Jeff Mills : symphonie électronique

Techno | C’est parti pour la septième édition des Détours de Babel, exigeant festival de « musiques du monde, jazz et musiques nouvelles ». On a disséqué la (foisonnante) programmation, et on en a sorti plusieurs coups de cœur. Dont la double venue de l’immense Jeff Mills, véritable pape de la techno, pour un concert symphonique à la MC2 et un DJ set à la Belle électrique. Portrait en amont.

Sébastien Broquet | Mardi 21 mars 2017

Photo : João Messias


« Je crois que nous sommes un peu responsables si notre musique est encore trop souvent uniquement associée à la danse. Il faut une volonté énorme pour changer une image dont après tout nous pourrions parfaitement nous satisfaire » lâchait Jeff Mills à Libération, en octobre 2000, alors qu'il venait d'interpréter au Centre Pompidou sa propre vision de la bande son du mythique chef-d'œuvre de Fritz Lang, Metropolis. Une date charnière.

L'un des pionniers de la musique techno brisait alors l'idée du BPM roi, art du rythme et du bruit qu'il maîtrisait à merveille depuis de longues années, depuis ses premiers pas dans les années 1980. Art de la danse en pleine conversion "populaire" qui portait vers l'extase des heures durant, lorsque nous nous abandonnions en rave, ces grands sabbats de l'ère digitale dont il était le roi.

Le sorcier, plutôt...

Depuis sa mythique émission sur la radio WDRQ à Détroit, il était surnommé The Wizard (le sorcier). L'homme surhumain, technologique, aux pouvoirs magiques capables de dompter les platines avec une dextérité hors du commun, d'enchaîner les sons avec une rapidité hors-norme. The Wizard est vite devenu légende d'un monde trop étroit pour lui.

Déjà, co-fondateur de Underground Resistance avec Mad Mike en 1990, il s'en était vite échappé, à peine deux ans plus tard. Jeff Mills voit toujours plus loin, plus vite que les autres. Pas seulement pendant qu'il mixe. Metropolis était un premier pas dans ces chemins de traverse qu'il n'a cessé d'arpenter jusqu'à aujourd'hui : à la MC2 pour Les Détours de Babel, il va ainsi diriger un orchestre symphonique interprétant The Planets, une suite de dix pièces qu'il a composée en 2014, faisant écho à la symphonie Les Planètes de Gustav Holst, imaginée en 1914. L'espace, la science-fiction, inévitablement, l'attirent. Son œuvre comme sa démarche l'inscrivent avec certitude dans le courant afro-futuriste, aux côtés d'un Sun Ra ou d'un George Clinton.

Mais s'il cherche sans cesse à inventer et à se transcender (Les Trois âges de Buster Keaton, une carte blanche au Louvre où il remonta et habilla musicalement L'Enfer d'Henri-Georges Clouzot, ou déjà un concert avec l'Orchestre Philharmonique de Montpellier en 2005, qui réinterprétait alors ses classiques...), le natif de Détroit n'a pourtant jamais délaissé les platines, continuant sans cesse d'arpenter la planète pour délivrer des DJ sets intenses, étirés au maximum et... habités, tout simplement.

L'artiste, surtout…

Jamais il ne prend à la légère ce métier de DJ, tentant parfois de le réinventer au travers de concepts (sa série de soirées Time Tunnel récemment) ou poursuivant sa quête de l'infini en enchaînant ses tracks les plus incendiaires (quiconque n'a jamais dansé les bras en l'air sur The Bells a raté sa vie) avec les productions les plus intenses de la scène actuelle et passée. Par là, il rappelle que la techno n'est pas très éloignée des sérigraphies multipliées au possible d'Andy Warhol et du pop art, cet frange de l'art si populaire comme l'est aujourd'hui cette musique, tout aussi proche du "commercial" : ne s'écoute-t-elle pas en masse dans des boîtes de nuit face à un public parfois déconnecté de l'histoire même de cette musique, comme l'on affiche une reproduction de Warhol dans une cuisine pour ses couleurs vives ?

Les vinyles, dont il se sert pour créer son propre feeling au fil de l'histoire qu'il raconte par ses enchaînements, s'apparentent aux ready-made de Marcel Duchamp, qu'il agence au gré d'un flux maîtrisé au fil du mixe comme un monteur de cinéma, le perturbant par l'irruption de ses inévitables ajouts live de TR-909, cette boîte à rythmes mythique de Roland devenue son emblème, sa Stratocaster à lui, au point d'en offrir quasi-systématiquement un solo en cœur de nuit.

À La Réunion, lors du festival Les Electropicales, approchant les trois heures de set (il refuse de jouer moins longtemps), on le vit réclamer quelques instants en plus, poliment. Et encore. Et solliciter un dernier disque... L'heure de clore le festival était dépassée depuis trente minutes. Il stoppa, rangea, remercia et disparut dans la nuit. Cet homme maîtrise les fluxs, mais aussi le temps qu'il sait étirer comme personne, en répétant ses motifs sonores à l'envi, jouant des nuances infimes, des progressions subtiles, rejetant la rupture nette pour mieux construire au millimètre près son édifice : c'est un architecte (il fut étudiant dans cette discipline), mais aussi et surtout un plasticien maîtrisant parfaitement sa "géométrie sonore".

Planets
À la MC2 vendredi 31 mars à 20h30

Jeff Mills – DJ set
À la Belle électrique samedi 1er avril à 23h


Planets !

Avec Jeff Mills (compo, interprétation), Sylvain Griotto (arrangement), l'Orchestre national de Lyon, dir. Christophe Mangou
MC2 4 rue Paul Claudel Grenoble
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


Jeff Mills + AZF + Serom

Techno
La Belle Électrique 12 esplanade Andry-Farcy Grenoble
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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Jeff Mills : retour vers le futur

Soirée | Attention, événement : le pape de la techno sera à la Belle électrique vendredi 13 septembre.

Damien Grimbert | Mardi 10 septembre 2019

Jeff Mills : retour vers le futur

Figure emblématique de la scène techno de Détroit des années 1990 et plus largement de la musique électronique dans son ensemble, le légendaire Jeff Mills sera de retour aux platines de la Belle électrique ce vendredi 13 septembre. Fort d’une carrière de plus de trois décennies placée sous le signe de l’énergie, du futurisme et de la transdisciplinarité (on vous renvoie aux portraits qu’on lui avait consacrés lors de son premier passage dans la salle en 2016 et lors de sa participation aux Détours de Babel l’année suivante), le natif du Michigan, aujourd’hui installé à Paris, a toujours plus volontiers regardé devant que derrière lui. D’où le caractère assez exceptionnel de sa récente série d’EPs The Director’s Cut, qui réunit en quatre volumes certains de ses morceaux les plus iconiques aux côtés d’inédits sélectionnés par ses soins. Le meilleur n’en reste pas moins à venir avec la

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Les 3 (voire plus) soirées du week-end

Soirées | Rendez-vous à l'Ampérage, au Musée dauphinois, au Drak-Art et à la Belle électrique.

Damien Grimbert | Mardi 28 mars 2017

Les 3 (voire plus) soirées du week-end

31.03.17 > Musée dauphinois / Ampérage Antigone + SHXCXCHCXSH + Truncate + Modgeist Gros vendredi en perspective pour le collectif house/techno The Dare Night, avec deux évènements le même soir. Début des hostilités dès 20h au Musée dauphinois avec une soirée en plein air pour la clôture du Festival étudiant Monstre qui réunira le live de SHXCXCHCXSH et Pedro Maia et un DJ-set du Parisien Antigone. Puis à partir de minuit, rendez-vous à l’Ampérage pour une deuxième partie de soirée avec en tête d’affiche l’Américain Truncate alias Audio Injection et le Parisien Modgeist, qui viendra présenter son live modulaire. ________ 31.03.17 > Drak-Art

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Détours de Babel 2017 : nos cinq coups de cœur

Festival | On a parcouru l'ensemble de la programmation du festival centré sur « les musiques du monde, le jazz et les musiques nouvelles ». Et on en a sorti cinq (ou plutôt six) propositions à vivre d'ici le vendredi 7 avril, date de clôture de la manifestation.

Stéphane Duchêne | Mardi 21 mars 2017

Détours de Babel 2017 : nos cinq coups de cœur

Les brunchs Au Musée dauphinois dimanche 26 mars et 2 avril de 10h30 à 17h Babel, c’est pas mal d’événements dans des salles classiques, mais c’est aussi des formes de spectacle atypiques. Comme les fameux brunchs qui, dans le cadre majestueux du Musée dauphinois, proposent deux dimanches de découvertes musicales fournies. Avec, par exemple, le 26 mars, de la musique mongole électro-acoustique et le 2 avril des chants sacrés et profanes de Méditerranée ou encore des tambours de la Santería cubaine. Voici comment un festival qui peut parfois faire peur avec son exigence arrive magnifiquement s’ouvrir à tous – chaque année, l’ambiance des brunchs est on ne peut plus conviviale et familiale. ________ Jeff Mills À la MC2 vendredi 31 mars à 20h30 et à la Belle électrique samedi 1er avril à 23h Voir article ici ________ Metropolis À Eve (campus) mardi 4 avril à 20h On ne pr

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Babel nous revoilà

Festival | Zoom sur les premières dates du festival Les Détours de Babel qui commence ce vendredi 17 mars.

Aurélien Martinez | Mercredi 15 mars 2017

Babel nous revoilà

C’est parti pour la septième édition des Détours de Babel, ambitieux festival de « musiques du monde, jazz et musiques nouvelles » prévu à Grenoble et dans l’agglo du vendredi 17 mars au vendredi 7 avril, avec pour thème cette année « Mythes & légendes ». Si nous en parlerons plus amplement dans le prochain numéro, évoquons tout même ici les premiers événements organisés ce week-end. Notamment le ciné-concert du compositeur Arnaud Petit (vendredi au cinéma Juliet Berto) sur le film muet de Cecil B. DeMille Les 10 commandements ; la création 99 du rappeur et poète français d'origine libanaise Marc Nammour, dont le nom évoque le numéro de département d’origine pour les Français né à l’étranger (samedi à la Source) ; ou encore le premier brunch du festival prévu dimanche dans le quartier grenoblois Très-Cloîtres – notamment au Nouveau Théâtre Sainte-Marie-d’en-Bas et à la salle Olivier Messiaen. Et mardi, c’est à la Belle électrique que ça se poursuivra avec un bal klezmer mené par le fougeux clarinettiste David Krakauer (photo). À mercredi pour la

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Grenoble : les vingt concerts à ne pas louper entre janvier et mai

Panorama rentrée 2017 | Les prochains mois, il y aura du bon, voire du très bon, à écouter dans les salles grenobloises et de l'agglo. On vous détaille nos coups de cœur.

La rédaction | Mardi 3 janvier 2017

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Yael Naim et le Quatuor Debussy À la faveur d'un concert exceptionnel à Lyon en 2015, Yael Naïm et le Quatuor Debussy (on ne présente plus ni l'un, ni l'autre) sont tombés en amour. D'où l'idée de prolonger cette expérience de manière plus durable et plus travaillée. La chanteuse et le quatuor baroque ont donc lancé une tournée qui revisite avec douceur – et les arrangements du Debussy – le répertoire passé et présent de la franco-israélienne. Grâce lumineuse et cordes sensibles garanties. À la Rampe (Échirolles) Jeu 12/01 et ven 13/01 _______ Camera Les années 1970 inspirent plus que jamais les artistes d'aujourd'hui et ce ne sont pas les Berlinois de Camera qui diront le contraire. Figure de proue de la renaissance du krautrock, ce genre tombé aux oubliettes pendant de longues années, le trio guitare-clavier-batterie n'a rien de conventionnel. Il épr

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Notre sélection de concerts et spectacles à offrir à Noël

ACTUS | Comme chaque année en décembre, tout le monde se demande quoi mettre à qui sous le sapin. Laissons à nos confrères les suppléments en papier glacé vantant les mérites de produits high-tech capables de vider un porte-monnaie en deux secondes et autres biens de consommation qui en jettent une fois le papier déballé mais n’ont plus aucune utilité dès le 26 décembre, et optons pour une sélection 100% immatérielle à base de spectacles et de concerts. C'est cadeau !

La rédaction | Mardi 6 décembre 2016

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Jeff Mills Pour les vétérans de l’électro Jeff Mills ? Une véritable légende de la musique électronique, à la fois technicien hors pair, artiste inspiré et figure historique de la scène techno de Détroit. Avec sa création atypique de 2014 baptisée Planets, il a réinterprété l’une des partitions les plus célèbres du répertoire symphonique classique (Les Planètes de l’Anglais Gustav Holst, composée il y a un siècle) pour un voyage dans le système solaire (d’où le titre) en dix mouvements. Et autant (voire plus) d’émotions, comme « le mélange du classique et de la musique électro produit toujours des résultats inattendus » selon lui. On le croit sur parole. À la MC2 vendredi 31 mars De 10 à 29€ ______ Julien Doré Pour les amateurs de chanson française à tendance hipster On a toujours regardé avec intérêt Julien Doré, même s’il y a toujours eu un petit quelque chose en lui qui ne nous convainquait pas totalement – son personnage de dandy adepte des références

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MUSIQUES | À 53 ans, Jeff Mills continue d'animer un genre musical dont il est lui même à l'origine : la techno. Mais la légende débarquera à la Belle électrique le mercredi 19 octobre avec, dans ses cartons, un projet original construit autout d'un quartet de jazz-fusion. Attention, grand moment en perspective.

Gabriel Cnudde | Mardi 11 octobre 2016

Jeff Mills à la baguette

La musique de Jeff Mills est un chantier sonore perpétuel. Une techno brute de décoffrage où se percutent poutres métalliques et basses en marteau piqueur. Depuis des années, celui qu'on surnomme le magicien est de toutes les fêtes. Né en 1963 à Détroit, il est, aux côtés de Kevin Saunderson, Derrick May et Juan Atkins, un des pères fondateurs de la techno. D'abord orienté house, Jeff Mills a vite trouvé la techno attrayante. Que ce soit au sein de son duo, Final Cut, ou sur scène avec ses trois platines dans les années 1990, "The Wizard" a toujours su faire opérer sa magie. De sorts grand public à des enchantements plus sophistiqués (un concert avec l'orchestre philharmonique de Montpelier ou une BO du Metropolis de Fritz Lang), Jeff Mills maîtrise tout. Avec le retour en grâce de la musique électronique en France depuis quelques années, le DJ a pu se réinventer une nouvelle fois. Cette fois-ci, il vient présenter son nouveau projet, un live band dans lequel il est a

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MUSIQUES | De passage à la Belle électrique le temps d’une soirée (déjà complète), Jeff Mills est, n’ayons pas peur des mots, une véritable légende de la musique électronique, à la fois technicien hors pair, artiste inspiré et figure historique de la scène techno de Détroit. Portrait. Damien Grimbert

Damien Grimbert | Mardi 9 février 2016

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Pour se faire une idée du talent de Jeff Mills et comprendre le potentiel de fascination qu’il a engendré au sein de la scène électronique mondiale depuis plusieurs décennies, le mieux est sans doute de faire un bond vingt ans en arrière et d’écouter son tout premier CD mixé sorti en 1996, Mix-Up Vol. 2, Live at Liquid Room, Tokyo. On trouve en effet dans ce dernier tout ce qui fait la quintessence d’un DJ-set de Mills : un mix acéré réalisé en direct sur trois platines dans lequel les morceaux, tous mémorables, s’enchaînent à la perfection et à la vitesse de l’éclair. Un son, sombre, dur et sans compromis, mais pourtant doté d’un sens du funk et d’une puissance d’évocation sans équivalent, qui transporte immédiatement l’auditeur dans un univers sonore futuriste palpitant aux allures de véritable chaos organisé. Pour mieux appréhender le rôle pionnier de l’artiste au sein du mouvement techno, il faut en revanche remonter encore une dizaine d’années plus tôt, dans une ville de Détroit touchée de plein fouet par la récession économique. C’est à cet endroit, et à ce moment, que trois jeunes artistes noirs de la banlieue périphérique de Belleville, Juan Atkins, De

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