Fabrice Murgia : « En terme d'utopie, notre société recule »

Théâtre | À partir de deux faits divers contemporains impliquant deux adolescents, le jeune metteur en scène belge Fabrice Murgia a élaboré "Le Chagrin des ogres", spectacle coup de poing visuellement fort sur le passage délicat (et parfois violent) de l’enfance à l’âge adulte. Rencontre.

Aurélien Martinez | Vendredi 13 avril 2012

Photo : Cici Olsson


Comment est né ce Chagrin des ogres, qui est d'ailleurs votre première création ?

Fabrice Murgia : Le spectacle a véritablement vu le jour en 2009, même s'il a été pensé en amont. Au départ, je suis tombé sur le blog de Bastian Bosse, ce jeune Allemand de 18 ans qui, en 2006, tira sur trente-sept élèves et professeurs de son ancien lycée avant de retourner l'arme contre lui. Parallèlement, je venais d'avoir un enfant : j'étais dans une espèce de petit déchirement à l'intérieur, que je n'arrivais pas à exprimer à l'époque mais que maintenant, en vieillissant, je parviens à intellectualiser. En quelque sorte, le fait de devenir père me questionnait sur ce que je devais laisser derrière moi pour avancer. J'ai donc relié ces deux choses.

Ce qui peut surprendre…

Je ne sais pas si les Français peuvent vraiment s'en apercevoir, mais j'appartiens à une génération en Belgique qui a vécu de près les évènements des années 1990, les années Marc Dutroux… Une époque où nous, l'équipe du Chagrin des ogres, avions approximativement le même âge que les victimes – onze, douze ans…. En relisant nos carnets de jeunesse, on a tous retrouvé des choses sur cette période où tout à coup, ces histoires sordides arrivaient en Belgique, où le populisme montait…

L'idée était-elle de faire une pièce générationnelle ?

Au départ, on ne "conscientisait" pas forcément ça. On avait vingt, vingt-cinq ans, et on l'a fait. C'est aujourd'hui que l'on se rend compte que l'on parle quand même fort aux gens de notre âge, avec des moyens et un langage propres à notre âge : la vidéo, ces images qui vont très vite, qui déferlent…

Le Chagrin des ogres évoque le destin de deux adolescents…

Oui. Il y a donc une histoire tirée de celle de Bastian Bosse, à partir de ma rencontre avec son blog, et une autre autour de Natascha Kampusch [jeune Autrichienne séquestrée dans une cave de ses 10 à ses 18 ans – NdlR]. Dans son cas, on voulait à la fois parler de cette histoire là aussi sordide, et en même temps, d'une jeune fille dont on a pris l'adolescence : elle a passé une partie de sa vie seule et isolée, dans une non influence par rapport au monde. Elle avait la télé en réalité, mais dans le spectacle, elle a simplement un petit poste de radio avec lequel elle essaie de se reconstruire un monde.

Ce sont deux destins très différents que vous confrontez, où les deux adolescents subissent, mais réagissent de manières différentes : l'une contre elle-même, l'autre en retournant cette violence contre ceux qui l'entourent…

Le personnage de Bastian va trouver refuge dans le crime. Il est dans un isolement social, auquel il va mettre un terme de manière violente. Alors que la jeune fille est dans un isolement factuel, physique. Elle va accepter de rentrer dans la vie, en ayant grandi à côté de cette vie…

Ce sont finalement eux les ogres du titre. Mais ils ne sont pas nés ogre, ils le sont devenus…

Un ogre, par définition dans le dictionnaire des symboles, c'est un personnage issu des contes de fées qui se nourrit de chair humaine et de rêves d'enfant. Donc quelque part, il y a cette idée. Mais, dans le spectacle, il y a aussi l'idée de Saturne qui mange ses enfants, qui ne laisse pas la génération d'après prendre le monde entre ses mains. On a grandi dans les années 1980, où tout semblait possible, alors que l'on est maintenant dans un pessimisme ambiant. En terme d'utopie, notre société recule.

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