Ken Loach : « Rien ne changera tant qu'on n'aura pas changé le modèle économique »

ECRANS | Force tranquille toujours aussi déterminée, Ken Loach s’attaque avec "Moi, Daniel Blake" à la tyrannie inhumaine des Job Center, vitupère les Conservateurs qui l’ont organisée… et cite Lénine pour l’analyser. Ouf, les honneurs ne l’ont pas changé !

Vincent Raymond | Lundi 24 octobre 2016

Comment ce nouveau film est-il né ?

Ken Loach : Quand Paul Laverty, le scénariste, et moi avons commencé à échanger les histoires que nous entendions autour de nous, lui en Écosse et moi en Angleterre – entre deux réflexions sur les scores de foot. Des histoires de personnes piégées dans cette bureaucratie d'État, et qui deviennent de plus en plus extrêmes. Je pourrais vous donner des tonnes d'exemples, comme cet homme qui avait téléphoné au Job Center – le Pôle emploi britannique – pour prévenir qu'il ne pourrait pas honorer un rendez-vous car il assistait aux funérailles de son père. Il est allé à l'enterrement… et on lui a arrêté ses allocations !

Durant nos recherches, on a traversé le pays, et on en a entendu plein d'autres identiques. Alors on s'est dit qu'on devrait en raconter une, pour essayer de faire comprendre aux gens ce qu'ils endurent. Paul a écrit les deux personnages principaux de Dan et Katie et voilà, c'était parti.

Pourquoi l'avoir situé à Newcastle ?

C'était une ville que l'on n'avait pas encore filmée, elle est la plus au nord de toutes les grandes villes britanniques. L'industrie minière et la construction de bateaux l'ont façonnée. Elle a également une longue histoire de militantisme. Mais elle est très pauvre aujourd'hui, même si le centre-ville donne toutes les apparences de la richesse. Et puis les gens parlent un dialecte génial, très riche, qui se prête bien à la comédie.

Avez-vous rencontré des employés des Job Center pour évoquer avec eux la difficulté de leur travail ?

Oui, beaucoup, par l'intermédiaire des syndicats. Ils nous ont confirmé qu'ils avaient des objectifs de nombre de gens à sanctionner. S'ils n'en sanctionnent pas assez chaque semaine, eux-mêmes sont reversés dans un programme de perfectionnement personnel – une dénomination kafkaïenne et orwellienne. Et même si tous les demandeurs d'emploi s'acquittent de leurs missions, les employés doivent quand même en sélectionner certains pour les sanctionner !

Dans les séquences tournées dans le Job Center, à l'exception des deux comédiennes principales, tous les autres travaillaient réellement dans le lieu. Entre les prises, ils nous confiaient que le système était tellement cruel pour eux qu'ils avaient décidé de partir.

D'après vous, à quel moment leur mission a-t-elle été dévoyée ?

Les gens qui travaillent dans les agences pourraient répondre mieux que moi, mais c'est venu petit à petit. Après guerre, on avait en Angleterre l'État providence. Cela fonctionnait. Mais depuis quarante ans, la décision a été constante de le détruire, sous la direction de Margaret Thatcher, et dans l'intérêt de grandes entreprises. Ça a continué lorsque les Conservateurs sont revenus au pouvoir, en 2010. Iain Duncan Smith a été le ministre responsable – on parle de lui dans le film comme « le salaud chauve ». Mais ça n'a rien contre les chauves : Paul Laverty lui-même n'a pas de cheveux, ne dites pas que je vous l'ai dit (rires) !

À l'origine, le boulot des employés des Job Center était de vous montrer la liste des places vacantes que vous pouviez éventuellement tenter d'obtenir. Maintenant, on leur interdit de la montrer : il s'agit non pas d'aider les gens, mais clairement de leur rendre la vie impossible en leur disant de s'aider eux-mêmes. De tout temps, le pouvoir de droite a culpabilisé les gens pauvres en de leur donner la responsabilité de leur pauvreté. Dès le XIXe siècle, il incitait à faire une différence entre les pauvres méritants et les pauvres qui ne méritaient pas.

Justement, le personnage de Katie a des échos dickensiens…

Inévitablement, les gens qui sont dans le besoin se ressemblent de siècle en siècle. Il est certain qu'une mère célibataire avec des enfants, c'est toujours une figure que la droite aime détester, car selon ses critères, elle a tort sur tout, elle est immorale : pourquoi elle n'a pas de mec ?, qu'est-ce qu'elle a fait pour en arriver là ? etc.

Avec Paul, on voulait trouver une relation entre Katie et Dan qui puisse les révéler à eux-mêmes, et montrer qui ils sont profondément. C'est comme ça qu'on peut voir leur vulnérabilité mutuelle, et apprendre ce de quoi ils sont faits. Quand elle va prendre cette décision dramatique pour gagner de l'argent, ça va le détruire complètement, et elle aussi.

Vous montrez que si l'État fait défaut, la solidarité et l'entraide sont toujours présentes...

Mais je suis certain que ça doit exister dans tous les pays. C'est notre nature d'être de bons voisins. S'il vous manque du lait, vous allez venir taper à ma porte et je vais vous aider. Si l'État représentait la bonté et le meilleur plutôt que les intérêts d'une seule classe, ça serait bien…

Quel avenir imaginez-vous pour vos personnages sans George Osborne (ex-chancelier de l'Échiquier, c'est-à-dire ministre chargé des finances et du trésor), sans David Cameron (ex-Premier minsitre), sans l'Europe ?

Ce serait possible de faire ajustement mineurs, mais le problème pour moi vient du capitalisme et de l'état dans lequel il est arrivé. Les grandes sociétés, les corporations, sont présentes dans tous les espaces, à tous les stades de notre existence. Leur logique, c'est de grandir, de prendre davantage d'espace. Elles ne trouvent jamais de point d'équilibre : où est le prochain marché, quelle est l'économie que l'on peut faire sur le travail, la main d'œuvre ? Où peut-on trouver les matières premières les moins chères ? Si jamais il faut délocaliser en Indonésie, on y délocalise ; et ensuite, si l'on trouve moins cher ailleurs ? Si elles ne font pas ça, une autre société encore plus impitoyable ravira leur part de marché…

Tout cela est la conséquence inévitable du système économique. En occident, il leur faut des consommateurs, pas des travailleurs. Cette contradiction permanente est incarnée par l'Union européenne elle-même, qui oblige et encourage la privatisation – c'est écrit dans sa charte. Donc, rien ne changer en substance… tant qu'on n'aura pas changé le modèle économique.

Selon vous, quelles peuvent être les conséquences du Brexit ?

Le modèle britannique reste un modèle néolibéral, ça ne changera pas. Et tant qu'on aura un gouvernement de droite, beaucoup d'industries britanniques se déplaceront pour conserver leur marché d'Europe continentale. Les politiques britanniques vont vouloir attirer un grand nombre d'investissements de l'étranger, de façon à remplacer ceux qui partent. Et le seul moyen pour attirer des industries, c'est avoir une main-d'œuvre bon marché. Donc, une fois de plus, baisser la valeur du travail. Quelqu'un a dit « la classe dirigeante peut survivre à toutes les crises tant que la classe laborieuse encaisse ». Vous savez qui ? Lénine. Mais chuutttt ! « il est défendu maintenant » [en français dans le texte].

Et concrètement, pour le cinéma britannique ?

C'est une mauvaise nouvelle. Il y a des fonds d'aide européens pour le cinéma européen – pas énormément, mais quand même. Beaucoup d'accords de coproduction reposent sur le fait que la main-d'œuvre peut circuler. Et cela va stopper. Cela enrichit tellement notre culture… Le problème, c'est que le cinéma britannique a tendance à regarder outre-Atlantique. Là, ça va être pire.

En France, vos films sont surtout vus par des spectateurs appartenant aux classes supérieures. N'y a-t-il pas là une inadéquation entre le sujet et le public ?

C'est vrai que dans les cinémas art et essai, on trouve plutôt un public bourgeois. Mais ce film, le distributeur Le Pacte tente de le proposer dans des cinémas qui ne sont pas des cinémas art et essai, d'élargir. Et on a réfléchi à des manières de le rendre disponible à des personnes qui n'ont pas l'argent pour aller au cinéma. Ce serait bien de le montrer dans des centres communautaires, des clubs de foot, dans une salle au fond d'un café… On a le projet de faire ça en Angleterre.

À plusieurs reprises, vous avez annoncé tourner votre dernier film. Est-ce la révolte ou l'amour du cinéma qui vous pousse à continuer ?

Avant tout c'est l'amour du cinéma. C'est de lui que tout part, sinon ça ne voudrait rien dire. Il faut aimer raconter une histoire, rassembler une équipe pour la raconter ; c'est la base. La question qui se pose ensuite, c'est : quelle histoire raconter ? Elle doit vous passionner.

Vous travaillez avec Paul Laverty depuis 1995. Pourquoi ne cosignez-vous pas les scénarios ?

Mais parce que c'est Paul qui les écrits ! Il écrit les personnages, les scènes, le scénario… Le scénariste n'est pas assez bien vu, en général. Et je déteste voir sur les affiches "un film de". Je crois que les réalisateurs ont un vrai problème d'ego !


Moi, Daniel Blake

De Ken Loach (Angl-Fr, 1h39) avec Dave Johns, Hayley Squires... Pour la première fois de sa vie, Daniel Blake, un menuisier anglais de 59 ans, est contraint de faire appel à l’aide sociale à la suite de problèmes cardiaques. Mais bien que son médecin lui ait interdit de travailler, il se voit signifier l'obligation d'une recherche d'emploi sous peine de sanction. Au cours de ses rendez-vous réguliers au « job center », Daniel va croiser la route de Katie, mère célibataire de deux enfants qui a été contrainte d'accepter un logement à 450km de sa ville natale pour ne pas être placée en foyer d’accueil. Pris tous deux dans les filets des aberrations administratives de la Grande-Bretagne d’aujourd’hui, Daniel et Katie vont tenter de s’entraider…
Le Méliès 28 allée Henri Frenay Grenoble
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

"Sorry We Missed You" : on achève bien les prolétaires ubérisés

ECRANS | Un intérimaire se lance dans l’entrepreneuriat franchisé avec l’espoir de s’en sortir… précipitant ainsi sa chute et celle de sa famille. Par cette chronique noire de l’ère des Gafa, Ken Loach dézingue toujours plus l’anthropophagie libérale. En compétition lors du dernier Festival de Cannes.

Vincent Raymond | Lundi 21 octobre 2019

Newcastle, de nos jours. Abby et Ricky s’en sortent tout juste avec la paie de l’une et les intérim de l’autre. Alors, Ricky convainc son épouse de vendre leur voiture pour acheter un utilitaire afin de devenir livreur "indépendant". Le mirage d’une vie meilleure s’offre à eux : le début de l’enfer. D’aucuns pourraient reprocher (c’est une figure de style : en fait, ils le font) à Ken Loach de rabâcher sous toutes les formes sa détestation du modèle capitaliste. Ou d’avoir joué depuis trente ans les prophètes de mauvais augure en dénonçant avec constance les ravages de la politique thatchéro-reagano-libérale qui, ayant désagrégé le tissu socio-économique britannique, n’en finit plus de saper ce qu’il reste de classe moyenne, après avoir laminé les classes populaires, au nom de la "libre" entreprise, "libre" concurrence… bref de toute cette belle liberté octroyée au haut de la pyramide pour essorer le lumpenprolétariat. Trente ans que Loach essuie les mêmes remarques condescendantes des partisans du marché (qui le voient

Continuer à lire

"Raining Stones" de Ken Loach jeudi soir au Méliès, ça vous dit ?

ECRANS | « Les emmerdes, disait Chirac, ça vole en escadrille. » Quand on est dans la mouise, il pleut de la caillasse tous les jours, ajouterait Ken (...)

Vincent Raymond | Mardi 9 avril 2019

« Les emmerdes, disait Chirac, ça vole en escadrille. » Quand on est dans la mouise, il pleut de la caillasse tous les jours, ajouterait Ken Loach. Le cinéaste britannique en donne une vision concrète dans Raining Stones (1993), portrait d’une famille se livrant à la débrouille par nécessité pour échapper à l’étranglement de la misère sociale frappant la population mancunienne. Des visages et des situations inoubliables, des rires également malgré le contexte. À revoir jeudi 11 avril à 20h au Méliès.

Continuer à lire

PB d'or 2016 : cinéma

C'était 2016... | Il a suffi d’un rapide sondage au sein de la rédaction pour retenir, parmi les centaines de longs-métrages sortis en 2016, une dérisoire poignée de favoris.

Vincent Raymond | Mardi 20 décembre 2016

PB d'or 2016 : cinéma

Le PB d'or du film de l'année : Ma vie de Courgette Ils sont quatre à avoir suscité un enthousiasme partagé au PB et à avoir triomphé de l’épreuve du temps – les autres films se fondant dans un indistinct profond, des bobines "à oublier" (le destin ordinaire de toute franchise comique ou d’action parvenant au numéro 3) aux "sans plus" (les bons films, sans plus), en passant par les "bof", le si large ventre mou de la production mondiale. On ne s’étonnera pas de la surreprésentation de films sortis depuis la rentrée de septembre dans notre quatuor final : passée cette gare de triage pour le cinéma d’auteur qu’est le Festival de Cannes, le second semestre regorge de pépites... Pas de podium donc, mais trois films pailletés d’or, plus un davantage doré que les autres ; quatre approches complémentaires du cinéma. En juin, avec The Neon Demon, Nicolas Winding Refn a rappellé comme Gaspar Noé que le 7e art peut (doit) être un langage artistique à part, et qu’il convient d’en explorer ses

Continuer à lire

Un Ken Loach samedi au Ciné-Club de Grenoble

ECRANS | Deux ans avant de recevoir sa seconde Palme d’Or, Ken Loach avait présenté à Cannes un film faisant écho à la première récoltée en 2006 pour Le Vent se lève, Jimmy’s (...)

Vincent Raymond | Mardi 6 décembre 2016

Un Ken Loach samedi au Ciné-Club de Grenoble

Deux ans avant de recevoir sa seconde Palme d’Or, Ken Loach avait présenté à Cannes un film faisant écho à la première récoltée en 2006 pour Le Vent se lève, Jimmy’s Hall. On y découvre une salle de bal communautaire tenue par un Irlandais républicain tracassé par l’Église catholique. Une histoire d’homme harcelé par une autorité déloyale, une histoire d’oppression et d’aspiration à la liberté ; une histoire aussi éternelle qu’authentique, donc taillée pour Loach. À redécouvrir samedi 10 décembre à 20h15 au Ciné-Club de Grenoble.

Continuer à lire

"Moi, Daniel Blake" : une couronne pour le Royaume des démunis

Cinéma | Lorsqu'un État fait des économies en étouffant les plus démunis, ceux-ci s’unissent pour survivre en palliant sa criminelle négligence. Telle pourrait être la morale de cette nouvelle fable dramatique emplie de réalisme et d’espérance, qui a valu à Ken Loach sa seconde – et méritée – Palme d’or.

Vincent Raymond | Lundi 24 octobre 2016

Avec sa bouille de Michel Bouquet anglais, Daniel Blake a tout du brave type. En arrêt maladie après un accident cardiaque, il doit sacrifier aux interrogatoires infantilisants et formatés de l’administration, menés par des prestataires incompétents (l’État a libéralisé les services sociaux), pour pouvoir reprendre son boulot ou bénéficier d'une allocation. Assistant à la détresse de Katie, mère de famille paumée rabrouée par une bureaucrate perversement tatillonne, Daniel s’attache à elle et l’épaule dans sa galère alors que son propre cas ne s’améliore pas. Tout épouvantable qu’il soit dans ce qu’il dévoile de la situation sociale calamiteuse des plus démunis au Royaume-Uni (merci à l’administration Cameron pour ses récentes mesures en leur défaveur), Moi, Daniel Blake se distingue par sa formidable énergie revendicative positive, en montrant que les "assistés" n’ont rien de ces profiteurs cynique mis à l’index et enfoncés par les conservateurs. Ils font même preuve d’une admirable dignité face à l’incurie volontaire de l’État, refusant le piège de la haine envers le plus faibles qu’eux (le facile pis-aller de la discrimination à l

Continuer à lire

Rentrée cinéma 2016 : comme un (faux) air de déjà-vu

ECRANS | Un "Harry Potter", un "Star Wars", un Marvel, un Loach Palme d’or… Non non, nous ne sommes pas victimes d’un sortilège nous faisant revivre en boucle la dernière décennie, mais bel et bien face à la rentrée cinéma 2016. Une rentrée qui nous promet tout de même quelques belles surprises, plus ou moins tapies dans l'ombre. Tour d'horizon.

Vincent Raymond | Jeudi 25 août 2016

Rentrée cinéma 2016 : comme un (faux) air de déjà-vu

Après un gros premier semestre dévolu aux blockbusters, la fin de l’année accueille traditionnellement le cinéma d’auteur – exception faite des incontournables marteaux-pilons de Thanksgiving et Noël, conçus pour vider une bonne fois pour toutes les goussets des familles. Dans cette catégorie, les candidats 2016 sont, dans l’ordre, Les Animaux fantastiques de David Yates (16 novembre), spin off de la franchise Harry Potter, et Rogue One : A Star Wars Story de Gareth Edwards (14 décembre). Qui de Warner ou Disney l’emportera ? Mystère... Un peu avant (26 octobre), Benedict Cumberbatch tentera de déployer la bannière Marvel dans le film de Scott Derrickson, Doctor Strange – un second couteau parmi les superhéros. Cette impression d’avoir à faire à des versions alternatives ou dégraissées de vieilles connaissances se retrouve aussi chez Tim Burton qui signe avec Miss Peregrine et les enfants particuliers (5 octobre) un nouveau conte fantastique sans Helena Bonham Carter, ni Johnny Depp, ni son compositeur fétiche Danny Elfman ! Au moins, on peut espérer un sou

Continuer à lire

Jimmy’s Hall

ECRANS | Ken Loach retrouve sa meilleure veine avec ce beau film autour d’une utopie réconciliatrice dans l’Irlande du Nord encore meurtrie par la guerre civile, ruinée par les archaïsmes de l’église et l’égoïsme des possédants. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 1 juillet 2014

Jimmy’s Hall

On avait hâtivement présenté Jimmy’s Hall comme une suite au Vent se lève de la part de Ken Loach et de son fidèle scénariste Paul Laverty ; ce qu’il est sans l’être, finalement, puisque s’il prolonge historiquement l’exploration de l’Irlande du Nord traumatisée par sa guerre civile, il le fait avec une humeur nouvelle. Tout tient finalement dans l’ellipse qui sert d’introduction mais aussi de parenthèse dans la vie de son héros Jimmy Gralton : ce militant communiste a passé dix ans comme ouvrier en Amérique et revient dans son Irlande natale chassé par la crise économique. La situation politique s’est en apparence pacifiée, même si les divisions au sein du peuple restent fortes. Loach choisit pourtant de montrer que cette fracture en dissimule une autre, reproduction de celle qui taraude son cinéma depuis ses débuts : c’est avant tout une question sociale, morale et culturelle. C’est à cela que va s’atteler Gralton : combler le fossé qui sépare générations, confessions et classes, à travers un lieu symbolique, un dancing abandonné qu’il transforme en foyer d’éducation populaire et de fête laïque. Jazz, whisky et lutte des classes

Continuer à lire

Cannes 2014, jours 9 et 10 : La fin - enfin !

ECRANS | "Jimmy’s hall" de Ken Loach (sortie le 2 juillet). "Alleluia" de Fabrice Du Welz (date de sortie non communiquée). "Whiplash" de Damien Chazelle (sortie le 24 décembre). "Sils Maria" d’Olivier Assayas (sortie le 20 août). "Leviathan" d’Andrei Zviaguintsev (sortie le 24 septembre).

Christophe Chabert | Dimanche 25 mai 2014

Cannes 2014, jours 9 et 10 : La fin - enfin !

Il faut savoir arrêter une guerre, dit-on. Un festival de cinéma aussi, avec comme bilan chiffré 32 films vus (plus trois vus avant d’y aller), et quelques blessés légers — après une telle foire, on se dit chaque année qu’on ne nous y reprendra plus. Et, quand on relit ce qu’on a écrit à chaud, on se lamente de notre propre médiocrité en se répétant obstinément que ce métier est aussi vain que stupide — peut-être la conséquence de cette arrogance insupportable qui règne à Cannes, où personne ne salue les gens qui travaillent à faire vivre le festival, mais où tout le monde saute au cou du premier imbécile friqué venu. Film de combat Il faut savoir arrêter une guerre. Oui, mais après, comment fait-on pour réconcilier les combattants ? C’est la question posée par Ken Loach dans son dernier film, Jimmy’s Hall — son dernier, disait-il avant de le présenter, mais ça avait l’air moins clair lors de la conférence de presse. Ce n’est pas une suite au Vent se lève, mais un prolongement, ce moment où, la guerre terminée, la nation irlandaise, divisée par des crimes fratricides, doit réapprendre à vivre ensemble et reformer une communaut

Continuer à lire

20 ans de PB, 20 ans de ciné…

ECRANS | À sa création, le Petit Bulletin n’était qu’une page imprimée recto-verso, avec en ouverture un édito et, juste après, les programmes de cinéma. Quand le journal (...)

Christophe Chabert | Vendredi 13 septembre 2013

20 ans de PB, 20 ans de ciné…

À sa création, le Petit Bulletin n’était qu’une page imprimée recto-verso, avec en ouverture un édito et, juste après, les programmes de cinéma. Quand le journal s’est allongé quelques mois plus tard, la première innovation éditoriale fut d’y adjoindre des critiques de films à l’affiche. Et, au fil de son développement, le cinéma est devenu la colonne vertébrale du PB, tentant semaine après semaine de faire partager coups de cœur et coups de sang, construisant une ligne éditoriale solide mais jamais rigide, où les traditionnelles chapelles "cinéma d’auteur" et "cinéma commercial" furent souvent bousculées, dans un sens ou dans l’autre. Pour ce vingtième anniversaire, nous avons tenu à souligner cet engagement dans la défense d’un cinéma innovant, porté par des visions fortes et personnelles, en proposant tout au long de la saison un cycle en partenariat avec le Club : 20 ans de PB, 20 ans de ciné… Soit six séances pour redécouvrir des films qui ont compté au cours de ces vingt années, signés par des cinéastes passionnément défendus dans nos colonnes. Pour débuter ce cycle, quoi de plus logique que de proposer un film qui lui aussi fête

Continuer à lire

La Part des anges

ECRANS | Décidément, la comédie n’est pas le fort de Ken Loach et son scénariste Paul Laverty : cette pochade à l’optimisme forcé sur les tribulations dans le monde du whisky d’une bande de petits délinquants écossais relève du bâclage paresseux et du téléfilm laborieux. Christophe Chabert

Aurélien Martinez | Lundi 25 juin 2012

La Part des anges

On le disait déjà à l’époque de Looking for Éric, mais La Part des anges le confirme : Ken Loach semble oublier totalement le grand cinéaste qu’il est lorsqu’il décide de faire une pure comédie. Et si le film qui avait relancé sa carrière (Raining stones) reposait sur une certaine légèreté (du moins dans sa peinture de l’Angleterre prolo), c’est bien quand il aborde la face la plus noire et désespérée de son œuvre que Loach signe ses meilleurs opus (pour nous, Family life, Ladybird, Sweet sixteen et It’s a free world). Ce qui frappe d’abord dans La Part des anges, c’est la sensation de caricature qui émane des protagonistes : des petits délinquants qui ont forcément bon fond et toujours leurs raisons d’avoir mal agi – ils sont un peu cons et n’ont pas d’instruction, la faute à vous savez qui. Cette absolution sans frais tue tout le dialectisme que Loach attache d’ordinaire à sa peinture des classes populaires. Ce premier écueil est révélateur de la suite : le cinéaste et son scénaris

Continuer à lire

Route Irish

ECRANS | Sombre histoire de vengeance d’un ancien mercenaire anglais en Irak, Route Irish, malgré son évident manque de moyens, s’inscrit dans la meilleure veine du cinéma de Ken Loach, comme un remake social et british de Rambo. Christophe Chabert

François Cau | Mercredi 9 mars 2011

Route Irish

Il fallait se douter que Ken Loach, cinéaste politique ET britannique, aille fourrer sa caméra dans le grand fiasco des années Blair : l’engagement militaire des forces anglaises dans le bourbier irakien. Mais on ne s’attendait pas à ce qu’il prenne le sujet par l’angle qu’il adopte dans Route Irish. À savoir le rôle joué par d’anciens soldats sur le théâtre des opérations où ils deviennent des agents grassement payés par des sociétés privées pour maintenir l’ordre et faire place nette au business des entreprises anglaises. À la solde de ces multinationales, Fergus et Frankie sont partis là-bas pour se faire du blé, mais seul Fergus en est revenu. Lorsqu’il apprend la mort de son ami d’enfance et frère d’arme sur la très dangereuse Route Irish qui mène à Bagdad, il décide de confondre coûte que coûte ceux qu’il pense responsables du carnage. La Bête de guerreDans la première moitié du film, Loach semble se cogner aux limites de son économie de cinéaste : l’évocation du sort de Frankie se fait avec un maigre enregistrement vidéo amateur, et l’enquête avance par une suite de conversations téléphoniques ou avec des écrans connectés via Skype. Route Irish, pendant une heure

Continuer à lire