tourments. Une déclaration d'amour à cet eau de vie autant qu'un violent pamphlet contre ses détracteurs. Aux traîtres amateurs de vin et de Cognac – cette « brûlante ordure » ! – il ne souhaite qu'une chose : des calculs rénaux et la goutte. Vous voilà prévenus !


 Muscle ton jeu, Robert ! - Crédits : Domaine public (Perry-Castañeda Library, UT Austin)

Du Rhum, des Femmes - Soldat Louis, album Première Bordée

Oui. Bon. Bien sûr. La pochette, le titre, certains passages, sont d'un autre temps. On est en 1988, et les marins n'ont jamais entendu parler de #MeToo. Pas question d'y revenir, tout le monde est d'accord. Mais au-delà de certaines paroles outrancières, la chanson décrit – de manière acerbe et avec beaucoup d'autodérision – le quotidien réel ou fantasmé des marins : promiscuité, hiérarchie, tatouages, solitude, esclandres dans les bars. Avec ça et là de vraies saillies poétiques : « Tant qu'y aura des comptoirs, on aura des héros » – qui dit mieux ? Ça sent le goudron, l'iode et – évidemment – la testostérone. Mais une chanson à boire reste une chanson à boire. Mettez de côté la morale, descendez quelques solides gallons de rhum, et poussez la sono du bar au maximum. L'accordéon démarre, les binious font leur entrée, le refrain rugit… Résultat garanti sur facture. C'est la force des hymnes, qui racontent tous une histoire éternelle : celle de notre condition humaine. Avec, parfois, toute la saleté qui va avec. « Alors tiens bien les rênes, tu connais la chanson. »

Quinze Marins - Mikael Yaouank, album Chants de Marins

L'histoire de ce chant commence dans un livre, et pas n'importe lequel : L'île au Trésor de Robert Louis Stevenson. En 1883, l'auteur y fait figurer le refrain d'une chanson qui n'existe pas encore : Dead Man's Chest et son fameux « Yo-ho-ho, and a bottle of rum ! », cher au capitaine Haddock. Le titre emprunte son nom à l'une des Îles Vierges Britanniques ; les couplets sont inexistants. Repris dans un poème américain quelques années plus tard, le texte est complété. Il est mis en musique de manière empirique au début du XXe, et s'impose comme un traditionnel des chants de marins. La chanson a été adaptée en Français, notamment par Michel Tonnerre, mais la version de son comparse Mikael Yaouank est sans doute la plus belle. Où il est question du terrible pirate Long John Silver, qui « tient ses hommes comme il tient le vent » et n'hésite pas à pendre les récalcitrants. Ici pourtant, c'est le rhum l'adversaire le plus redoutable : « À boire et l'diable avait réglé leur sort ». Une bouteille premier prix, sans aucun doute.

Rum and Coca-Cola - The Andrews Sisters, album My Greatest Songs

Enfin! Enfin des femmes dans cet univers bourré d'hommes. Ce ne sont pas les Andrews Sisters qui ont écrit cette chanson en trompe l'œil. Au départ, c'est un traditionnel de Trinité et Tobago, un calypso composé par le Vénézuélien Lionel Belasco sur des paroles d'un chanteur du cru, Lord Invader. Mais ce sont bien les Andrews Sisters qui popularisent la chanson, notamment aux États-Unis, en 1944. À tel point qu'elles resteront à la première place du Billboard américain dix semaines durant. Pourtant, cet air enjoué et dansant n'a rien d'amusant. Sous sa joyeuse mélodie se cache une dénonciation sans fard de l'invasion de l'île par la culture et les soldats américains – et de la prostitution qui va avec. Les Trinidadiennes – mère comme filles – qui travaillent pour le « Yankee Dollar », ça n'a rien de franchement réjouissant. Pourtant, toute l'Amérique d'après-guerre se trémoussera sur ce titre, noyant son impérialisme dans le rhum… et le Coca-Cola.

Boire ou écrire, il a fallu choisir. Vous l'aurez compris, c'est mission impossible que d'être exhaustif sur un aussi vaste sujet. Et parce qu'une mélodie aura toujours plus de poids que ma modeste prose, je vous invite à retrouver les titres évoqués – ainsi que bien d'autres – sur la playlist du festival en scannant le QR code ci-dessous. Vous y trouverez des reprises, des versions alternatives, ainsi que de nombreuses chansons consacrées – de près ou de loin – au whisky, au rhum ou à l'alcool en général.  Parfois, un seul mot, une simple allusion s'y cachent, à vous de les retrouver. Bonne écoute, et bon festival à tous !

[1]  Cet article propose une lecture culturelle et humoristique d'œuvres existantes dont les références à l'alcool relèvent de la fiction ou de leur contexte historique. Il ne constitue en aucun cas une incitation à la consommation. L'abus d'alcool est dangereux pour la santé, à consommer avec modération.

L'abus d'alcool est dangereux pour la santé, à consommer avec modération, dégustations interdites aux mineurs.
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